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Jean-Baptiste Sauce, épicier et procureur : “On a mis le roi de France chez moi, au-dessus de la boutique”

À Varennes, c’est chez un épicier que la famille royale a passé la nuit, retenue par un notable de village soudain chargé d’une responsabilité immense. Il raconte l’embarras, la peur, et le poids d’une décision que rien ne l’avait préparé à prendre.

Propos recueillis par notre correspondant sur la route de l’Est 23 juin 1791 15 min de lecture

Il tient une boutique, pèse le sel et la chandelle, et se trouve depuis cette nuit l’un des hommes les plus regardés du royaume. Jean-Baptiste Sauce est épicier à Varennes, et procureur de la commune — une charge de petite ville qui, d’ordinaire, ne mène qu’à régler des affaires de bornage et de marché. En quelques heures, elle l’a mené à décider du sort, ne serait-ce que pour une nuit, du roi des Français.

Il parle avec l’embarras d’un homme honnête débordé par l’événement. Ce n’est pas l’étoffe d’un tribun ; c’est celle d’un notable consciencieux, partagé entre le respect dû au roi et le devoir qu’il croit envers la loi. Cette déchirure, il ne la cache pas, et c’est ce qui rend son récit poignant : on y voit la Révolution non comme une idée, mais comme un poids qui tombe sur les épaules d’un épicier.

Autour de lui, cette nuit-là, il y avait la voiture arrêtée, le tocsin, des hommes en armes accourus, et au-dessus de sa boutique, dans les chambres modestes, une famille qu’il fallait loger, nourrir, surveiller, sans savoir ce qu’on en ferait au matin. Il a fallu décider de tout, sans ordre, sans modèle, sans personne au-dessus pour porter la faute.

Nous restituons ses propos comme une reconstitution plausible. Ils disent ce que les grands récits oublient : qu’une révolution se joue aussi dans l’arrière-boutique d’un épicier, entre la peur de mal faire et la peur de ne rien faire.

Grand entretien

Jean-Baptiste Sauce, épicier et procureur de la commune de Varennes

Note de rédaction : entretien reconstruit à partir du rôle attribué au procureur de Varennes dans la nuit de l’arrestation. Les propos ne sont pas authentifiés et s’en tiennent à ce qui pouvait être su et ressenti à chaud.

Comment la famille royale s’est-elle retrouvée chez vous ?

Par la force des choses, et nullement par mon choix, croyez-le. On avait arrêté une voiture, on ne savait trop quoi en faire au milieu de la nuit, dans une ville qui n’a ni château ni hôtel digne de ce nom. Il fallait bien mettre ces gens quelque part, à l’abri des regards et de la rue qui s’échauffait. Ma maison était là, au-dessus de la boutique. On y a conduit les voyageurs. Et c’est ainsi qu’un épicier de Varennes a logé, sans l’avoir demandé, le roi de France au-dessus de ses tonneaux et de ses sacs.

À quel moment avez-vous compris qui ils étaient ?

On me l’a dit, on l’a soupçonné, mais je ne voulais pas le croire sans en être sûr — on n’accuse pas un homme d’être le roi à la légère, ni dans un sens ni dans l’autre. Il a fallu quelqu’un qui l’eût vu autrefois, à Versailles, pour le reconnaître vraiment. Tant qu’on n’en fut pas certain, j’étais dans une angoisse que je ne souhaite à personne : si c’était lui et que je le laissais partir, je trahissais la nation ; si ce n’était pas lui et que je le retenais, j’outrageais des innocents et je me perdais. Toute la nuit, j’ai vécu entre ces deux gouffres.

Une fois l’identité reconnue, qu’avez-vous ressenti ?

Du respect, et une peur immense. Le respect, parce qu’on ne se défait pas en une nuit de ce qu’on vous a appris depuis l’enfance : c’était le roi, là, dans ma maison, fatigué, avec ses enfants. La peur, parce que je comprenais que tout reposait, à cet instant, sur des gens comme moi. Pas sur des ministres, pas sur des généraux : sur un épicier et quelques voisins. Décider de retenir le roi ou de le laisser repartir — qui suis-je, moi, pour cela ? Et pourtant il fallait que quelqu’un décidât, et ce quelqu’un, cette nuit-là, c’était moi.

Le roi vous a-t-il parlé ? A-t-il tenté de vous convaincre de le laisser continuer ?

Je ne vous rapporterai pas des propos que je ne veux pas déformer ; ce serait trop grave. Disons qu’on a cherché à m’apaiser, à me persuader que tout cela était sans danger, qu’il valait mieux laisser passer. Et je mentirais si je disais que cela ne m’a pas remué. Quand le roi, ou les siens, vous adressent la parole avec douceur, vous vous sentez bien petit pour leur dire non. Mais il y avait, derrière moi, toute une ville réveillée, et au fond de moi cette idée qui ne me lâchait pas : si je cède, c’est la nation que je trahis. J’ai tenu. Dieu sait ce qu’il m’en a coûté de tenir.

