« Ce texte, il faudra le vérifier avant de l’enregistrer »
L’édit signé à Nantes le mois dernier concède aux réformés un culte encadré, des chambres de justice mêlées et des places tenues à leurs frais. Beaucoup de magistrats catholiques n’en veulent point. L’un d’eux, conseiller à la cour, a bien voulu nous dire pourquoi cet édit heurte sa conscience et l’ordre du royaume — et pourquoi il tient que rien n’est fait tant que la cour ne l’a pas vérifié et enregistré.
On n’entend pas, dans les cours souveraines, une seule voix sur l’édit que le roi a fait dresser en faveur de ceux qu’on nomme réformés. Il s’en trouve pour dire qu’après trente ans de guerres il faut bien en finir, et que le repos vaut quelque concession. Il s’en trouve d’autres, et ils ne sont pas les moins nombreux, pour tenir qu’un tel édit blesse la religion, l’unité du royaume et l’autorité même des lois. C’est de ceux-là que nous avons voulu entendre la raison.
Le magistrat qui a bien voulu nous parler est conseiller dans l’une des cours de parlement, catholique, et de longue robe. Il a demandé que son nom ne fût pas imprimé — la matière est brûlante, et l’on ne dispute pas à découvert d’un texte qui porte le sceau du roi. Il parle en homme de justice, non au nom de la compagnie, qui n’a rien encore arrêté. Ses propos, ci-après, sont reconstitués : ils prêtent une voix à la position, bien connue, des parlementaires catholiques qui répugnent à cet édit, sans reproduire les paroles d’aucun magistrat nommé.
Un conseiller catholique dans une cour de parlement (nom tu à sa demande ; personnage composite reconstitué)
Personnage composite reconstitué à partir de la position, bien documentée, des magistrats catholiques réticents à l’édit dans les cours de parlement. Ses propos sont illustratifs : ils restituent des arguments et des inquiétudes attestés de ce milieu, mais ne sont attribués à aucune personne réelle et ne reproduisent le verbatim de personne. Ce que ce conseiller annonce de la conduite future de sa compagnie n’engage que le personnage : au jour où nous écrivons, aucune cour n’a rien décidé.
Le roi a signé le mois dernier, à Nantes, un édit en faveur des réformés. On dit que les cours de parlement en sont émues. L’êtes-vous ?
Je le suis, et je ne m’en cache pas. Qu’on m’entende bien : je ne suis pas de ceux qui veulent la guerre pour la guerre, ni qui se réjouissent de voir le royaume saigné depuis trente ans. Mais un édit n’est pas une trêve d’armée qu’on signe le soir pour reposer les troupes. C’est une loi qu’on veut planter dans le royaume pour y demeurer. Et cette loi-là, telle qu’on nous la donne, accorde à ceux de la religion prétendue réformée — c’est ainsi que le texte les nomme — des choses qu’un catholique ne peut voir de sang-froid : un culte permis en quantité de lieux, des juges tirés de leur parti dans nos propres cours, et des villes qu’ils tiendront garnison et clefs en main, aux dépens du roi. On me dira que c’est le prix de la paix. Je réponds qu’il faut regarder de près à ce qu’on achète, et avec quoi on le paie.
Vous dites « la religion prétendue réformée ». C’est le mot du texte. Le faites-vous vôtre ?
C’est le mot du texte, et le mot de la chancellerie, et je m’en sers comme un magistrat s’en sert : c’est ainsi que la loi les désigne, et je parle de la loi. Que chacun juge de ce que ce mot enferme. Pour moi, il n’y a qu’une Église, celle de Rome, dans laquelle le roi lui-même est rentré il y a cinq ans, et hors d’elle il n’y a point de vraie religion, mais des opinions. Que l’édit les appelle d’un nom ou d’un autre ne change rien à ma peine : ce que je vois, c’est qu’on donne à une créance que je tiens pour erreur un lieu reconnu dans le royaume très chrétien. Voilà ce qui me pèse, et le nom qu’on lui donne n’y fait ni bien ni mal.
On répète pourtant que l’édit garantit d’abord la liberté de conscience, et qu’il n’ouvre le culte que dans des lieux comptés. N’est-ce pas mesuré ?
