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L’arme au pied : la vie du soldat sur le front de l’Ouest

Depuis le mois d’octobre, le front ne bouge plus. Face à la frontière allemande, des centaines de milliers d’hommes attendent un assaut qui ne vient pas. De nos envoyés sur la ligne, ce reportage sur une guerre que l’on ne livre pas : l’ennui, le froid qui s’installe, la pelle et la pioche pour seules armes, et ces petits journaux de tranchée où le soldat, faute de combattre, apprend à rire.

Notre envoyé spécial aux armées 20 novembre 1939, 07h00 7 min de lecture
File de soldats français, gamelle à la main, attendant la distribution de la soupe dans une galerie souterraine de la ligne Maginot.
Distribution de la soupe dans un ouvrage de la ligne Maginot. Carte postale d’époque, collection Les Bergers des Pierres - Moselle (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0).

AUX ARMÉES, sur le front de l’Est. — On nous avait promis la guerre ; nous avons trouvé l’attente. Voilà bientôt deux mois et demi que le pays a pris les armes, et depuis les premiers jours d’octobre, sur cette longue ligne qui regarde l’Allemagne, plus rien ne remue. Le canon se tait. Les patrouilles vont et viennent dans la nuit, échangent parfois quelques coups de feu, et reviennent. De grandes batailles, point. Le soldat français monte la garde, l’arme au pied, devant un ennemi qu’il ne voit pas et qui ne se montre pas davantage.

C’est une drôle d’existence que celle de ces hommes immobiles. Ils sont là par centaines de milliers, terrés dans les casemates, les abris et les tranchées, à guetter un horizon vide. La frontière est là, à quelques portées de fusil ; au-delà, on devine les positions allemandes, silencieuses elles aussi. Entre les deux, un no man’s land où nul ne s’aventure qu’en rampant. Le front, depuis l’automne, semble s’être figé comme l’eau gèle aux fossés.

Le visiteur qui arrive de l’arrière, l’esprit plein des récits de l’autre guerre, est d’abord surpris de ce calme. Il s’attendait au fracas ; il trouve le silence, et dans ce silence, une question qui revient sur toutes les lèvres et que nul, ici, ne sait trancher : quand donc cela commencera-t-il, et de quel côté ?

L’ennemi qu’est l’ennui

Le premier adversaire du soldat, sur cette ligne, n’est pas l’Allemand : c’est le temps qui ne passe pas. L’oisiveté ronge les troupes comme la rouille gagne les armes qu’on n’emploie point. Les journées se ressemblent, longues, vides, rythmées par la soupe, la garde et le sommeil. On joue aux cartes ; on écrit aux siens ; on attend.

Les officiers que nous avons interrogés ne s’en cachent pas : maintenir le moral d’hommes que l’on n’envoie pas au feu est une tâche plus rude qu’il n’y paraît. L’inaction prolongée pèse sur les caractères. Faute de l’épreuve commune du combat, qui soudait jadis les compagnies, chacun rumine pour son compte. On nous signale, ici et là, un relâchement de la discipline, des permissions qui s’étirent, des ordres exécutés sans entrain. Et l’on parle, à mi-voix, de l’abus du vin et de l’alcool, ce vieux compagnon des troupes désœuvrées, que le froid et l’ennui rendent plus tentant encore.

Le commandement n’ignore pas le mal et s’efforce d’y parer : exercices, marches, revues, tout ce qui peut occuper les corps et tendre les volontés. Mais on sent bien que l’occupation forcée ne remplace pas le sens du combat, et que l’homme qui ne sait pas pourquoi il attend s’use plus vite que celui qui se bat.

La pelle et la pioche pour armes

Faute de tirer, on terrasse. Le soldat de cette guerre est devenu, pour une large part, un ouvrier. Sur tout le front, on creuse, on étaye, on bétonne. Il faut compléter les fortifications, multiplier les abris, tendre les réseaux de fil de fer, ouvrir des tranchées de communication. La pelle et la pioche ont remplacé le fusil dans bien des mains, et l’on voit des fantassins peiner, jour après jour, à des travaux de terrassier.

Cet ouvrage a son utilité, et nul ne le conteste : mieux vaut une ligne solide qu’une ligne improvisée. Mais le froid, désormais, contrarie l’effort. L’hiver s’annonce dur ; la terre durcit, le ciment prend mal, et le travail, déjà ingrat, devient pénible. Les hommes manient l’outil les doigts gourds, et l’on devine que les mois à venir n’adouciront pas leur condition.

Il y a, dans ce spectacle d’une armée qui bâtit au lieu de combattre, quelque chose qui déroute. On avait formé ces hommes pour la bataille ; on les emploie au mortier et à la brouette. Eux-mêmes en plaisantent, à leur manière, et c’est par là, justement, que se devine leur ressort.

Le rire de la tranchée

Car le soldat, s’il s’ennuie, ne se résigne pas. De cette attente est née une floraison singulière : celle des petits journaux que les hommes fabriquent eux-mêmes, à la veillée, et qui passent de main en main. Il s’en publie, dit-on, des centaines sur le front, tirés à la ronéo ou imprimés à la diable, sous des titres qui sentent la gouaille du troupier : Le Canard kaki, Le Masque à gaz, Le Char Rieur, La Hure joviale, et bien d’autres encore.

On y trouve de tout : des poèmes, des historiettes, des charades, des mots croisés, des concours, des dessins, des caricatures. De la guerre, on n’y parle guère, et toujours sur le ton de la blague. Ce qu’on y raille, c’est la vie du cantonnement : la soupe, la boue, le froid, les chefs — et l’on n’épargne ni l’officier ni l’embusqué de l’arrière, ce planqué qui fait la guerre loin du danger. La censure militaire y veille, mais d’une main, nous assure-t-on, plus indulgente que celle qui pèse sur les feuilles de l’intérieur.

