« On creuse, on attend, et la guerre ne vient pas »
Mobilisé depuis septembre sur le front de l’Est, le soldat de deuxième classe Marcel Thévenin, métallurgiste du Nord, est de passage à l’arrière pour quelques jours. Il a accepté de raconter ce que sont, pour un homme du rang, ces semaines d’attente où l’on tient l’arme au pied à l’entrée de l’hiver : le froid qui monte, le terrassement, l’ennui, les corvées, les permissions trop rares, les rumeurs, et ces petits journaux que les soldats fabriquent pour rire entre eux. Un long entretien, à hauteur d’homme, sur la guerre qu’on ne livre pas.
On l’a rencontré loin du front, dans la salle d’un café de gare où il attendait une correspondance, capote roulée sur l’épaule et godillots crottés jusqu’à la cheville. Le soldat de deuxième classe Marcel Thévenin a trente et un ans ; avant la mobilisation, il était ajusteur dans une usine métallurgique du Nord. Depuis septembre, il est quelque part sur le front de l’Est, dans un secteur qu’il ne nommera pas, « entre la ligne et l’arrière », dit-il, et il profite d’une permission de quelques jours pour rentrer voir les siens. Il parle posément, avec l’accent du pays minier, et cette manière des ouvriers de peser leurs mots avant de les lâcher.
Nous voulions savoir ce qu’est, pour un homme du rang, cette guerre déclarée depuis bientôt trois mois et qui, sur notre front, ne se livre pas. Il a accepté de le dire sans façon, à condition qu’on ne lui fasse tenir aucun propos qu’il n’a pas tenu. Voici son témoignage, recueilli tel quel, sur le froid, la pelle, l’attente et le moral d’un soldat qui, depuis l’automne, n’a pour ainsi dire pas tiré un coup de feu.
Marcel Thévenin, soldat de deuxième classe, ancien ajusteur métallurgiste du Nord, mobilisé sur le front de l’Est (profil composite, vraisemblable mais non réel)
Note de rédaction : entretien reconstruit. Marcel Thévenin est une figure composite, plausible mais non réelle, qui sert à restituer le quotidien d’un soldat du rang en novembre 1939. Aucun de ses propos n’est une citation authentique et aucune phrase n’est mise dans la bouche d’une personne réelle. L’entretien s’en tient à ce qu’un soldat pouvait vivre et dire à cette date, sans rien préjuger de la suite.
Voilà bientôt trois mois que vous êtes mobilisé. À quoi ressemblent vos journées, là-bas ?
À tout, sauf à ce qu’on s’imaginait. Quand on est partis, en septembre, on croyait monter au feu dans la semaine. On avait la tête pleine des histoires des anciens, ceux de 14, les attaques, les assauts. Et puis on est arrivés, et il ne s’est rien passé. Rien. On nous a installés dans un secteur, on nous a dit de tenir, et depuis on tient. Mes journées, monsieur, c’est se lever dans le petit jour glacé, l’appel, la soupe, la corvée, et le soir on recommence. On guette en face, on monte la garde, on patrouille un peu, mais l’Allemand ne bouge pas plus que nous. Chacun reste chez soi, derrière ses fortifications. On s’observe d’un trou à l’autre. C’est une drôle de manière de faire la guerre.
Vous attendiez-vous à autre chose ?
Bien sûr. On s’attendait à se battre. C’est pour ça qu’on nous avait appelés, non ? Au début, on était même presque pressés d’en finir, on se disait : autant que ça vienne tout de suite, on rentrera plus vite. Et puis les jours ont passé, les semaines, et la grande affaire n’est pas venue. À présent, on ne sait plus très bien ce qu’on attend. On nous dit de patienter, que tout cela a son sens, que les chefs savent ce qu’ils font. Je veux bien le croire. Mais à hauteur de la pelle, je vous avoue qu’on a parfois du mal à voir où l’on va. On attend, voilà tout. On a l’arme au pied et on attend.
On nous dit que les soldats sont surtout employés à des travaux. Est-ce vrai ?
Si c’est vrai ! Je suis parti soldat, je me retrouve terrassier. Depuis que je suis là-bas, j’ai plus manié la pelle et la pioche que le fusil, je peux vous le dire. On creuse des tranchées, on monte des abris, on pose des réseaux de fil de fer, on coule du béton pour des blockhaus. Du matin au soir, à creuser dans une terre qui, par ce temps, est dure comme de la pierre. Remarquez, ça ne me déplaît pas tant que ça : je suis un homme d’usine, j’ai l’habitude de l’ouvrage, et quand on travaille, au moins on ne pense pas. C’est l’oisiveté qui pèse, pas la fatigue. Mais c’est curieux d’être venu pour se battre et de finir maçon et cantonnier.
Le froid, dont vous parlez, est-il si dur que cela ?
