« Nous avons entendu l’annonce sans savoir s’il vivait »
Radioastronome dans un observatoire d’Europe occidentale, le professeur Lucien Mercier suit les satellites artificiels depuis l’automne 1957. Il raconte comment l’Ouest a appris, par les ondes et au présent, qu’un homme tournait au-dessus de nos têtes — et ce que l’on pouvait, ou non, en déduire.
Tandis que Moscou pavoisait, mardi, nous avons voulu une voix de l’autre côté du rideau : non pour commenter la propagande, mais pour savoir ce que la science occidentale a, de ses propres oreilles, pu observer du vol. Le professeur Lucien Mercier traque les « petites lunes » artificielles depuis le lancement du premier Spoutnik, à l’automne 1957. Son antenne n’a pas vu l’homme ; elle a entendu des signaux, et lu une annonce. C’est de cette frontière-là — ce que l’écoute établit, ce qu’elle laisse dans l’ombre — qu’il a accepté de parler.
Lucien Mercier, radioastronome, observateur des satellites artificiels
Entretien recueilli à chaud les 12 et 13 avril 1961, par téléphone puis complété au lendemain de l’annonce de Moscou, alors que les Échos du Passé cherchaient à comprendre ce que l’Occident pouvait réellement constater du vol. Lucien Mercier est une figure composite reconstituée : ses propos représentent ce qu’un radioastronome occidental pouvait raisonnablement observer et déduire les 12-13 avril 1961, et ne prêtent les paroles d’aucune personne réelle datée.
Comment, et à quel moment, avez-vous appris qu’un homme se trouvait là-haut ?
Par la radio, comme tout le monde — mais une radio qui, pour nous, n’est pas un poste de salon. Mardi en fin de matinée, heure de Moscou, Radio-Moscou a interrompu ses programmes ; la voix solennelle de leur grand speaker a lu le communiqué de TASS annonçant qu’un vaisseau habité, le Vostok, avait été satellisé avec à son bord le major Gagarine. Nous avons reçu cette diffusion presque en même temps que les chancelleries. Et nous avons immédiatement compris une chose qui m’a glacé : l’annonce était faite au présent. On nous disait qu’un homme tournait autour de la Terre à l’instant même — pas qu’il était revenu.
Votre station avait-elle, elle, capté quelque chose avant cette annonce ?
Soyons précis, car c’est tout le sujet. Nous surveillons en permanence les bandes où émettent ces engins, et nos confrères qui disposent de grands radars guettent les lancements depuis le sol soviétique. Dans les heures qui ont précédé, il y a eu des indices — une trajectoire, des émissions inhabituelles. Mais un indice n’est pas une certitude. Tant que Moscou n’avait pas parlé, nous ne pouvions affirmer ni qu’un tir avait eu lieu, ni surtout qu’un homme était à bord. La confirmation, paradoxalement, est venue de la partie la plus secrète du monde, parce qu’elle a choisi, ce jour-là, de crier la nouvelle.
Le communiqué donnait, dites-vous, les fréquences d’émission. Est-ce courant ?
C’est révélateur. TASS a publié les fréquences des émetteurs du vaisseau — une voie en phonie autour de vingt mégahertz, d’autres pour la télémesure et les signaux de repérage. En clair, on invitait les radioamateurs et les observatoires du monde entier à se brancher pour vérifier eux-mêmes qu’il y avait bien un trafic là-haut. C’est habile : rien ne vaut, pour faire taire les sceptiques, un signal que chacun peut entendre chez soi. Beaucoup d’amateurs, cette nuit-là, ont effectivement pointé leurs récepteurs vers ces fréquences. Nous-mêmes avons écouté ce qui passait à portée de notre horizon.
Qu’entend-on, au juste, dans un tel signal ?
Il ne faut pas s’imaginer une conversation limpide. On capte des porteuses, des bips de télémesure, parfois des bribes de phonie déformées par la distance et le défilement rapide de l’engin, qui traverse notre ciel en quelques minutes seulement avant de plonger sous l’horizon. On a parlé d’un indicatif radio employé par le pilote. De cela, je me garde de tirer des phrases : entre ce qu’une oreille croit saisir dans la friture et ce qui a réellement été dit, il y a un abîme. Ce qu’un signal prouve, c’est qu’un émetteur fonctionne et se déplace selon une certaine loi. Le reste, à cette heure, relève de l’interprétation.
Moscou a publié des chiffres d’orbite. Que disent-ils, et que peut-on en déduire ?
Et c’est précisément ce qui m’a frappé : Moscou a livré, dès le communiqué, des paramètres précis. Une révolution autour de la Terre en quelque quatre-vingt-neuf minutes, un point haut voisin de trois cents kilomètres, un point bas autour de cent soixante-quinze, une inclinaison du plan sur l’équateur de l’ordre de soixante-cinq degrés, et même la masse du vaisseau, près de cinq tonnes. Or ces chiffres se tiennent : la mécanique céleste lie la durée d’une révolution à l’altitude moyenne, et une période d’environ quatre-vingt-neuf minutes situe bien l’engin à quelques centaines de kilomètres, sur une orbite basse et elliptique — un point bas, un point haut, exactement comme annoncé. Attention à ne pas confondre : les cent-huit minutes dont on parle aussi ne sont pas la durée d’un tour, mais celle de la mission entière, du décollage à l’atterrissage. Que les chiffres publiés résistent à la vérification, voilà qui rend l’annonce d’autant plus difficile à balayer d’un revers de main.
Si les chiffres sont donnés, où se loge alors le secret ?
