« Nous avons laissé entrer le navire » : un homme du conseil de Marseille devant le mal
Le mal est entré par la mer, et c’est nous qui avons laissé accoster le navire. Un homme du conseil de la cité — de ceux qui délibèrent sur les droits de mer et l’achat du blé — reçoit ici la rédaction. Il dit le port qu’on ne peut fermer sans affamer la ville, l’ordre qui se défait, les morts qu’on ensevelit sans les compter, et ce qu’une cité sans prince présent et sans unité peut, ou ne peut pas, devant un fléau qu’elle ne comprend pas.
Voilà quelques jours à peine que la ville a changé de visage. Le mal est venu par le port, sur des navires revenus de la mer, et depuis il gagne des quais aux ruelles avec une vitesse dont nul ici n’avait mémoire. Nous avons voulu entendre, non un mire ni un prêtre, mais un homme de l’administration de la cité : de ceux qui, au conseil, délibèrent des droits de mer, du guet et de l’achat du blé, et sur qui pèse à présent le soin d’une ville prise de court.
Notre témoin est un syndic de la cité, marchand de la ville basse, mêlé de longue date aux affaires du port. Il a accepté de parler à condition qu’on ne le nommât point et qu’on ne lui prêtât rien qu’il ne sût de sa place. Il n’est pas de ceux qui rassurent : c’est un homme dépassé qui le dit, et qui n’essaie pas de le cacher derrière les mots dont on couvre d’ordinaire l’embarras du conseil.
Nous rapportons ses propos tels qu’il nous les a livrés, dans les jours qui ont suivi la Toussaint, alors que le mal débarqué du port frappait la ville depuis peu. Là où il avoue ne pas savoir, ou n’avoir pu empêcher, nous l’avons laissé dire, car c’est aussi cela qu’il fallait entendre d’un homme du conseil devant un mal que le conseil ne comprend pas.
Un syndic de la cité de Marseille, marchand de la ville basse et membre du conseil de la cité, mêlé aux affaires du port et de l’approvisionnement en blé.
Témoignage d’un seul homme, recueilli à Marseille dans les jours qui suivent la Toussaint 1347, alors que le mal débarqué du port frappe la ville depuis peu. Il parle de sa place — l’administration du port et le conseil de la cité —, dit ce que la ville a vu, décidé et n’a pu empêcher ; il ne porte ni le compte des morts, que nul n’a, ni la mesure de ce qu’il adviendra.
Tout aurait commencé par un navire entré dans le port. D’où venait-il, et que portait-il ?
Des galères des marchands de Gênes, revenues des échelles d’Orient et de la mer Noire, comme il en vient chaque année à cette saison. Elles portaient ce qu’elles portent toujours : du blé, des cuirs, des épices, des denrées ramassées là-bas et qu’on écoule ici. Rien, à les voir de loin, ne les distinguait des autres. Mais on a su depuis que le mal était à bord bien avant qu’elles n’accostent : des hommes de l’équipage étaient déjà pris, dit-on, dès la traversée, et d’autres sont tombés à peine descendus sur nos quais, si vite qu’on n’a pas eu le loisir de comprendre. Ce sont ces navires-là, revenus de la mer avec leur cargaison ordinaire, qui nous ont apporté ce que nous n’avions pas commandé.
La cité a laissé accoster ce navire. Pouviez-vous le refuser ?
Je ne vous mentirai pas : oui, nous l’avons laissé entrer, et c’est la vérité qu’il faut dire, si dure qu’elle soit. Aurions-nous pu le refuser ? En droit, il n’existe ni règle ni usage qui commande de refouler un bâtiment revenu de la mer ; on ne renvoie pas des marchands de Gênes qui reviennent, comme chaque année, avec leur charge. Nous n’avions aucun signe qui nous dît de nous en garder — nous ne l’avons su que trop tard, quand les hommes du bord tombaient déjà sur nos quais. Tout au plus aurait-on pu, si l’on avait deviné, fermer une porte, tenir ces gens à l’écart le temps de voir. Mais on ne devine pas ce qu’on n’a jamais vu. Nous avons ouvert le port à ce navire comme aux autres, et voilà où nous en sommes.
Alors pourquoi, à présent que vous savez, ne pas fermer le port ?
