Au chevet du jeune duc : un familier de Bourgogne raconte l’annonce du meurtre
Trois semaines après la mort de Jean, duc de Bourgogne, tombé sous les coups au pont de Montereau lors de son entrevue avec le dauphin, un familier de l’hôtel ducal accepte de dire ce qu’il a vu à Gand : le messager, le visage du jeune comte de Charolais à la nouvelle, le deuil, et la grande question qui hante désormais la cour — vers qui se tourner pour obtenir justice. Ce témoignage porte la douleur bourguignonne ; il dit un sentiment de trahison que les gens du dauphin, eux, récusent.
Voici trois semaines que la nouvelle de Montereau a frappé la Flandre, et le deuil y est entier. Jean, duc de Bourgogne, a été tué le 10 de septembre au pont de Montereau, lors de l’entrevue où il devait, disait-on, s’accorder avec le dauphin contre les Anglais. Nous avons recueilli, à Gand, un chevalier de la maison ducale, présent auprès du jeune comte de Charolais — désormais duc — lorsque l’annonce y parvint.
Son témoignage est celui d’un homme du parti bourguignon, pris dans la peine et la colère des siens. Il dit le meurtre comme on le ressent ici : une trahison de la foi jurée. Nous rappelons que les gens du dauphin en donnent une version contraire — emportement du duc, danger paré, point de complot — et que nul, à cette heure, ne peut trancher avec certitude entre les deux récits. Nous restituons cette voix pour ce qu’elle est, et la situons.
Un chevalier de la maison de Bourgogne
Celui qui parle nous a priés de taire son nom, le deuil de l’hôtel étant tout récent et les esprits encore à vif. C’est un chevalier au service de la maison de Bourgogne, présent à Gand auprès du jeune comte de Charolais, devenu duc, lorsque la nouvelle de Montereau y parvint. Son récit est celui d’un homme du parti bourguignon, recueilli dans la peine et la colère : il dit la chose comme on la ressent ici, non comme la rapportent les gens du dauphin, qui en donnent une tout autre version. Nous le restituons tel quel, en le situant pour ce qu’il est — une voix, et une seule.
Vous étiez à Gand auprès du comte de Charolais quand la nouvelle de Montereau y est arrivée. Dites-nous d’abord comment elle y est venue.
Par un homme d’Église, monseigneur, et non par le premier courrier venu. On n’annonce pas une telle chose à un fils par un valet essoufflé. C’est monseigneur l’évêque de Tournai, Jean de Thoisy, qui s’en est chargé — un homme que le jeune comte connaît depuis l’enfance, car il fut de ceux qui veillèrent à son éducation du temps qu’il était à Dijon. On a jugé, et c’était sagesse, qu’il valait mieux que le coup vînt d’une voix aimée et grave, capable de le porter avec lui. Il est arrivé de France le visage défait ; nous avons tout de suite su, à le voir, qu’il apportait un malheur, sans qu’il eût encore ouvert la bouche.
L’évêque a-t-il parlé devant la cour, ou en particulier ?
Il a demandé à voir le comte. Il y eut autour de lui quelques familiers, dont j’étais. Je me souviens des premiers mots, car ils sont de ceux qu’on n’oublie pas : « Monseigneur, votre père, le noble duc, — maudite soit l’heure où je suis contraint de le dire — est mort, tué et meurtri piteusement à Montereau. » Il avait peine à les prononcer. Le mot « meurtri », il l’a dit tout bas, comme s’il eût voulu l’épargner. Et il n’a rien caché de l’endroit ni des circonstances : un guet-apens, à l’entrevue même, là où l’on s’était juré paix et sûreté.
Et le jeune duc — car il l’est désormais —, comment a-t-il reçu ce coup ?
Il est resté un long moment sans rien dire, droit, très pâle, comme un homme qu’on a frappé et qui n’a pas encore senti la douleur. Puis il a chancelé, et il a fallu le soutenir. Ce n’étaient pas des cris, monseigneur, du moins pas d’abord ; c’était pire, c’était ce silence-là, ce regard qui ne se pose nulle part. Il n’a guère plus de vingt-trois ans, songez-y. On lui apprend en une phrase qu’il n’a plus de père et qu’il est, à l’instant, le maître de tout ce que son père tenait. Les larmes sont venues après, et abondantes, et celles de toute la maison avec les siennes.
On dit que la jeune duchesse, son épouse, était auprès de lui. Qu’en fut-il ?
Voilà ce qui rend la chose plus cruelle encore. Son épouse, Madame Michelle, est fille du roi notre sire et sœur de ce dauphin que l’on tient ici pour la cause du malheur. Imaginez cette femme : on vient lui dire que le père de son mari a été tué dans l’entourage de son propre frère. Elle a pleuré son beau-père, et elle tremble, je crois, pour ce qu’on pensera d’elle. Le jeune duc, à ce qu’on dit, l’a entourée de douceur, car il sait bien qu’elle n’est pour rien dans ce sang. Mais c’est une douleur dans la douleur, et qui passe l’ordinaire des deuils.
Vous parlez d’un guet-apens. Le dauphin et ses gens, eux, ne content pas l’affaire ainsi. Qu’en dit-on dans la maison de Bourgogne ?
Je vous dirai ce qu’on en dit ici, et vous ferez la part de ma peine. Pour nous, la chose est claire : le duc s’était rendu à Montereau sur la foi d’une entrevue de paix, désarmé d’intention, pour s’accorder enfin avec le dauphin contre les Anglais, comme on en était convenu cet été à Pouilly. Et c’est là, sur le pont, dans l’enclos même où l’on devait parler, qu’on l’a abattu. On nomme un certain Tanneguy du Chastel, qui aurait porté le premier coup, d’une hache. Pour nous, ce n’est pas une rixe qui a mal tourné : c’est un meurtre préparé, et une trahison de la foi jurée.