Ailleurs, et c’est tout le paradoxe de la manière soviétique. Ils publient volontiers les paramètres de l’orbite et la masse — comme ils l’avaient fait pour Spoutnik — parce que ce sont des résultats, et que les résultats prouvent la réussite. Mais sur les moyens, rien : la fusée qui a placé là-haut une telle masse, ses performances, les hommes qui l’ont conçue, et jusqu’au lieu du départ restent dans l’ombre. On nous parle d’un cosmodrome dont la désignation officielle ne correspondrait, dit-on, pas tout à fait à sa position réelle. Quand les Américains préparent un tir, on en connaît la date, le pas de tir, souvent l’heure, et cela se passe sous les caméras, succès comme échec. Ici, rien n’a filtré avant ; on annonce le triomphe une fois l’homme en l’air. C’est une science qui se montre par ses résultats et se cache par ses moyens — et ce silence-là est presque aussi parlant que les chiffres qu’on nous donne.
Vous avez dit avoir été « glacé » par le fait que l’annonce précède le retour. Pourquoi ?
Parce qu’elle révèle une assurance — ou un pari — extraordinaire. Lancer au monde qu’un homme est en orbite avant qu’il ait reposé le pied au sol, c’est accepter par avance que, s’il périt là-haut ou à la descente, le monde entier le saura aussi. On n’efface pas une nouvelle qu’ont entendue toutes les radios de la planète. Cela suppose, de la part des ingénieurs soviétiques, une confiance considérable dans leur machine. Et pour nous qui écoutions, cela créait une tension presque insoutenable : nous savions qu’un homme vivant, en chair et en os, tournait au-dessus de nos têtes, et nous ignorions tout de ce qui l’attendait à la rentrée.
Justement : qu’est-ce qui, scientifiquement, rend ce vol différent de Spoutnik ou de Laïka ?
Tout, et c’est ce qui m’impressionne le plus. Mettre un objet métallique sur une orbite, nous savons que c’est faisable depuis 1957 ; envoyer une chienne, on l’a fait, sans la ramener cette première fois. Mais un homme, c’est une autre affaire. Personne ne savait avec certitude comment un organisme humain supporterait l’absence de pesanteur durant un tour complet — la circulation du sang, l’oreille interne, la vue, la capacité même à penser et à agir. On craignait des effets sur le psychisme. Si Moscou dit vrai, et que cet homme a traversé tout cela en restant conscient et capable, alors c’est une question médicale et physiologique majeure qui vient de recevoir un début de réponse, par l’expérience la plus risquée qui soit.
Quels dangers un homme affronte-t-il là-haut qu’un satellite ignore ?
Un satellite ne respire pas, ne s’angoisse pas, ne se déchire pas s’il chauffe un peu trop. L’homme, lui, a besoin d’air, d’une pression, d’une température vivables, d’une protection contre le rayonnement qu’on rencontre en altitude. Et puis il y a la redescente : un engin qui revient de l’orbite rentre dans l’atmosphère à une vitesse telle que l’air, comprimé devant lui, s’embrase. Faire franchir ce mur de feu à un être humain et le déposer entier au sol, voilà l’exploit qui me paraît, techniquement, le plus difficile de toute l’affaire. Sur Spoutnik, on pouvait laisser l’engin se consumer. Pas avec un homme à bord.
Sur cette descente, précisément, que pouvez-vous affirmer ?
Très peu, et je préfère le reconnaître. Ce que nous tenons, c’est la version officielle communiquée par Moscou : le pilote serait revenu sain et sauf à bord de son vaisseau, et se serait posé dans une région du sud de la Russie. Du dehors, par la seule écoute, je ne peux ni confirmer ni détailler la manière dont s’est faite cette rentrée — l’heure exacte, le mode de freinage, le lieu précis nous échappent, et les premières indications varient d’une dépêche à l’autre. Je m’en tiens donc à ce qui est annoncé, en gardant à l’esprit que le « comment » reste, pour l’observateur extérieur, une boîte close. La seule chose qui compte ce matin, et qui semble établie, c’est qu’on le dit vivant.
On vous sent à la fois admiratif et sur la réserve. Diriez-vous que l’Ouest a perdu la partie ?
Je me garderais bien d’un tel verdict, et pas seulement par patriotisme. Constatons ce qui est : depuis 1957, l’URSS a pris une avance d’étape — le premier satellite, le premier animal, et voici le premier homme, si tout se confirme. Cette avance est réelle, elle s’est accumulée, il serait ridicule de la nier. Mais une avance n’est pas une issue. Cette aventure commence à peine ; nul ne sait où elle conduit, ni qui tiendra la distance. Proclamer aujourd’hui une victoire définitive de l’un ou la défaite de l’autre, ce ne serait pas de la science, ce serait du commentaire. Et le commentaire, par les temps qui courent, on en aura plus qu’il n’en faut.
Que guetterez-vous, dans les heures et les jours qui viennent ?
D’abord, la confirmation indépendante de ce que Moscou avance — un récit cohérent, des chiffres qui se recoupent, des détails vérifiables sur la trajectoire et la rentrée. Ensuite, les données : tout ce que les ingénieurs voudront bien publier sur l’orbite réelle, la durée, l’état de l’homme à son retour. C’est de cette matière-là, et non des discours, que nous, à l’observatoire, tirerons une compréhension solide. Pour l’heure, je retiens une image simple et que je n’oublierai pas : nous étions là, l’oreille collée à nos récepteurs, à suivre la trace d’un homme que nous ne pouvions pas voir, et dont nous ne savions pas encore s’il reviendrait. C’est, je crois, une nuit dont on se souviendra.