Parce que fermer le port, c’est affamer la ville, et je pèse mes mots. Marseille ne vit pas de ses terres, qui sont maigres ; elle vit de la mer. Le blé que mangent nos gens vient par les mêmes navires, par la même route que le mal. Si nous barrons le port, dans quinze jours il n’y a plus de grain aux halles, et la faim tue tout aussi sûrement que le reste, plus lentement mais sans faute. Voilà notre embarras, et il est sans issue : le grain et le mal nous arrivent par la même mer, sur les mêmes quais, et je ne connais pas le moyen de laisser entrer l’un en fermant la porte à l’autre. Le conseil en délibère chaque jour, et chaque jour se heurte à cela.
À quel moment avez-vous compris que ce n’étaient pas de simples marins malades ?
Quand le mal a quitté les quais. Tant qu’il n’était que sur le port, parmi les gens de mer, on pouvait se dire que c’était une fièvre de navire, de celles qu’on rapporte parfois des longues traversées, et qui s’éteignent avec ceux qui les portent. Mais en quelques jours il a gagné les ruelles de la basse ville, puis plus haut, de maison en maison, sans qu’on pût dire par où il passait. Des gens qui n’avaient jamais approché le port sont tombés. Et il tue vite, voilà ce qui a fait le vrai effroi : un homme bien portant le matin, qu’on ensevelit avant trois jours. C’est là que nous avons compris que ce n’était pas l’affaire de quelques marins, mais quelque chose qui s’était mis dans la ville et n’en sortirait pas de sitôt.
Que devient l’ordre de la cité, à mesure que le mal s’étend ?
Il se défait, et plus vite encore que le mal ne gagne. Les marchés se vident : on n’ose plus s’assembler, on se tient à distance les uns des autres, on se fuit dans la rue, un voisin détourne les yeux d’un voisin de peur de prendre son mal. Les métiers s’arrêtent, les échoppes restent closes, les affaires du port se traitent à la hâte ou pas du tout. Le guet même s’éclaircit, car les hommes tombent ou désertent, et il faut chaque jour en chercher d’autres. Une ville, voyez-vous, tient par mille petites choses qu’on ne remarque pas tant qu’elles vont : que chacun soit à sa place, à son étal, à sa porte. Otez la confiance, ôtez le vouloir de s’assembler, et tout ce qui tenait se dénoue. C’est ce que je vois se dénouer sous mes yeux.
Comment ensevelit-on tous ces morts ?
Mal, et de plus en plus mal. Les cimetières de nos paroisses ont été pleins en peu de jours ; il a fallu ouvrir des fosses au-dehors, les creuser larges, y descendre les corps à la hâte, les uns près des autres, sans le temps ni les cierges qu’on doit à un chrétien. Les prêtres ne suffisent plus : ils tombent comme les autres, et ceux qui restent courent d’une fosse à l’autre, disent ce qu’ils peuvent et passent. Bien des gens s’en vont sans confession, ce qui afflige les leurs plus que la mort même. Et le compte des morts, vous me le demanderez : je ne l’ai pas, et je me défie de qui vous le donnera. On ne compte plus. On n’a ni le temps ni les hommes pour tenir un registre quand il faut d’abord mettre les corps en terre avant qu’ils ne restent dans les maisons.
Les habitants quittent-ils la ville ?
Ceux qui le peuvent, oui, et ils sont partis dès les premiers jours. Ceux qui ont une maison aux champs, une terre, de la parenté au-dehors : les notables, les gros marchands, jusqu’à des gens du conseil, et — ce qui achève d’effrayer le petit peuple — jusqu’à des mires, qui ferment leur porte et gagnent la campagne. On ne peut pas trop le leur reprocher, chacun sauve ce qu’il a. Mais qui reste ? Les pauvres, qui n’ont ni terre où aller ni pain d’avance, et qu’il faut bien nourrir au jour le jour de leurs bras. Ce sont eux qui demeurent dans la ville avec le mal, et ce sont eux que je vois le plus sur les charrettes. La fuite des uns laisse les autres plus seuls encore, avec moins de mains pour les soigner et les ensevelir.
Qui commande, au juste, dans Marseille devant pareille épreuve ?
Et c’est là notre grande faiblesse : la ville n’est pas une, elle est plusieurs. Il y a la ville haute, qui relève de l’évêque et de ses gens ; et il y a la ville basse, celle du port, celle des marchands, où siège notre conseil. Deux Marseille, si vous voulez, avec chacune ses droits, ses officiers, ses jalousies anciennes, qui délibèrent mal ensemble et de mauvaise grâce. En temps ordinaire, on s’en accommode, chacun tient son quartier. Mais devant un mal qui ne connaît ni les bornes de l’évêque ni celles du conseil, cette division nous coûte cher : il faudrait une seule main pour ordonner, et nous en avons plusieurs qui se regardent. Rien ne se décide vite quand il faut d’abord s’accorder sur qui décide.