Pourquoi ne pas avoir laissé repartir la voiture, justement, pour vous épargner ce fardeau ?

Parce qu’on ne s’épargne pas un fardeau en le jetant sur les autres. Si je laissais partir le roi vers la frontière, et qu’il en revînt avec des armées étrangères, ou qu’il désavouât tout ce qu’on a bâti depuis deux ans, comment aurais-je regardé mes concitoyens ? J’étais procureur de la commune ; cette charge, que je croyais bonne à régler des querelles de voisinage, m’obligeait. On ne choisit pas l’heure où le devoir devient lourd. Cette nuit-là, il l’est devenu, et j’ai fait ce que ma place me commandait.

La foule, dehors, vous a-t-elle pesé dans la décision ?

Elle a pesé, je ne le nierai pas, et il serait faux de dire que j’étais seul et libre dans mon arrière-boutique. Le tocsin avait rassemblé du monde, des hommes en armes, des gens montés des villages. Cette présence vous oblige : un magistrat qui, devant son peuple assemblé, laisserait filer le roi passerait pour un traître ou un lâche. Mais je vous dirai aussi que cette foule ne m’a pas seulement contraint : elle m’a soutenu. Seul, j’aurais peut-être flanché. Sentir derrière soi une ville entière qui veut qu’on retienne le roi, cela donne du courage à un homme qui n’en a pas de trop.

Avez-vous craint pour vous, pour votre famille, en prenant cette responsabilité ?

À chaque instant. Si le roi reprend demain toute sa puissance, que devient l’épicier qui l’a retenu ? On ne pardonne pas toujours aux petits d’avoir arrêté les grands. Ma femme avait peur, et elle avait raison d’avoir peur. J’ai pensé à ma boutique, à mes enfants, à ce qu’on pourrait nous faire payer. Et puis j’ai pensé que si tout le monde raisonnait ainsi, par crainte de représailles, il n’y aurait plus de nation du tout, seulement des sujets qui baissent la tête. Alors j’ai mis ma peur de côté. Pas qu’elle ait disparu : je l’ai mise de côté.

Vous sentez-vous fier de ce que vous avez fait ?

Fier n’est pas le mot, et je me méfierais d’un homme qui se dirait fier d’avoir retenu son roi prisonnier une nuit. Je dirais plutôt : en paix avec moi-même, et pourtant troublé. En paix, parce que j’ai agi selon ma conscience et ma charge. Troublé, parce que je sais que ce que j’ai fait là est immense, et qu’un homme comme moi n’est pas fait pour les choses immenses. J’aurais préféré, je vous l’avoue, que cette voiture passât par une autre ville que la mienne.

Que souhaitez-vous, maintenant, pour la suite ?

Qu’on règle cela avec sagesse et sans sang. Je ne suis pas de ceux qui réclament des têtes ; cela ne m’a jamais paru être une façon de gouverner. Je souhaite que l’Assemblée décide en gens posés, que le roi s’explique, que le pays ne se déchire pas. Et, pour tout dire, je souhaite qu’on m’oublie un peu : que je puisse rouvrir ma boutique et peser le sel, comme avant. Mais je sens bien qu’on ne m’oubliera pas de sitôt. On n’efface pas la nuit où le roi a dormi au-dessus de votre épicerie.

Le contexte

À Varennes, la famille royale a été retenue dans la maison d’un notable local.

Le procureur de la commune a porté la responsabilité immédiate de l’arrestation.

L’identification du roi aurait été confirmée par un habitant l’ayant vu autrefois.

État des informations

Témoignage reconstitué, restituant l’embarras d’un notable face à une responsabilité hors de mesure.

Ce que l’on sait

  • La famille royale a été retenue à Varennes durant la nuit.
  • Un magistrat local a assumé la décision de ne pas laisser repartir la voiture.

Ce que l’on ignore

  • La teneur exacte des échanges avec le roi n’est pas établie.
  • Le sort réservé au roi par l’Assemblée demeure inconnu.

Sources historiques utilisées

secondary

Le roi s’enfuit (When the King Took Flight)

Timothy Tackett

Étude moderne de référence sur la fuite et son onde de choc politique ; utilisée pour la chronologie et la prudence sur les rumeurs.

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Fuite de Varennes — encyclopédie Wikipédia

Notice tertiaire employée comme instrument de recherche et recoupée pour l’itinéraire, les acteurs (Drouet, Sauce, Destez, Choiseul, Deslon) et la chronologie de la nuit ; les faits qu’elle porte sont, quand c’est possible, adossés à la Déclaration du roi et aux études sous-jacentes.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de juin 1791

Les scènes de rédaction et de rue sont plausibles, mais reconstituées : l’événement n’est connu en détail que par des récits postérieurs.

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