Le froid est déjà là, et l’hiver ne fait que commencer ; je n’ose pas penser à ce que ce sera dans deux mois. Le matin, l’eau du bidon prend en glace, la boue durcit en mottes, les doigts ne sentent plus la pioche. Et nous, on est dehors, ou dans des abris qui ne tiennent guère le chaud. On se chauffe comme on peut, un poêle pour la cagna quand il y en a un, du bois qu’on va chercher, des chaussettes qu’on fait sécher sur soi. Le pire, c’est la garde de nuit, immobile, à guetter. On bat la semelle, on souffle dans ses mains, on compte les heures. Le froid, pour un soldat qui attend, c’est presque un deuxième ennemi, et celui-là, au moins, il est bien là.
Vous évoquez l’ennui. Comment occupez-vous les heures où vous ne travaillez pas ?
L’ennui, c’est la grande maladie du secteur. Quand on a fini la corvée et qu’il n’y a plus rien à creuser, les heures n’en finissent pas. Alors chacun fait ce qu’il peut. On joue aux cartes, énormément, à la manille, à la belote ; il y a des parties qui durent des journées entières. On écrit aux siens, ça remplit le temps et ça fait du bien. On lit ce qui passe, un journal qui a huit jours, une lettre relue dix fois. Et puis, il faut bien le dire, on boit. Le pinard, dans un secteur où il ne se passe rien, ça aide à tuer le temps, et il y en a qui forcent un peu sur la chose. Je ne vous apprends rien : un homme qui s’ennuie et qui a froid, il cherche à s’occuper l’esprit et à se réchauffer le corps, et le vin fait les deux d’un coup.
On entend dire que la discipline se relâcherait. Le constatez-vous, dans votre secteur ?
Je serai prudent là-dessus, parce que je ne veux pas dire du mal de mes camarades ni de mes chefs. Mais c’est vrai qu’à rester comme ça, sans rien faire de sérieux, les hommes se laissent aller. Quand il n’y a pas d’ennemi devant soi, on tient moins serré. Les ordres, on les exécute avec moins d’entrain ; il y a des grognements, des têtes dures, des hommes qui répondent. Ce n’est pas de la révolte, comprenez-moi bien, c’est de la lassitude. Un soldat à qui l’on ne donne pas de raison de se battre, et qu’on emploie à des corvées sans fin, il rouspète. C’est humain. Les officiers le savent et tâchent de nous tenir occupés, justement pour ça. Mais l’oisiveté, dans une troupe, c’est mauvais, tout le monde vous le dira.
Parlons des permissions. Vous en bénéficiez en ce moment : sont-elles fréquentes ?
Trop rares, monsieur, c’est ce que tout le monde vous dira. La permission, c’est ce qu’on attend le plus, plus que la fin de la guerre peut-être, parce que c’est concret, c’est une date, des visages. On compte les jours. On rentre voir la femme, les gosses, le pays. Moi, je rentre dans le Nord pour quelques jours, et je vous garantis que ces quelques jours valent de l’or. Le malheur, c’est que ça tourne lentement : on en revient à peine qu’il faut déjà attendre des mois la suivante. Et pour ceux dont le pays est en zone évacuée, c’est pire, ils ne savent même pas toujours où retrouver les leurs. La permission, c’est la grande affaire du soldat. Tout le reste du temps, on vit dessus, par avance ou par souvenir.
Comment vos camarades et vous parlez-vous de l’ennemi, que vous ne voyez guère ?
Justement, on le voit si peu qu’il finit par devenir une idée plus qu’un homme. On sait qu’il est là, en face, derrière sa ligne, sa fameuse Siegfried, à faire à peu près ce que nous faisons : monter la garde, creuser, attendre. Par moments, on s’observe presque en voisins. Il y a même eu, dit-on, des secteurs où les uns et les autres ne se tiraient pas dessus, par une espèce d’accord tacite, chacun laissant l’autre tranquille tant qu’il ne bougeait pas. Je ne sais pas si c’est partout vrai, je rapporte ce qui se raconte. Cela dit, qu’on ne s’y trompe pas : on n’oublie pas pourquoi on est là. Mais c’est difficile de haïr un ennemi qu’on ne voit pas et qui ne vous fait rien. La haine, ça vient avec les coups, et les coups ne viennent pas.
Vous m’avez parlé de petits journaux que les soldats fabriquent eux-mêmes. Qu’est-ce que c’est ?
Ah, ça, c’est notre invention à nous, et c’est ce qui me fait le plus plaisir à raconter ! Dans bien des unités, les gars se sont mis à fabriquer des petites feuilles, des journaux de tranchée, qu’ils écrivent et dessinent eux-mêmes, à la main ou tirés à quelques exemplaires. Il y en a partout, ça pousse comme des champignons. Ça porte des noms à se tordre, des jeux de mots de soldat : il y en a un qui s’appelle Le Rire aux éclats, un autre L’Éther miteux, vous saisissez la plaisanterie pour ceux qui sont sur les fortifications ; il y a Le Char…rieur, Poilu 39, La Hure joviale. On y met des blagues, des caricatures, des couplets, on s’y moque de la corvée, du juteux, de la soupe, de l’Allemand. C’est bête et c’est bon. Quand on a passé la journée dans le froid à creuser, lire une feuille qui se paie la tête de tout le monde, ça remonte.
