L’arme au pied : la vie du soldat sur le front de l’Ouest
Depuis le mois d’octobre, le front ne bouge plus. Face à la frontière allemande, des centaines de milliers d’hommes attendent un assaut qui ne vient pas. De nos envoyés sur la ligne, ce reportage sur une guerre que l’on ne livre pas : l’ennui, le froid qui s’installe, la pelle et la pioche pour seules armes, et ces petits journaux de tranchée où le soldat, faute de combattre, apprend à rire.
AUX ARMÉES, sur le front de l’Est. — On nous avait promis la guerre ; nous avons trouvé l’attente. Voilà bientôt deux mois et demi que le pays a pris les armes, et depuis les premiers jours d’octobre, sur cette longue ligne qui regarde l’Allemagne, plus rien ne remue. Le canon se tait. Les patrouilles vont et viennent dans la nuit, échangent parfois quelques coups de feu, et reviennent. De grandes batailles, point. Le soldat français monte la garde, l’arme au pied, devant un ennemi qu’il ne voit pas et qui ne se montre pas davantage.
C’est une drôle d’existence que celle de ces hommes immobiles. Ils sont là par centaines de milliers, terrés dans les casemates, les abris et les tranchées, à guetter un horizon vide. La frontière est là, à quelques portées de fusil ; au-delà, on devine les positions allemandes, silencieuses elles aussi. Entre les deux, un no man’s land où nul ne s’aventure qu’en rampant. Le front, depuis l’automne, semble s’être figé comme l’eau gèle aux fossés.
Le visiteur qui arrive de l’arrière, l’esprit plein des récits de l’autre guerre, est d’abord surpris de ce calme. Il s’attendait au fracas ; il trouve le silence, et dans ce silence, une question qui revient sur toutes les lèvres et que nul, ici, ne sait trancher : quand donc cela commencera-t-il, et de quel côté ?
L’ennemi qu’est l’ennui
Le premier adversaire du soldat, sur cette ligne, n’est pas l’Allemand : c’est le temps qui ne passe pas. L’oisiveté ronge les troupes comme la rouille gagne les armes qu’on n’emploie point. Les journées se ressemblent, longues, vides, rythmées par la soupe, la garde et le sommeil. On joue aux cartes ; on écrit aux siens ; on attend.
Les officiers que nous avons interrogés ne s’en cachent pas : maintenir le moral d’hommes que l’on n’envoie pas au feu est une tâche plus rude qu’il n’y paraît. L’inaction prolongée pèse sur les caractères. Faute de l’épreuve commune du combat, qui soudait jadis les compagnies, chacun rumine pour son compte. On nous signale, ici et là, un relâchement de la discipline, des permissions qui s’étirent, des ordres exécutés sans entrain. Et l’on parle, à mi-voix, de l’abus du vin et de l’alcool, ce vieux compagnon des troupes désœuvrées, que le froid et l’ennui rendent plus tentant encore.
Le commandement n’ignore pas le mal et s’efforce d’y parer : exercices, marches, revues, tout ce qui peut occuper les corps et tendre les volontés. Mais on sent bien que l’occupation forcée ne remplace pas le sens du combat, et que l’homme qui ne sait pas pourquoi il attend s’use plus vite que celui qui se bat.
La pelle et la pioche pour armes
Faute de tirer, on terrasse. Le soldat de cette guerre est devenu, pour une large part, un ouvrier. Sur tout le front, on creuse, on étaye, on bétonne. Il faut compléter les fortifications, multiplier les abris, tendre les réseaux de fil de fer, ouvrir des tranchées de communication. La pelle et la pioche ont remplacé le fusil dans bien des mains, et l’on voit des fantassins peiner, jour après jour, à des travaux de terrassier.
Cet ouvrage a son utilité, et nul ne le conteste : mieux vaut une ligne solide qu’une ligne improvisée. Mais le froid, désormais, contrarie l’effort. L’hiver s’annonce dur ; la terre durcit, le ciment prend mal, et le travail, déjà ingrat, devient pénible. Les hommes manient l’outil les doigts gourds, et l’on devine que les mois à venir n’adouciront pas leur condition.
Il y a, dans ce spectacle d’une armée qui bâtit au lieu de combattre, quelque chose qui déroute. On avait formé ces hommes pour la bataille ; on les emploie au mortier et à la brouette. Eux-mêmes en plaisantent, à leur manière, et c’est par là, justement, que se devine leur ressort.
Le rire de la tranchée
Car le soldat, s’il s’ennuie, ne se résigne pas. De cette attente est née une floraison singulière : celle des petits journaux que les hommes fabriquent eux-mêmes, à la veillée, et qui passent de main en main. Il s’en publie, dit-on, des centaines sur le front, tirés à la ronéo ou imprimés à la diable, sous des titres qui sentent la gouaille du troupier : Le Canard kaki, Le Masque à gaz, Le Char Rieur, La Hure joviale, et bien d’autres encore.
On y trouve de tout : des poèmes, des historiettes, des charades, des mots croisés, des concours, des dessins, des caricatures. De la guerre, on n’y parle guère, et toujours sur le ton de la blague. Ce qu’on y raille, c’est la vie du cantonnement : la soupe, la boue, le froid, les chefs — et l’on n’épargne ni l’officier ni l’embusqué de l’arrière, ce planqué qui fait la guerre loin du danger. La censure militaire y veille, mais d’une main, nous assure-t-on, plus indulgente que celle qui pèse sur les feuilles de l’intérieur.
Ces gazettes de fortune disent mieux qu’un long rapport l’état d’esprit des troupes. Le soldat qui n’a pas de bataille à raconter se rabat sur le rire, et fait de l’ennui même la matière de sa plaisanterie. Il y a là, sous la drôlerie, une façon de tenir : on ne se laisse pas abattre par le vide, on le retourne en chansons.
Telle est, ce mois de novembre, la guerre du front de l’Ouest : une guerre que l’on ne livre pas, où l’homme attend, terrasse et plaisante, l’œil tourné vers une frontière muette. Nul ne sait ici quand le silence se rompra, ni par où. En attendant, la ligne tient, l’arme au pied, et le soldat fait ce qu’il peut de ces longues journées sans combat.