Sur les routes de l’exode : “On ne sait plus si l’on fuit une armée ou une rumeur”
Partie de la région parisienne avec deux enfants et une valise, une institutrice raconte la grande descente vers le sud : les départs sans adieu, les routes mitraillées, les nouvelles qui se contredisent d’une voiture à l’autre. Un long témoignage de cette France déplacée qui apprend la guerre entre deux bornes kilométriques, et pour qui les décisions de Bordeaux et de Londres arrivent toujours en retard.
Elle nous parle assise au bord du fossé, une valise de carton bouilli posée à plat en guise de table. Deux enfants dorment contre elle, la bouche ouverte, vaincus par la fatigue plus que par le sommeil. Autour, la route est un fleuve lent : voitures à bout d’essence poussées à bras, charrettes chargées de matelas, vélos, landaus servant à porter des casseroles, et des gens, partout des gens, qui marchent sans tout à fait savoir vers où.
Son témoignage n’a rien d’un communiqué, et c’est pour cela qu’il compte. Dans l’exode, la guerre n’arrive pas sous forme de front ni de carte d’état-major. Elle arrive sous forme de faim, de soif, de pieds enflés, de noms de villages répétés sans certitude et de moteurs dans le ciel que l’on apprend à craindre. L’institutrice ne prétend juger personne. Elle dit seulement ce que devient une décision nationale lorsqu’elle traverse des centaines de milliers de corps épuisés.
Elle a gardé, dans le désastre, quelque chose de son métier : le souci des mots justes, l’habitude d’expliquer aux enfants ce qu’elle ne comprend pas elle-même. C’est peut-être pour cela qu’elle accepte de parler, alors que tant d’autres n’ont plus la force que de marcher. Donner une place à cette parole-là, c’est rappeler que le fil de juin 1940 ne se tient pas seulement dans les cabinets de Bordeaux ni au micro de Londres : il passe aussi par ce fossé.
Jeanne L., institutrice sur les routes
Note de rédaction : témoignage composite reconstitué à partir de récits d’exode documentés de mai-juin 1940. Les propos ne sont pas une citation unique authentifiée ; ils restituent une expérience largement partagée, telle qu’elle pouvait être vécue à cette date.
Quand avez-vous compris qu’il fallait partir ?
Je ne suis pas sûre de l’avoir « compris ». On ne décide pas vraiment ; on est emporté. Un matin, les voisins chargeaient leur voiture sans un mot ; le boulanger avait baissé son rideau ; le maire ne répondait plus à rien. On entend dire que les Allemands sont à tant de kilomètres, on ne sait pas si c’est vrai, mais le doute devient insupportable. À un moment, rester paraît plus dangereux que de partir au hasard. Alors j’ai pris ce que deux mains pouvaient porter, j’ai pris les enfants, et j’ai fermé la porte. J’ai même tourné la clef, vous vous rendez compte ? Comme si une serrure protégeait encore quelque chose.
Comment se passe une journée, sur cette route ?
Elle est faite d’attente et de peur, dans cet ordre-là. On avance de quelques centaines de mètres, on s’arrête, on repart. La colonne est si dense qu’une charrette versée bloque tout le monde pendant une heure. On cherche de l’eau aux fermes, mais les puits sont vite à sec tant nous sommes nombreux. On partage le pain tant qu’il y en a. Les enfants demandent pourquoi on marche, et je n’ai pas de bonne réponse. La nuit, on dort où l’on peut, dans une grange si le fermier l’ouvre, dans le fossé sinon. Et au matin, on recommence, un peu plus las, un peu plus loin de chez soi.
Vous parlez de moteurs dans le ciel. Les avions vous visent-ils, vous, des civils ?
C’est ce que je ne parviens pas à admettre, et pourtant je l’ai vu. Quand un avion descend sur la route, on crie, on se jette dans le fossé, on couvre les petits de son corps. Je ne saurai jamais s’ils tirent sur des soldats mêlés à nous ou sur la foule pour semer la panique et encombrer les chemins. Le résultat est le même : des gens restent à terre, et la colonne enjambe ses morts pour continuer. On apprend à reconnaître le bruit, à guetter le ciel en marchant. Une institutrice qui apprend à ses enfants à plonger dans un fossé, voilà ce que la guerre a fait de mon métier.