Ces gazettes de fortune disent mieux qu’un long rapport l’état d’esprit des troupes. Le soldat qui n’a pas de bataille à raconter se rabat sur le rire, et fait de l’ennui même la matière de sa plaisanterie. Il y a là, sous la drôlerie, une façon de tenir : on ne se laisse pas abattre par le vide, on le retourne en chansons.

Telle est, ce mois de novembre, la guerre du front de l’Ouest : une guerre que l’on ne livre pas, où l’homme attend, terrasse et plaisante, l’œil tourné vers une frontière muette. Nul ne sait ici quand le silence se rompra, ni par où. En attendant, la ligne tient, l’arme au pied, et le soldat fait ce qu’il peut de ces longues journées sans combat.

Le contexte

La France a décrété la mobilisation générale et déclaré la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939, à la suite de l’invasion de la Pologne ; plusieurs millions d’hommes ont été appelés sous les drapeaux.

À l’automne, une opération française a été poussée en territoire allemand dans la région de la Sarre, avant que les troupes ne se replient sur leurs positions ; depuis, le front s’est immobilisé.

Les armées françaises s’appuient sur la ligne fortifiée qui couvre la frontière du Nord-Est ; en face, l’armée allemande tient ses propres ouvrages.

L’hiver 1939-1940 s’annonce rigoureux sur le front de l’Est de la France.

État des informations

Ce reportage s’en tient à ce qui est observable et connaissable au 20 novembre 1939 : une ligne immobile, des hommes qui attendent, terrassent et plaisantent. Il ne préjuge ni de la date, ni du lieu, ni de la forme d’une offensive à venir. Les bruits de cantonnement sont donnés comme tels, non comme des faits.

Ce que l’on sait

  • Depuis le début d’octobre 1939, le front franco-allemand est immobile : aucune opération d’envergure n’y est menée, seules des patrouilles s’y affrontent par moments.
  • Des centaines de milliers de soldats français sont stationnés le long de la ligne fortifiée, l’arme au pied, face aux positions allemandes.
  • L’inaction et l’ennui pèsent sur le moral ; un relâchement de la discipline et un recours accru à l’alcool sont signalés dans les troupes.
  • Les soldats sont largement employés à des travaux de terrassement et de fortification (tranchées, abris, réseaux de fil de fer, bétonnage).
  • De nombreux journaux de tranchée, faits par les soldats et de ton humoristique, circulent sur le front et raillent la vie du cantonnement, les officiers et les « embusqués » de l’arrière.

Ce que l’on ignore

  • On ignore quand l’Allemagne passera à l’attaque sur le front de l’Ouest, et sur quel secteur.
  • On ignore combien de temps durera cette période d’immobilité.
  • L’ampleur réelle des troubles de discipline et de l’alcoolisme dans l’ensemble des armées est difficile à apprécier de l’extérieur, faute de bilan d’ensemble.

Sources historiques utilisées

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Drôle de guerre — Wikipédia

Consulté pour l’immobilité du front à partir d’octobre 1939, l’appui sur la ligne fortifiée, la « dépression d’hiver » (relâchement de l’obéissance, alcoolisme, indiscipline), les travaux de fortification et le rigoureux hiver 1939-1940. Toute information postérieure au 20 novembre 1939 a été écartée ; le terme commode forgé par la suite pour nommer la période n’est pas employé dans le corps de l’article.

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1939-1940 : des journaux du front méconnus (Caricatures & caricature)

Consulté pour la floraison des journaux de tranchée (Le Canard kaki, Le Masque à gaz, Le Char Rieur, La Hure joviale…), leur contenu (poèmes, charades, mots croisés, caricatures), leur but (combattre l’ennui, soutenir le moral), la censure militaire indulgente et les railleries visant officiers et « embusqués » de l’arrière.

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Reconstitution journalistique

L’article simule un reportage des armées daté du 20 novembre 1939, écrit du seul point de vue de ce moment : une ligne immobile, sans que l’on sache quand ni où l’assaut viendra. Les formulations à chaud imitent la presse du temps ; rien n’y est affirmé au-delà du connaissable à cette date.

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Entretien

« On creuse, on attend, et la guerre ne vient pas »

Mobilisé depuis septembre sur le front de l’Est, le soldat de deuxième classe Marcel Thévenin, métallurgiste du Nord, est de passage à l’arrière pour quelques jours. Il a accepté de raconter ce que sont, pour un homme du rang, ces semaines d’attente où l’on tient l’arme au pied à l’entrée de l’hiver : le froid qui monte, le terrassement, l’ennui, les corvées, les permissions trop rares, les rumeurs, et ces petits journaux que les soldats fabriquent pour rire entre eux. Un long entretien, à hauteur d’homme, sur la guerre qu’on ne livre pas.

20 novembre 1939, 10h0014 min
Opinion

Une armée qui attend

Cinq millions d’hommes sous les drapeaux, et un front qui ne bouge plus depuis octobre. On nous dit qu’il faut durer, se renforcer, laisser le blocus faire son œuvre et ne pas jeter nos garçons à découvert contre le béton allemand. Je l’entends, et une part de moi l’approuve. Mais je commande une compagnie de ces hommes qu’on a arrachés à leurs usines et à leurs champs, et je vois, jour après jour, ce que l’inaction leur fait. Voici, en conscience, ce qui me trouble.

20 novembre 1939, 12h005 min