Le chancelier de France : « Un roi proclamé n’est pas encore un roi oint »
À la veille de quitter Gien avec l’armée qui s’ébranle vers la Champagne, monseigneur Regnault de Chartres, archevêque-duc de Reims et chancelier de France, expose le pari du voyage : porter le dauphin jusqu’à l’autel où l’on sacre les rois. Il en dit l’enjeu — l’onction, la sainte ampoule, le traité de Troyes à effacer — et n’en cache pas le péril, la route traversant des terres tenues par le parti adverse. Lui-même, archevêque de Reims, ne peut entrer dans sa propre cité.
L’armée du roi de Bourges s’est mise en marche. Partie de Gien sur la Loire ces tout derniers jours, elle remonte vers le nord, vers la Champagne, dans un dessein que l’on n’ose presque dire tant il paraît hardi : conduire le dauphin Charles jusqu’à Reims, et l’y faire sacrer roi de France comme le furent ses pères. Entre cette intention et l’autel de la cathédrale, il y a tout un pays à traverser, et ce pays n’est pas le sien.
Avant le départ, nous avons été reçu par celui à qui revient, s’il plaît à Dieu, d’officier ce sacre : monseigneur Regnault de Chartres, archevêque-duc de Reims, pair et chancelier de France. C’est l’un des hommes du conseil, de ceux qui pèsent les desseins du roi. Il parle posément, en homme d’Église et de gouvernement, sans rien promettre qu’il ne sache. Voici ses propos, recueillis ce 3 juillet.
Regnault de Chartres, archevêque-duc de Reims, pair et chancelier de France (propos reconstitués)
Cet entretien est une reconstitution éditoriale. Monseigneur Regnault de Chartres est une figure réelle — archevêque-duc de Reims, chancelier de France et membre du conseil du roi de Bourges —, mais les propos qu’on lit ici ne sont pas des paroles attestées de sa bouche : aucun verbatim daté ne nous est parvenu de lui en ce mois de juillet 1429. La rédaction a composé ces réponses d’après ce que l’on sait de sa charge, de la doctrine du sacre et de la situation de l’armée au départ de Gien, pour donner voix à l’enjeu tel qu’un homme d’Église et de conseil pouvait l’exposer à cette date. Rien n’y est avancé qui n’ait été recoupé sur les sources citées.
Monseigneur, l’armée s’ébranle vers la Champagne. Quel est, en un mot, le but de ce voyage ?
Le sacre. Tout est là, et il faut le dire simplement. Depuis le secours d’Orléans et les rencontres heureuses de ce mois de juin, on a pressé le roi de marcher droit sur Reims, plutôt que de réduire d’abord les places voisines, et c’est ce parti qui l’a emporté au conseil. Le roi est proclamé depuis la mort de son père ; il n’est pas encore sacré. Et tant qu’il ne l’est point, il manque à son titre quelque chose que ni la naissance ni les armes ne lui donnent. Nous allons le chercher où il se trouve : à l’autel où l’on oint les rois de France.
Le dauphin est fils de roi, héritier du sang. Que lui ajoute donc le sacre qu’il n’aurait déjà ?
Le sang fait le prince ; l’onction fait le roi. Entendez-moi bien : le droit du dauphin tient de sa naissance, et nul ne le lui ôte. Mais le sacre n’est pas une cérémonie d’apparat que l’on pourrait remettre à plus tard sans dommage. Quand l’archevêque verse sur le front, sur la poitrine et sur les mains du prince l’huile sainte, il ne le pare pas : il le consacre. Le roi cesse d’être un seigneur parmi les seigneurs ; il devient un personnage sacré, oint du Seigneur comme l’étaient les rois de l’Écriture. Voilà ce qu’un roi seulement proclamé n’a pas, et que le sacre lui donne.
On parle beaucoup de la sainte ampoule. Pourquoi faut-il que ce soit à Reims, et nulle part ailleurs ?
Parce que c’est à Reims que repose la sainte ampoule, et que c’est de son baume que l’on fait le chrême dont on oint le roi de France. La tradition de notre Église l’enseigne : quand le bienheureux Remi baptisa le roi Clovis, une colombe descendit du ciel portant une fiole d’huile sainte, et c’est de cette huile, conservée depuis dans notre cité, que l’on a sacré nos rois de race en race. Sacrer ailleurs qu’à Reims, ce serait sacrer sans elle, et chacun en France sait qu’un roi de France se fait à Reims. Le lieu n’est pas indifférent : il porte en lui toute la suite des rois qui s’y sont agenouillés depuis les temps anciens.