Quelles nouvelles recevez-vous, au juste ?
Trop, et pas une seule sûre. Chaque voiture qui double apporte une certitude différente. On nous dit que telle ville brûle, puis, deux heures après, qu’elle est calme ; que les ponts sur la Loire sont coupés, puis qu’on y passe encore ; que l’armée tient, qu’elle ne tient plus. On ne sait plus si l’on fuit une armée ou une rumeur. Le pire, c’est qu’on finit par croire celui qui parle le plus fort, ou celui qui dit ce qu’on a envie d’entendre. La fatigue rend crédule. Moi qui apprenais à mes élèves à vérifier ce qu’ils lisent, je me surprends à répéter des choses dont je ne sais rien.
On parle d’un gouvernement à Bordeaux, d’une demande d’armistice. Cela vous parvient-il ?
Par bribes. Quelqu’un a entendu une radio à un carrefour, dit que le vieux maréchal a parlé, qu’il demande d’arrêter de se battre. Les gens reçoivent cela étrangement. Certains pleurent de soulagement : si l’on cesse, peut-être que les avions cesseront, peut-être pourra-t-on rentrer. D’autres baissent la tête, comme honteux. Moi, je vous l’avoue, ma première pensée n’a pas été pour l’honneur de la France ; elle a été pour mes enfants. Si cela voulait dire dormir dans un lit et qu’on ne tire plus sur nous, je crois que je l’aurais signé moi-même, cet armistice. On me jugera. Qu’on porte d’abord deux enfants sur trois cents kilomètres.
Et une voix venue de Londres, un général qui appelle à continuer la guerre — en avez-vous entendu parler ?
Non. Un général à Londres ? C’est la première fois que vous m’en parlez. Ici, on entend les moteurs, les pleurs, les gens qui réclament de l’eau, et la rumeur du carrefour. Peut-être qu’une radio l’a dit quelque part, dans une maison, pour quelques oreilles. Mais sur la route, les grands mots arrivent toujours en retard, et ils arrivent déformés. Continuer la guerre… De là où je suis assise, je ne sais même pas comment continuer la journée. Je ne dis pas que cet homme a tort. Je dis qu’il parle à une France qui, pour l’instant, n’a pas de poste pour l’entendre.
Croisez-vous des soldats sur ces routes ?
Oui, et c’est une vision qui m’a serré le cœur plus que tout le reste. Des soldats mêlés aux civils, sans armes parfois, l’uniforme défait, qui ne savent pas plus que nous où aller. On ne reconnaît plus très bien qui protège qui. Enfant, j’imaginais l’armée comme une muraille entre nous et le malheur. Là, la muraille marche à côté de moi, aussi perdue, et demande elle aussi du pain. Je ne leur en veux pas, les pauvres. Mais quand le soldat a l’air aussi égaré que la mère de famille, on comprend que quelque chose de très grand s’est rompu.
Que demandez-vous, d’abord, à ceux qui gouvernent ?
Des choses si petites qu’elles vous paraîtront indignes de votre journal. Des indications simples : où aller, où dormir, où trouver de l’eau et du pain, où sont les ponts encore ouverts. Je sais que la guerre est immense, qu’elle se décide loin, entre des hommes en cravate autour de cartes. Mais pour nous, elle tient tout entière dans une pompe qui coule encore, dans une grange qu’un fermier accepte d’ouvrir, dans une file qui avance ou qui s’arrête. Qu’on nous dise au moins où aller. Le reste, l’honneur, la stratégie, les grands mots, je vous les laisse. Je n’ai plus la force que pour mes deux enfants et la prochaine borne.
Pensez-vous pouvoir rentrer un jour ?
Je me le répète pour tenir debout, mais je n’en sais rien. Je ne sais pas si ma maison existe encore, si l’école rouvrira, si mes élèves sont sur les routes comme nous. On part en se disant que c’est pour quelques jours ; au fond, on sent bien que rien ne sera comme avant. Je garde la clef dans ma poche, je vous l’ai dit. Tant que je l’ai, je peux me raconter qu’il y a une porte au bout de tout ça. C’est peut-être une illusion. Mais sur cette route, monsieur, les illusions sont ce qui nous fait avancer aussi sûrement que le pain.