Les médecins du roi parlent : le mal vient des astres
Pressés par le roi Philippe de dire d’où vient la grande mortalité, les maîtres de la Faculté de médecine de Paris ont rendu leur consigne. Leur verdict, fondé sur les arts de l’astre et la science des humeurs, remonte à une funeste rencontre des planètes survenue voici trois ans, qui aurait corrompu l’air que nous respirons. Voici, par le menu, ce que les plus savants hommes du royaume tiennent pour la cause du fléau, et les régimes qu’ils prescrivent pour s’en garder.
Depuis que la mortalité est montée jusque dans nos murs, chacun, du plus humble manant au plus grand seigneur, n’a plus qu’une question à la bouche : d’où nous vient ce mal, et par quel décret il s’abat sur les vivants ? Le roi notre sire, Philippe, a voulu une réponse qui ne fût pas de bouche de commère, mais d’hommes savants. Il a donc requis les maîtres de la Faculté de médecine de Paris, qui sont tenus pour les plus doctes du royaume et conseillers du roi en ces matières, de dresser une consigne raisonnée sur la cause du fléau et les moyens de s’en préserver.
Ces maîtres viennent de rendre leur écrit, fruit d’un long conseil tenu entre eux. Il ne s’agit point là de propos de place ni de rumeur de marché, mais de la parole arrêtée de ceux qui ont étudié les anciens — Aristote, Galien, les Arabes — et qui lisent dans le cours des astres et dans le tempérament des corps. Nous avons voulu en rapporter ici la substance, afin que chacun sache ce que les plus grands clercs de médecine tiennent pour vrai en cette heure, et règle là-dessus sa conduite.
Leur enseignement se tient en deux temps, comme il sied à toute bonne science : d’abord la cause lointaine, qui est dans le ciel ; ensuite la cause prochaine, qui est dans l’air autour de nous. De l’une découle l’autre, et de toutes deux les régimes par lesquels l’homme prudent peut, sinon vaincre le mal, du moins se mieux défendre contre lui.
La cause première : une funeste rencontre des astres
La racine du mal, enseignent les maîtres, est dans le ciel, et remonte à plus loin qu’on ne croirait. Ils la rapportent à une conjonction des trois planètes supérieures — Saturne, Jupiter et Mars — qui se sont trouvées rassemblées dans le signe du Verseau, le vingtième jour de mars de l’année 1345. Telle réunion des grands astres est tenue, de tout temps, pour annonciatrice de bouleversements parmi les hommes : guerres, famines, mortalités.
Et chacun de ces astres, expliquent-ils, porte sa part dans le malheur. Mars est la planète de la guerre et du feu, qui annonce les désastres et embrase les humeurs. Jupiter est planète chaude et humide, et c’est elle qui, échauffant les vapeurs de la terre et des eaux, fait monter et pourrir ce qui doit pourrir. Saturne enfin, planète froide, pesante et de mauvais augure, est dite la planète des morts. Quand ces trois-là brillent ensemble en un même point du ciel, la chose, disent les maîtres, est redoutable entre toutes.
De cette conjonction, expliquent-ils, sont montées des vapeurs corrompues, tirées de la terre et des eaux, qui ont gâté la substance même de l’air. Ainsi le ciel a-t-il, voici trois ans, semé le germe de ce que nous récoltons aujourd’hui ; car les effets des astres, enseigne-t-on, ne se déclarent pas toujours sur l’heure, mais mûrissent à leur temps, comme la semence en terre attend sa saison.
La cause prochaine : l’air corrompu que nous respirons
Mais l’astre est loin, et le corps de l’homme est ici-bas. Entre le ciel et nous, enseignent les maîtres, il faut un intermédiaire, et cet intermédiaire est l’air. C’est lui, élément subtil qui nous environne et que nous respirons à toute heure, qui a reçu la corruption tombée des astres, et c’est par lui qu’elle gagne les corps.