À quoi servent vraiment ces journaux, selon vous ?
À rire, d’abord, et à se sentir ensemble. Voyez-vous, nous, on n’a pas connu les grandes batailles qui soudaient les anciens de 14. Eux, ce qui les unissait, c’était d’avoir tenu sous le feu côte à côte. Nous, on n’a pas ça, ou pas encore. Alors ces feuilles, c’est notre manière à nous de faire corps. On y parle des mêmes corvées, des mêmes têtes, des mêmes misères, et de se moquer ensemble des mêmes choses, ça crée un esprit, une camaraderie. C’est notre façon de tenir le moral sans en avoir l’air. On ne va pas se plaindre tout haut, ce n’est pas dans nos manières ; mais une blague bien tournée sur la pioche ou sur le rata, ça dit la même chose et ça fait rire au lieu de faire pleurer. Le rire, dans un secteur où il ne se passe rien, c’est une arme comme une autre.
Vous parliez de rumeurs tout à l’heure. De quoi parle-t-on, dans les cantonnements ?
De tout, et donc de n’importe quoi. Là où l’on ne sait rien de sûr, on invente. Il court sans cesse des bruits : qu’on va monter au feu la semaine prochaine, qu’on va au contraire rentrer pour Noël, que l’Allemand prépare un grand coup, qu’il va passer par le nord, par la Belgique, par je ne sais où. Un jour on dit une chose, le lendemain le contraire. On répète ce qu’a dit un cuistot, un agent de liaison, un type qui revient de perme. Aucun n’en sait plus que les autres, mais tout le monde colporte. C’est l’ennui qui fabrique tout ça : faute de nouvelles, on s’en forge. Je me méfie de ces bruits, je vous le dis franchement, parce que je les ai vus se démentir dix fois. Mais on les écoute quand même, parce que ça meuble, et parce qu’au fond on voudrait bien que l’une d’elles soit vraie, n’importe laquelle, pourvu qu’il se passe enfin quelque chose.
Et la ligne Maginot, dont on parle tant à l’arrière ? Y a-t-il foi, chez les soldats ?
Pour ça, oui, et ce n’est pas un vain mot. On a confiance dans la ligne, une vraie confiance. Ceux qui l’ont vue de près en parlent comme d’une merveille : du béton, de l’acier, des ouvrages enterrés, des canons sous la terre, tout ce qu’il faut pour arrêter n’importe quelle attaque. On se dit que tant qu’on a ça devant nous, on ne risque pas un nouveau 14, ces villages rasés, ces régions piétinées des années durant. La ligne, pour nous, c’est le bouclier ; c’est ce qui fait qu’on peut attendre sans trop d’angoisse. Moi le premier, quand le doute me prend dans le froid, je me dis qu’au moins, derrière cette muraille-là, le pays est gardé. C’est une idée qui réchauffe presque autant que le poêle.
Au bout du compte, comment va le moral, le vôtre et celui des hommes ?
Le moral, ça va et ça vient, comme le temps. Il y a de bons jours, quand le courrier arrive, quand on a chaud, quand une perme se profile, quand une feuille drôle circule. Et il y a des jours noirs, quand il gèle, quand on creuse pour rien, quand on ne comprend plus ce qu’on fait là. Ce qui use, ce n’est pas le danger, puisqu’il n’y en a pas ; c’est l’attente, le vide, le sentiment de perdre son temps loin des siens. Un soldat aime mieux savoir pourquoi il souffre. Là, on souffre d’ennui et de froid, sans très bien voir le pourquoi. Mais ne croyez pas qu’on flanche : on est là, on tient, on fait ce qu’on nous dit. On voudrait seulement que ça serve, et qu’on nous dise un peu mieux à quoi.
Un dernier mot, pour ceux de l’arrière qui vous liront ?
Qu’ils ne nous oublient pas, c’est tout. À l’arrière, on dirait parfois qu’on ne sait pas trop qu’il y a la guerre, puisqu’il ne se passe rien d’éclatant. Mais nous, on est là-bas, dans le froid, à attendre, à creuser, à monter la garde, des centaines de milliers d’hommes loin de chez eux. Ce n’est pas glorieux, ça ne fait pas les gros titres, mais ça compte. Qu’on nous écrive, qu’on pense à nous, qu’on garde le pays en ordre, et qu’on nous garde une place au chaud pour quand on rentrera. Le reste, on le tiendra. On a l’habitude de tenir.