Le parti adverse tient pour roi de France le jeune Henri d’Angleterre, fils de leur feu roi et de notre princesse. En quoi le sacre répond-il à cela ?
Il y répond de la seule manière qui vaille. Voilà neuf ans, à Troyes, on a fait signer au feu roi Charles, malade et entouré de ceux qui le tenaient, un traité qui déshéritait son propre fils et donnait la couronne au roi d’Angleterre et à sa descendance. On y a marié notre princesse à ce roi étranger, et l’on dit à présent que leur enfant est roi des deux royaumes. Ce traité, nous le tenons pour arraché et pour nul : un roi de France ne peut pas donner la couronne, il n’en est que le dépositaire. Mais une parole, fût-elle injuste, pèse tant qu’on ne lui en oppose pas une plus forte. Le sacre est cette parole plus forte. Un roi oint à Reims, de l’huile de Clovis, voilà ce que les clercs et les peuples reconnaissent ; et devant cela, le titre que l’on prête à un enfant élevé outre-mer ne pèse pas le même poids.
On dit que ce jeune Henri pourrait être sacré à son tour. Cela ne ruinerait-il pas l’effet que vous attendez ?
On le dit, en effet, et je ne doute pas que le parti d’en face y songe : ils savent comme nous ce que le sacre ajoute à un titre. Mais sacré où, et de quoi ? La sainte ampoule est à Reims, et Reims, s’il plaît à Dieu, recevra notre roi. On peut couronner un prince dans une autre église, lui mettre une couronne sur la tête au milieu d’un grand appareil ; on ne refera pas ailleurs ce qui s’est fait ici depuis Clovis. C’est pourquoi il importe tant d’aller à Reims, et d’y aller les premiers. Qui tient l’ampoule et l’autel tient le signe que les autres ne pourront imiter.
Vous êtes archevêque de Reims. Allez-vous donc rentrer dans votre cité au-devant de votre roi ?
Vous touchez là au plus singulier de cette affaire, et au plus amer pour moi. Je suis archevêque de Reims depuis longtemps déjà ; je n’y ai jamais pu prendre mon siège. La cité tient pour le parti adverse, comme toute la Champagne ou peu s’en faut, et son archevêque légitime n’y peut entrer. J’ai gouverné mon Église de loin, du pays demeuré fidèle au roi. Vous mesurez par là ce que ce voyage a d’extraordinaire : il s’agit pour moi de rentrer enfin dans ma propre ville, et pour le roi d’aller se faire sacrer dans une cité qui, à l’heure où je vous parle, ne lui a pas ouvert ses portes.
Justement : à cette heure, Reims est-elle gagnée ? Et Troyes, sur votre route ?
Non. Que cela soit dit nettement, car je ne veux pas qu’on me fasse annoncer ce qui n’est pas. À l’heure où nous parlons, ni Troyes, ni Châlons, ni Reims ne sont à nous. Ce sont des villes de Champagne, tenues par le parti anglo-bourguignon, et l’armée n’a encore fait que sortir de Gien. Nous avons passé du côté d’Auxerre sans que la ville nous ouvre ; on a traité pour qu’elle nous laisse passer et nous fournisse quelques vivres, rien de plus. Tout reste à faire. J’ai charge de marcher en avant, de parlementer, d’écrire aux villes, de leur représenter où est leur devoir et leur intérêt. Mais une lettre n’est pas une porte ouverte, et je ne tiens pour gagné que ce qui l’est.
Le conseil du roi, dont vous êtes, n’a-t-il pas jugé ce voyage bien téméraire ? Mener le roi en personne à travers les terres de l’ennemi…
Il l’est, téméraire ; nul d’entre nous ne s’en est caché. On a débattu longuement avant de s’y résoudre, et de bons esprits tenaient qu’il fallait d’abord assurer la Loire et les approches avant de pousser si loin et si avant. Conduire le roi lui-même, sa personne, à travers un pays semé de places ennemies, en laissant derrière soi des forteresses non réduites, ce n’est pas une entreprise que la prudence ordinaire conseille. Si une seule de ces villes ferme ses portes et résiste, l’armée s’use devant ses murs, la saison passe, les vivres manquent, et l’on se trouve engagé loin de ses bases. Nous le savons. Si l’on a passé outre, c’est qu’on a jugé le moment propice et l’élan trop précieux pour le laisser retomber. Mais propice n’est pas sûr, et je me garderais de vous dire que la partie est jouée.