Et la version d’en face ? Car le dauphin, dit-on, conteste qu’il y ait eu dessein de tuer.
Je sais qu’ils le disent, et l’honnêteté m’oblige à le rapporter, quoi qu’il m’en coûte. Les gens du dauphin soutiennent qu’il n’y eut point de complot, que c’est le duc qui se serait emporté, qu’il aurait porté la main à son épée ou manqué au respect dû au prince, et que les hommes du dauphin n’auraient fait que parer un danger. Ils disent leur maître surpris, débordé par les siens, non pas ordonnateur du sang. Voilà leur récit. Je ne suis pas en état de le croire, mais je ne suis pas non plus en état de prouver le contraire : je n’étais pas sur ce pont. Ce que je sais, c’est que mon duc est mort, et qu’il était venu en paix.
Beaucoup ici doivent se souvenir d’un autre meurtre. Le rapproche-t-on de celui-ci ?
On ne parle que de cela, à voix basse. Voilà douze ans, le duc Louis d’Orléans, frère du roi, tomba lui aussi sous les coups, à Paris, dans la nuit — et chacun sait, ici comme ailleurs, de quel côté vint l’ordre. On dit aujourd’hui, dans nos rangs, que la roue a tourné, que le sang appelle le sang, et que celui de Montereau répond à celui d’Orléans. Je ne vous donne pas cela pour une justice ni pour un compte réglé ; je vous dis seulement que ce vieux meurtre est dans toutes les têtes, et qu’il empoisonne d’avance toute idée de pardon. On ne se réconcilie pas aisément par-dessus deux tombes.
Le jeune duc a-t-il parlé de vengeance, de représailles ?
Pas dans les premières heures. Dans les premières heures, il n’y a pas de politique, il n’y a qu’un fils. Mais autour de lui, oui, les paroles ont fusé, et dures. On a parlé de châtiment, de poursuivre les meurtriers, de ne point laisser un tel forfait impuni. Lui écoute, je crois, plus qu’il ne parle. C’est un homme qui se contient. Je ne l’ai pas entendu jurer de grands serments de sang ; je l’ai vu serrer les mâchoires et regarder loin. Ce qui se prépare dans cette tête-là, nul ne le sait encore, et peut-être lui-même ne le sait pas. Le deuil d’abord ; le reste viendra.
Justement : que peut-il faire ? Vers qui un duc peut-il se tourner pour obtenir justice quand le sang vient de si près du trône ?
C’est la question qui tourmente toute la maison, et je vous avoue qu’on n’y voit pas clair. Demander justice au roi ? Le roi notre sire est, vous le savez, souvent empêché par son mal, et c’est autour du dauphin que se font et se défont les choses — or c’est le dauphin que nous accusons. Demander justice à celui qu’on tient pour coupable, voyez l’impasse. La reine, Madame Isabeau, peut peser ; Paris, qui nous est favorable, peut peser ; mais une ville et une reine ne rendent pas un mort. Le jeune duc se trouve devant un trône qui devrait le venger et qui, à ses yeux, l’a frappé. C’est là toute sa peine, et tout son embarras.
On murmure que des regards se tournent vers le roi d’Angleterre. Cela se dit-il ouvertement chez vous ?
Cela se dit, mais bas, et comme on dit une chose qui fait peur à mesure qu’on la prononce. Le roi d’Angleterre est dans le royaume, puissant, et il n’a pas caché qu’il verrait d’un bon œil une entente avec la Bourgogne. Dans la colère, certains, ici, disent : puisque le dauphin nous a pris notre duc, qui nous reste, sinon celui qui combat le dauphin ? Mais ce ne sont, croyez-moi, que des mots de douleur, point une résolution. S’unir à l’Anglais, c’est se mettre à dos une grande part du royaume, et le jeune duc le sait. Rien n’est arrêté. C’est une porte qu’on regarde, parce qu’on ne sait plus quelle autre pousser ; ce n’est pas une porte qu’on a franchie.
Vous dites « rien n’est arrêté ». L’incertitude est-elle donc si grande sur la voie à suivre ?
Entière, monseigneur. Songez qu’il y a trois semaines à peine, on travaillait à l’inverse : à rapprocher le duc et le dauphin, à les liguer contre l’Anglais. Tout cela gît à terre avec le corps de mon maître. Le jeune duc hérite d’un parti, d’une rancune, d’une duchesse qui est sœur de son ennemi, de villes à tenir, et d’un royaume coupé en deux. Vers le dauphin, la voie est barrée par le sang ; vers l’Anglais, elle est ouverte mais redoutable ; rester seul, on ne le peut pas longtemps. Voilà l’homme, voilà sa table : trois chemins et pas un qui soit sûr. Il prendra conseil, il pèsera. Mais à cette heure, en vérité, il pleure plus qu’il ne décide.
Un dernier mot. Que retient un homme comme vous, qui a tout vu de près, de ces trois semaines ?
Que la paix est une chose fragile, monseigneur, et qu’un pont où l’on devait se réconcilier peut devenir un piège. Je retiens le visage du jeune duc à l’instant de la nouvelle, et je crois que je le porterai longtemps. Je retiens aussi que la haine, une fois ce sang versé, ne se laissera pas facilement éteindre, et que beaucoup, ici, ne veulent plus l’entendre éteindre. Où cela mènera la maison de Bourgogne et le royaume, je n’en sais rien, et je me défie de ceux qui prétendent le savoir. Pour l’heure, nous enterrons un duc et nous regardons grandir, dans le deuil, un autre qui n’avait pas demandé à régner si tôt.