Le directeur Sieyès : “La République meurt moins de ses ennemis que de son impuissance”
Au soir d’une journée où les Conseils ont été convoqués hors de Paris et un commandement militaire confié à Bonaparte, l’homme que l’on dit le cerveau de l’opération nous reçoit. Il défend la nécessité d’une refonte du régime sans dire jusqu’où elle ira, et balaie le mot de coup d’État tout en sachant qu’on l’y attend. Un long entretien qui éclaire la logique froide d’un juriste convaincu que le Directoire se meurt de sa propre mécanique.
Sieyès ne cherche pas l’effet, et c’est ce qui le rend plus difficile à saisir que Bonaparte. Là où le général occupe la journée par la présence des troupes, l’uniforme, l’éclat d’une gloire revenue d’Égypte, le directeur, lui, parle bas, en termes d’architecture institutionnelle, de ressorts usés, de gouvernement devenu impossible. On le dit l’homme des combinaisons, le penseur patient qui, depuis des mois, cherchait l’instrument de la révision qu’il appelle de ses vœux. Ce soir, il a peut-être trouvé cet instrument ; il s’appelle Bonaparte.
Autour de lui, les mots sont choisis avec un soin d’orfèvre : sûreté, transfert, révision, salut de la République. Aucun ne dit franchement la force ; aucun ne suffit pourtant à dissiper le soupçon qui plane sur la journée. Dans cette zone grise, Sieyès défend une idée aussi simple que dangereuse : une République qui ne sait plus décider prépare elle-même ceux qui prétendront décider à sa place. Il en parle comme d’un théorème, avec la tranquillité de qui croit énoncer une évidence.
L’entretien éclaire moins les coulisses exactes de la journée — qu’il garde closes — qu’une logique politique. Pour Sieyès, le Directoire n’est pas seulement affaibli par ses ennemis, royalistes d’un côté, jacobins de l’autre ; il l’est par sa propre constitution, par cette mécanique de l’an III qui ne produit l’autorité qu’en truquant sans cesse les élections, en cassant les majorités, en se sauvant par des coups successifs depuis des années. Fructidor, Floréal, Prairial : autant de tours de force qui ont, dit-il, déjà tué la légalité qu’on lui reproche aujourd’hui de violer.
Reste la question qui traverse chaque réponse, et que notre rédaction lui a posée sous toutes ses formes : comment réformer un régime par la force sans ouvrir la porte à un pouvoir de force ? Sieyès répond en juriste pressé par l’histoire, sûr de maîtriser l’épée qu’il a appelée. Ses adversaires y verront, eux, le cœur même du danger — et nous nous garderons, ce soir, de dire qui aura raison.
Emmanuel-Joseph Sieyès, directeur
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des positions politiques attribuées à Sieyès et du contexte du 18 brumaire an VIII. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et débattu ce jour-là et ne révèlent pas l’issue de la journée du lendemain, à Saint-Cloud.
Pourquoi parler aujourd’hui de salut de la République ? Est-elle donc en danger de mort ?
Elle l’est, mais pas de la manière dont on l’imagine. On guette toujours l’ennemi du dehors, le royaliste, le jacobin, l’étranger. Le mal est plus intime : il est dans nos institutions mêmes. Depuis des années, ce gouvernement ne se maintient qu’en se faisant violence à lui-même, en annulant des élections, en proscrivant des élus, en se sauvant chaque automne par un expédient. Une République qui doit se trahir tous les ans pour survivre est déjà malade jusqu’à l’os. Le salut dont je parle n’est pas une formule de circonstance ; c’est le constat d’un médecin au chevet d’un corps que les remèdes ordinaires n’atteignent plus.
Vous parlez de mécanique. Mais une Constitution n’est-elle pas faite, précisément, pour résister aux hommes pressés comme vous ?
Voilà une objection que j’honore, car elle touche au principe. Oui, une Constitution doit résister aux passions du moment ; c’est sa noblesse. Mais elle ne doit pas résister jusqu’à empêcher de gouverner, sans quoi elle ne protège plus la liberté, elle protège le désordre. La Constitution de l’an III a ce vice : elle a tellement craint la tyrannie d’un homme qu’elle a rendu impossible l’autorité de l’État. Elle a multiplié les verrous au point qu’aucune porte ne s’ouvre plus. Une serrure qui interdit d’entrer chez soi n’est pas une sûreté ; c’est une absurdité. Je ne veux pas moins de droit ; je veux un droit qui permette enfin d’agir.
Le transfert des Conseils à Saint-Cloud n’est-il pas une manière commode de les soustraire à Paris et à ses regards ?
Paris n’est pas la République tout entière, quoi qu’en pensent les clubs et les tribunes. La représentation nationale doit pouvoir délibérer sans pression, sans foule organisée aux portes, sans le tumulte qu’une faction sait si bien fabriquer dans cette ville. On me dira que l’éloignement inquiète ; je réponds que l’intimidation permanente inquiète davantage. Qu’est-ce qui menace le plus une assemblée libre : quelques lieues de distance, ou des galeries pleines de gens payés pour crier ? J’ai choisi de protéger la délibération du tumulte. On y verra une ruse ; j’y vois une précaution.
Pourquoi Bonaparte ? Pourquoi ne pas avoir confié cette « précaution » à un magistrat plutôt qu’à un général ?