Cet élan, beaucoup l’attribuent à la Pucelle et y voient un signe du Ciel. Le conseil partage-t-il ce sentiment ?
Le conseil voit ce que chacun voit : que depuis qu’elle est venue, Orléans a été délivrée et que les armes du roi ont eu l’avantage là où elles reculaient. C’est elle, dit-on, qui a le plus pressé d’aller à Reims sans tarder, et son ardeur a pesé. Quant à savoir si c’est là le doigt de Dieu, c’est une grande parole, et l’Église ne la prononce pas à la légère. On a fait examiner cette fille à Poitiers ; on l’a trouvée bonne chrétienne, et l’on a permis qu’elle servît le roi. Cela ne veut pas dire que tout ce qu’elle dit vienne du Ciel. Je suis homme d’Église : je sais que Dieu conduit les royaumes, et je sais aussi qu’il ne nous est pas donné de lire à coup sûr sa main dans le détail des choses. Rendons grâce des succès reçus, et marchons ; pour le reste, gardons la mesure.
Si les villes de Champagne se rendent, sera-ce de bon cœur, ou par crainte des armes ?
De tout cela mêlé, comme il arrive toujours. Il y a, dans ces villes, des gens qui sont restés fidèles au sang de France et qui n’attendent qu’une occasion sûre de le montrer ; il y a ceux que le parti adverse tient par la garnison, par les serments prêtés, par l’intérêt de leur négoce. Une ville se rend quand elle juge que c’est son moindre péril : ni par pur amour, ni par pure peur, mais par ce calcul qu’un échevin fait dans sa tête en regardant l’armée sous ses murs et en pesant ce qu’il risque à ouvrir ou à fermer. Notre affaire est de rendre l’ouverture moins périlleuse que la résistance. C’est pourquoi je parlemente avant de laisser donner. Une ville prise de force se venge longtemps ; une ville qui se rend de soi devient sujette de bon aloi.
Que demanderez-vous à ces cités, et que leur offrirez-vous, pour les ramener au roi ?
Je leur demanderai de reconnaître leur roi naturel et de lui ouvrir leurs portes. Je leur offrirai ce qu’un roi clément offre à des sujets qui reviennent : l’oubli du passé, la garde de leurs privilèges, la sûreté de leurs personnes et de leurs biens. Beaucoup de ces gens ont prêté serment au parti adverse, non par malice, mais parce qu’il était le maître chez eux ; on ne les traitera pas en traîtres s’ils rentrent au devoir. C’est la sagesse autant que la clémence : un royaume déchiré ne se recoud pas par le fer seul. Mais que l’on ne s’y trompe pas — derrière le chancelier qui écrit et qui parle, il y a l’armée. Les bonnes paroles portent d’autant mieux qu’on voit les lances qui les appuient.
Et si Reims, au bout du compte, refusait de s’ouvrir ?
Alors il faudrait aviser, et je ne vous dirai pas aujourd’hui ce que l’on ferait, parce que je ne le sais pas. Je ne suis pas de ceux qui répondent aux questions que Dieu n’a pas encore posées. Nous marchons vers Reims dans l’espérance qu’elle nous reçoive ; nous y travaillons par tous les moyens d’une bonne politique. Si la cité s’ouvre, le roi sera sacré et oint comme ses pères, et ce sera grande chose pour le royaume. Si elle se ferme, le conseil délibérera selon l’heure et les forces. Pour l’instant, l’armée est en chemin, les villes sont devant nous et non derrière, et rien n’est conclu. Voilà la vérité, et je ne vous en donnerai pas d’autre.
Un dernier mot, monseigneur. En quoi ce sacre, s’il se fait, changera-t-il la guerre ?
Ne me faites pas dire ce que je ne sais pas. Le sacre ne lèvera pas une armée ni ne prendra une ville ; ce n’est pas une bataille gagnée. Ce qu’il donne est d’un autre ordre, et peut-être plus durable : il donne au roi le signe que nul ne peut lui ôter, et il ôte au parti adverse l’argument du droit. Bien des cœurs hésitants, bien des villes qui attendent de savoir où est le roi véritable, pourront s’y reconnaître. Est-ce assez pour emporter la décision ? Je n’en jure pas ; les hommes et les places se gagnent ensuite, par d’autres voies. Mais un roi sacré à Reims n’est plus le roi de Bourges que l’on raillait : il est le roi de France, oint de l’huile de Clovis. Le reste, Dieu et le temps en décideront.