L’air corrompu, expliquent-ils, est un air gâté en sa substance, chargé de vapeurs malsaines et putrides — ce que les savants nomment miasmes. Cet air, l’homme ne saurait s’en garder, car il faut bien respirer pour vivre ; et à chaque inspiration, le venin s’insinue par la bouche et les narines jusqu’au cœur et aux entrailles, où il corrompt à son tour les humeurs dont notre corps est composé.
Tous les airs, toutefois, ne sont pas également chargés de ce poison. Les maîtres tiennent pour particulièrement à craindre l’air des marais et des eaux dormantes, l’air épais et brumeux, et par-dessus tout les vents qui soufflent du midi : car le vent du sud, disent-ils, est chaud et humide, il ouvre les pores du corps et porte avec lui la pourriture. Au rebours, ils tiennent l’air clair, sec et venté pour le plus sain, et conseillent de fuir, autant qu’on le peut, les lieux bas, clos et corrompus.
Le corps et ses humeurs : pourquoi l’un tombe et l’autre tient
Si l’air gâté frappe tous les hommes, pourquoi tous ne meurent-ils pas ? C’est, répondent les maîtres, que le mal ne prend que sur un corps disposé à le recevoir. Notre corps, enseigne l’ancienne science, est fait de quatre humeurs — le sang, la flegme, la bile jaune et la bile noire — dont l’équilibre fait la santé et le dérèglement la maladie.
Sont les plus exposés, disent-ils, les corps déjà chargés d’humeurs mauvaises et superflues : ceux qui vivent dans la mollesse, qui mangent et boivent trop, qui s’échauffent, qui sont remplis d’humeurs putrides prêtes à se corrompre au premier souffle gâté. L’air corrompu trouve en eux comme un bois sec où prendre feu. Les corps secs, sobres et bien réglés résistent mieux, parce que le venin y trouve moins de quoi se nourrir.
De là vient tout l’art de la prévention : puisqu’on ne peut purifier le ciel ni l’air à soi seul, qu’au moins chacun travaille à tenir son propre corps net, sobre et bien disposé, afin d’ôter au mal la prise qu’il cherche. Tel est le fondement des régimes que les maîtres prescrivent.
Les régimes : comment l’homme prudent doit se conduire
Sur l’air d’abord. Que l’on fuie, si l’on peut, les lieux marécageux et les vents du sud ; que l’on tienne close, aux heures malsaines, sa demeure du côté du midi et ouverte au septentrion. Et puisque le feu purifie, les maîtres conseillent d’entretenir de grands feux de bois secs et de plantes odorantes — genièvre, frêne, romarin —, et de faire des fumigations d’aloès, de musc et d’autres senteurs qui amendent l’air et le rendent à respirer.
Sur la table ensuite, car c’est par la bouche que le corps se charge ou s’allège. Que l’on évite les viandes lourdes et difficiles à digérer — le bœuf gras, le porc, le cerf, et tout oiseau d’eau —, comme aussi les poissons, les fruits trop humides, les laitages et tout ce qui engendre humeur superflue. Que l’on préfère les chairs légères — l’agneau, le chevreau, le lapin, les petits oiseaux —, relevées d’épices et de vinaigre ; et l’on ne dédaignera pas les fruits aigres, grenade et citron, qui resserrent et fortifient. Que le vin soit pris avec mesure, et trempé d’eau.
Sur la conduite enfin, qui n’importe pas moins. Que l’on dorme la nuit d’un bon sommeil, mais qu’on évite de dormir le jour ; que l’on use de l’exercice au grand air quand le temps est clair, et au-dedans quand il est gâté ; que l’on se garde des bains chauds qui amollissent le corps et lui ouvrent les pores au venin. Que l’on fuie les excès de la chair. Et par-dessus tout, enseignent les maîtres, que l’on tienne son âme en repos : car la colère, la tristesse et la peur échauffent et troublent les humeurs, et disposent le corps à recevoir le mal. Vivre sobrement, paisiblement, dans la mesure : tel est, au dire des plus savants, le meilleur rempart que l’homme se puisse dresser contre le fléau.