Parce qu’un magistrat ne dispose pas de ce qui manque cruellement au pouvoir civil aujourd’hui : la confiance immédiate d’une partie du pays et l’obéissance des troupes. Nous vivons un temps où la loi, seule, ne tient plus debout sans un bras pour la garder. J’aurais préféré qu’il en fût autrement ; je prends le monde tel qu’il est. Bonaparte apporte ce crédit et cette force. La question n’est pas de substituer le sabre à la loi — ce serait notre ruine — mais de donner à la loi les moyens de n’être pas renversée par la première bande venue. Je n’appelle pas un maître ; j’appelle un garde.
Vous dites ne pas vouloir du sabre. Mais toute la journée a dépendu d’un général et de ses grenadiers. N’est-ce pas déjà le sabre qui commande ?
Je comprends l’objection et je refuse de l’écarter d’un revers de main, car elle est sérieuse. Oui, la force est présente aujourd’hui, visible, et je ne le nie pas. Mais regardez l’autre danger avec la même franchise. Une loi sans force n’est plus une loi ; elle devient une affiche que chacun arrache dès qu’elle le gêne. Nous l’avons vu cent fois ces dernières années. Le tout est de savoir qui commande à qui. Si la décision politique commande à la force, nous réformons. Si la force commande à la décision, alors vous aurez raison, et j’aurai échoué. Toute mon entreprise tient dans ce rapport-là, et je sais qu’il est périlleux.
Êtes-vous certain de pouvoir contenir un homme tel que lui ? Beaucoup vous trouvent bien confiant.
La confiance n’est pas le mot ; disons plutôt le calcul. Aucun homme célèbre n’est un instrument docile, et ce serait pure naïveté que de le croire. Mais la politique ne se fait pas avec des figures de vertu abstraite ; elle se fait avec les forces qui existent. Mon pari, car c’en est un, je vous l’accorde, est qu’une Constitution bien conçue saura encadrer cette force, lui donner une place et des bornes avant qu’elle ne se donne à elle-même sa propre loi. Le devoir des constituants est précisément là : façonner le lit du fleuve avant la crue. Si nous tardons, le fleuve creusera son lit tout seul, et nul ne choisira plus sa direction.
Les Cinq-Cents pourraient refuser votre lecture et dénoncer une manœuvre. Le redoutez-vous ?
Ils le peuvent, et la représentation n’est pas un décor que l’on déplace à volonté ; je serais fou de le mépriser. Mais qu’ils sachent le choix qui est le leur : prolonger une impuissance connue, dont chacun mesure les fruits amers, ou consentir à une correction nécessaire. Ce qui serait funeste, ce serait de confondre l’agitation d’une assemblée un soir de crise avec la volonté durable de la nation. Une assemblée qui crie n’est pas toujours une assemblée qui pense. Je demande qu’on délibère de sang-froid, loin des galeries, et qu’on juge alors si ce que je propose sauve la République ou la perd.
La Constitution de l’an III peut-elle survivre à cette journée ?
Je ne crois pas qu’un texte survive par obstination, ni qu’on doive le vénérer comme une relique. S’il faut corriger ce qui rend le gouvernement impossible, alors il faut le corriger, et ceux qui s’y opposeront au nom de la lettre tueront l’esprit. La République n’est pas un parchemin que l’on encadre ; elle est une organisation vivante, faite pour durer et donc pour se réformer. J’ajoute ceci, que mes adversaires feignent d’oublier : cette Constitution a déjà été violée plusieurs fois par ceux-là mêmes qui la défendent aujourd’hui contre moi. Je ne propose pas de la trahir une fois de plus en secret ; je propose de la refaire ouvertement.
Que répondez-vous, alors, à ceux qui prononcent déjà le mot de coup d’État ?
Je leur réponds que les mots peuvent éclairer ou aveugler. Si l’on appelle coup d’État toute opération qui force une Constitution malade à reconnaître sa maladie, alors on aura jugé avant d’avoir compris, et l’on rangera dans le même sac le médecin et l’assassin. Mais je veux être honnête avec vous, et avec vos lecteurs : si ceux qui agissent aujourd’hui ne cherchaient, sous ces beaux mots, que le pouvoir pour eux-mêmes, alors le terme deviendrait juste et lourd. Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Je vous dis que l’épreuve est dans les actes des prochaines heures, et que c’est à eux qu’il faudra me juger.
Un dernier mot. Si demain la journée échappait à vos calculs, le reconnaîtriez-vous ?
Vous me demandez d’imaginer mon échec ; c’est de bonne guerre, et je ne m’y déroberai pas. Si la force que j’ai appelée se retournait contre la décision politique, si l’instrument prenait la main du constituant, alors oui, j’aurais ouvert la porte au danger même que je prétends conjurer, et l’histoire aurait le droit de m’en faire le reproche. Je ne suis pas un homme de certitudes faciles ; je sais que je joue gros. Mais je sais aussi ce qui m’attend si je ne fais rien : la lente agonie d’un régime qui se survit à coups d’expédients. Entre l’immobilité qui tue à coup sûr et l’action qui peut mal tourner, j’ai choisi l’action. Demain dira si j’ai eu la main heureuse. Ce soir, je n’ai que ma raison, et elle me dit qu’il fallait agir.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.