Et au-dessus de vous, sur qui vous appuyer ?
Sur bien peu, pour vous dire le vrai. La cité est terre de la comtesse, mais elle est loin, retenue par ses affaires ailleurs, et l’on ne voit ici ni elle ni personne qui parle en son nom avec autorité. Le sénéchal tient à Aix ; le viguier et les officiers comtaux qui sont parmi nous sont d’ailleurs, des hommes de la comtesse plus que de la ville, et le peuple ne les tient pas pour siens. Il n’y a, pour dire les choses, aucun prince présent, personne au-dessus des querelles de la haute et de la basse ville pour trancher et se faire obéir. Chacun en appelle à un maître absent ou lointain. Nous voilà, un conseil de marchands, à porter une charge qui nous passe, sans main plus haute que la nôtre pour nous soutenir.
Que peut donc la cité, concrètement, contre ce mal ?
Ce qu’une cité sait faire : délibérer, et prier. Au conseil, nous levons une taille extraordinaire pour parer au plus pressé, nous cherchons à acheter du blé pendant qu’il en vient encore, à ne pas laisser les halles vides. Nous ordonnons des processions et des prières générales, car c’est vers le Ciel qu’on se tourne quand la main de l’homme ne peut rien : on porte les reliques, on implore saint Victor, saint Lazare, saint Louis d’Anjou, ces saints à qui la ville se confie de longue date. Et pour le reste, quelques gestes que chacun décide comme il peut : isoler une maison où le mal s’est mis, en défendre l’entrée, fermer une porte, écarter des gens venus d’ailleurs. De petites choses, faites au jugé, sans règle ni ordre d’ensemble. C’est là tout notre pouvoir, et je le sais court.
Et que ne peut-elle pas ?
Tout ce qui importerait vraiment. Elle ne peut pas comprendre le mal : nous ne savons ni ce qu’il est, ni pourquoi il prend celui-ci et laisse celui-là sous le même toit. Elle ne peut pas le soigner : les mires prescrivent leurs régimes, saignent, parfument l’air, et les malades meurent tout de même. Elle ne peut pas empêcher les gens de fuir, ni retenir ceux qui portent peut-être le mal avec eux vers l’arrière-pays. Elle ne peut pas endiguer sa course : il va où il veut, plus vite que nos décisions. Et elle ne peut pas même compter ses morts. Voilà un conseil qui délibère, qui taxe, qui ordonne des prières, et qui, sur l’essentiel — arrêter le mal —, ne peut rien du tout. C’est une chose amère à dire pour un homme dont le métier est de gouverner sa part de la ville.
D’où vient ce mal, selon ce qu’on en dit autour de vous ?
On en dit de tout, et rien n’est tenu pour sûr. Les gens de savoir parlent d’un air corrompu, gâté par je ne sais quelle pourriture, qu’on respire et qui empoisonne le dedans du corps ; c’est pourquoi l’on brûle des herbes et l’on tient des feux. Beaucoup soupçonnent que le mal se prend de l’un à l’autre — du souffle d’un malade, du toucher de ce qu’il a manié, des étoffes et des marchandises venues d’un lieu infecté ; c’est pourquoi l’on se fuit et l’on se défie des ballots débarqués. D’autres, plus savants encore, remontent aux astres, à quelque rencontre des planètes qui aurait corrompu l’air de loin. Et beaucoup, moi le premier peut-être, y voient la main de Dieu, un châtiment de nos péchés. Rien de tout cela n’est prouvé ni tranché ; chacun tient son idée, et le mal, lui, poursuit son chemin sans se soucier de nos raisons.
Qu’attendez-vous, à présent ?
Peu de chose que je puisse promettre, et je ne promettrai rien, car ce serait mentir. J’attends que l’on prie, et que le Ciel se laisse fléchir. J’attends que nous puissions acheter du grain tant qu’il en vient, pour que la ville ne meure pas de faim par-dessus le reste. J’attends que l’on ensevelisse dignement ceux qui tombent, autant que la hâte le permet, car les laisser sans sépulture serait nous perdre nous-mêmes. J’attends de tenir le port ouvert au blé sans le laisser porte grande à ce qui nous ronge — et je ne sais pas encore comment. Et j’attends, pour tout dire, que Dieu retire sa main, quand il jugera que c’est assez. Le reste, je l’ignore : ni quand, ni comment cela finira. Je ne suis qu’un homme du conseil, dépassé comme les autres, qui fait ce qu’il peut et prie pour le reste.