L’URSS garde la tête : de Spoutnik à Gagarine
En moins de quatre ans, Moscou a placé dans le ciel le premier satellite, le premier être vivant, et désormais le premier homme. Retour sur une avance patiemment accumulée — et sur une Amérique qui, depuis octobre 1957, court derrière.
Il faut, ce matin, remonter le fil. Le vol du commandant Gagarine n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein : c’est l’aboutissement d’une série que l’on suit, ici comme ailleurs, depuis bientôt quatre ans. À chaque étape, c’est le même télégramme qui tombe de Moscou, et la même question qui revient dans les rédactions d’Occident : comment l’avons-nous, une fois de plus, laissés passer devant ?
Spoutnik, Laïka, et aujourd’hui un homme en chair et en os arraché à la pesanteur : trois premières mondiales, toutes soviétiques, séparées par quelques saisons à peine. Entre-temps, l’Amérique a bien lancé ses propres engins et marqué des points. Mais le calendrier est têtu, et c’est toujours l’Est qui a posé le premier jalon.
Tâchons de mesurer cette avance pour ce qu’elle est : un fait, accumulé étape par étape, et que nul ne peut plus contester ce 12 avril. Ni davantage, ni moins. Ce que demain réserve à cette course, personne, à cette heure, ne saurait le dire.
4 octobre 1957 : le ciel change de maître
Tout commence par un point lumineux et un bip-bip que les postes de radio du monde entier captent en quelques heures. Le 4 octobre 1957, l’Union soviétique met sur orbite Spoutnik 1, première sphère métallique jamais placée autour de la Terre — quatre-vingt-trois kilogrammes, une poignée d’antennes, et un signal radio que n’importe quel amateur peut suivre.
L’effet de stupeur fut immense. Pour la première fois, un objet construit par la main de l’homme tournait au-dessus de nos têtes, et il portait une étoile rouge. La fusée capable d’y hisser une telle charge disait aussi, sans qu’on eût besoin de l’écrire, qu’elle pourrait en porter d’autres, et plus loin. Le prestige et l’inquiétude marchaient ensemble.
Laïka, le premier être vivant en orbite
Un mois ne s’était pas écoulé que Moscou frappait de nouveau. Le 3 novembre 1957, Spoutnik 2 emportait une passagère : Laïka, une chienne, premier être vivant placé en orbite autour de la Terre. La nouvelle fit le tour du globe et émut autant qu’elle impressionna.
Avec Laïka, la démonstration changeait de nature. Il ne s’agissait plus seulement de lancer un poids mort, mais de savoir si un organisme pouvait supporter l’arrachement à la pesanteur. La question de l’homme dans l’espace était désormais posée tout haut — et c’est l’Est, là encore, qui l’avait posée le premier.
L’Amérique réplique : Explorer et la course au prestige
Washington ne resta pas les bras croisés, mais le réveil fut rude. La première tentative américaine d’envergure, la fusée Vanguard, explosa sur son pas de tir en décembre 1957, sous l’œil des caméras — humiliation publique dont la presse d’outre-Atlantique se souvient encore.
C’est finalement l’équipe de l’ingénieur Wernher von Braun, avec son lanceur Jupiter-C, qui sauva l’honneur : le 31 janvier 1958, les États-Unis plaçaient à leur tour un satellite en orbite, Explorer 1. L’engin était plus léger que les Spoutnik, mais il rapporta une moisson scientifique de premier ordre, mettant en évidence des ceintures de rayonnement entourant la Terre, du nom du savant Van Allen.
Depuis, les deux camps lancent à l’envi. L’Amérique a multiplié les engins, créé une vaste agence civile pour coordonner ses efforts, et ne manque pas d’atouts. Mais à chaque grande première, c’est le même constat : elle arrive en second. Octobre 1957, novembre 1957, et maintenant avril 1961 — la séquence parle d’elle-même.
Les répétitions avant l’homme
Le vol de ce 12 avril n’a rien d’une improvisation. Il a été précédé, ces derniers mois, par toute une série de vols d’essai dont Moscou a rendu compte sous le nom de « vaisseaux-satellites ». On y a fait monter des chiens, ramenés vivants, et un mannequin grandeur nature — un « Ivan Ivanovitch », autrement dit un homme de paille soviétique — destiné à éprouver la cabine, la combinaison et le retour au sol.
Ces répétitions, encore récentes, dessinaient clairement l’étape suivante. Quiconque suivait les dépêches savait qu’un homme finirait par prendre la place du mannequin. La seule inconnue était la date — et le nom de celui qui s’y risquerait. Nous la connaissons désormais : ce fut Gagarine.
Une avance, pas un verdict
Que conclure ? Que l’Union soviétique tient la tête de cette compétition, et qu’elle la tient depuis le premier jour. Le fait est là, indiscutable, et Moscou ne se prive pas de le proclamer comme le triomphe de son système — un registre que nous rapportons sans le faire nôtre.
Mais une avance n’est pas un dénouement. Rien ne dit qu’elle sera tenue, rien ne dit qu’elle sera comblée ; cette course n’en est qu’à ses débuts, et nul ne sait ce que les prochaines saisons y ajouteront. Ce que l’on peut écrire ce matin, en toute honnêteté, c’est qu’un homme a tourné autour de la Terre, qu’il parlait russe, et qu’il est, pour l’heure, le premier d’une lignée que personne n’avait encore ouverte.