Iouri Gagarine, le fils de paysans devenu le premier homme de l’espace
En une matinée, un lieutenant de l’aviation soviétique inconnu de tous est devenu le visage du premier vol humain dans l’espace. Qui est Iouri Alexeïevitch Gagarine ? Portrait d’un homme de vingt-sept ans tel que Moscou le présente au monde.
Son nom était hier inconnu hors des cercles de l’aviation soviétique. Depuis l’annonce de la radio de Moscou, il est sur toutes les lèvres : Iouri Alexeïevitch Gagarine, vingt-sept ans, est l’homme que l’Union soviétique a placé hier, le 12 avril, à bord du vaisseau « Vostok » pour le premier vol humain au-delà de l’atmosphère.
Les éléments de sa vie nous parviennent par la voie des agences soviétiques, qui dressent le portrait avantageux d’un enfant du peuple porté au sommet par le régime. Nous les rapportons tels qu’ils sont diffusés depuis Moscou, en distinguant ce qui est vérifiable de ce qui relève encore du récit officiel.
Ce qui se dégage est la figure d’un homme jeune, d’apparence modeste, sorti d’un village de la Russie d’Europe et passé en quelques années de l’atelier de fonderie au poste de pilote de chasse, puis à celui de cosmonaute.
L’enfant de Klouchino, sous l’occupation
Iouri Gagarine est né le 9 mars 1934 à Klouchino, un village de la région de Smolensk, à l’ouest de Moscou. Sa famille est de condition modeste : son père est charpentier, sa mère travaille à la ferme. Le village, dit-on, ne connaissait alors ni l’électricité ni l’eau courante.
Son enfance fut marquée par la guerre. La région de Smolensk fut occupée par les armées allemandes de 1941 à 1943, et le récit soviétique insiste sur les épreuves endurées par la famille pendant ces années : un foyer chassé de sa maison, des frère et sœur aînés emmenés au loin. C’est sur cette enfance des temps difficiles que Moscou bâtit aujourd’hui l’image d’un fils du peuple.
De la fonderie de Lioubertsy à l’aéroclub de Saratov
La paix revenue, le jeune Gagarine quitte son village pour la banlieue de Moscou, où il apprend le métier de fondeur à Lioubertsy. Il poursuit ensuite des études techniques à Saratov, sur la Volga.
C’est là, dit-on, que se décide sa vocation. Inscrit à l’aéroclub de la ville, il accomplit ses premiers vols et se prend de passion pour l’aviation. Le jeune ouvrier promis à l’atelier choisit le ciel.
Orenbourg et les chasseurs à réaction
En 1955, Gagarine entre à l’école militaire de pilotage d’Orenbourg, dans l’Oural. Il en sort pilote de chasse, breveté sur les appareils à réaction de type MiG-15.
Versé dans une unité de l’aviation soviétique, il est officier, avec le grade de premier lieutenant. Selon les informations diffusées hier, il a été élevé au grade de major dans la journée même de son vol — distinction exceptionnelle qui dit l’importance que le pouvoir attache à l’exploit.
Un foyer, deux filles
Iouri Gagarine est marié à Valentina. Le couple a deux filles : l’aînée, Lena, née en 1959, et la cadette, Galina, venue au monde le mois dernier seulement, en mars. Le premier homme de l’espace est ainsi père d’un nourrisson de quelques semaines.
Les images transmises montrent un homme de petite taille — on lui prête environ un mètre cinquante-sept ou cinquante-huit —, au visage avenant. Cette stature menue n’est sans doute pas étrangère aux contraintes d’un habitacle où l’espace est compté.
Ce que Moscou met en avant
Le portrait que les autorités soviétiques diffusent est sans équivoque : celui d’un fils de paysans devenu, par le seul mérite et par la grâce du régime, le premier homme à voler dans l’espace. Les origines modestes de Gagarine sont mises en avant comme la démonstration de ce que l’on présente, à Moscou, comme « l’égalité soviétique ».
On rapporte ainsi que, parmi les candidats pressentis, c’est lui qui aurait été préféré, notamment pour cette extraction populaire propre à incarner l’idéal du régime. Nous donnons cette explication pour ce qu’elle est — un motif avancé par la propagande, non une certitude établie.
Une parole, enfin, est attachée à l’instant du départ : au moment du tir, Gagarine aurait lancé « Poïekhali ! » — « On y va ! ». La formule, attestée par les comptes rendus soviétiques, est déjà reprise partout. On ignore en revanche si elle fut spontanée ou préparée, et nous nous gardons d’en faire le mot improvisé d’un héros.