La liberté de conscience, soit : nul ne peut fouiller le dedans d’un homme, et l’on n’a jamais brûlé les pensées qu’on ne connaît pas. Que l’on ne recherche personne pour ce qu’il croit au fond de lui, je le puis souffrir ; c’est de tout temps. Mais la conscience se tait, et le culte se voit. Ce que l’édit permet, ce n’est pas seulement de croire à part soi : c’est de s’assembler, de prêcher, de chanter, d’avoir ministres et lieux ouverts. On me dit : dans des lieux comptés seulement, où ils l’exerçaient déjà, et deux endroits par bailliage, et point dans Paris ni en plusieurs bonnes villes. Je le sais, et c’est heureux qu’on l’ait retranché de Paris et de ces villes-là. Mais un culte encadré demeure un culte établi. On a mis des bornes ; on n’a pas ôté la chose. Et ce qu’une loi établit, elle l’enracine.
Ce qui semble le plus vous inquiéter, ce sont les places que les réformés tiendront. Pourquoi plus que le reste ?
Parce que le reste touche la religion, et cela, les villes, touche l’État. Qu’on m’explique comment un royaume peut être un, avec un roi et une obéissance, quand un parti y tient des places fortes, avec garnisons à lui et clefs en main, et que le roi en paie encore la dépense. On parle de plusieurs sortes de lieux — des villes de refuge, des places qu’ils garderont un certain nombre d’années, d’autres qui tiennent aux seigneurs, d’autres encore par grâce particulière. Je ne vous donnerai pas un compte assuré : les décomptes que j’en ai vus ne s’accordent point entre eux, et je me défie de qui vous cite un chiffre rond comme s’il l’avait dénombré. Mais que ce soit cinquante ou cent, le mal est de nature, non de nombre. C’est un parti armé dans le royaume, avec sa foi, ses juges et ses murailles. On appelle cela une paix. Je crains qu’on n’appelle ainsi un partage.
On dit encore que l’édit fait à ceux de la religion des juges à eux dans les cours, ces chambres mêlées. Cela vous touche de près, vous êtes de robe.
Cela me touche au vif, oui, parce que c’est ma maison qu’on remue. Établir des chambres mi-parties, où siégeraient des conseillers de l’une et de l’autre religion pour les procès qui mêlent les deux, c’est dire tout haut qu’un catholique ne peut faire justice à un réformé, ni un réformé s’en remettre à des juges catholiques. C’est mettre en doute l’équité des cours du roi, qui rendent la justice au nom de Dieu et du prince, non au nom d’un parti. Je sais bien la raison qu’on en donne : ils se plaignent d’avoir été mal jugés durant les troubles, et de ne trouver dans nos rangs que des ennemis. Il y a peut-être eu de la passion, je ne le nierai pas. Mais le remède est pire que le mal : on guérit la défiance en l’écrivant dans la loi. Demain, chacun voudra ses juges. Où s’arrête un royaume qui morcelle sa justice ?
Vous parlez comme si l’édit était déjà loi du royaume. Ne l’est-il pas, du moment que le roi l’a signé ?
Non, monsieur, et voilà justement où je vous attendais. Le roi signe, le roi scelle : c’est sa volonté, elle est grande, je ne la conteste point. Mais une volonté du roi ne devient loi que lorsque les cours souveraines l’ont reçue, vérifiée et enregistrée dans leurs registres. Tant que cela n’est pas fait, l’édit est un vouloir du prince, non une loi qui oblige. C’est l’ordre du royaume, et il est ancien : le roi commande, les cours vérifient. On ne peut faire tenir un homme à une loi qu’on n’a pas encore publiée en la forme. Cet édit, pour l’heure, est signé ; il n’est pas enregistré. Et de son enregistrement, je ne puis vous rien dire d’assuré, car il n’a pas eu lieu et je ne sais quand ni comment il se fera. La partie, comme on dit, n’est pas jouée.
Et cette vérification, en quoi consiste-t-elle ? N’est-ce qu’une formalité, une lecture pour la forme ?
Ce n’est pas une formalité, et ceux qui le disent n’ont jamais vu une cour à l’œuvre. Vérifier un édit, c’est le lire article par article, en peser chaque clause, regarder s’il ne heurte point les lois fondamentales du royaume, les édits antérieurs, la religion et le bien public. La cour peut trouver à redire, demander qu’on retranche ceci, qu’on modère cela, qu’on explique tel article obscur. Elle en fait des remontrances au roi : elle lui représente, avec respect mais avec liberté, ce qui lui paraît nuisible ou contraire au droit. Ce n’est pas désobéir ; c’est l’office même de la cour, et le roi y est mieux servi par des juges qui parlent que par des muets. Un édit qu’on enregistrerait les yeux fermés ne vaudrait pas le parchemin. Voilà pourquoi je dis : ce texte, il faudra le vérifier avant de l’enregistrer.
Vous parlez de remontrances. Entendez-vous, vous et vos pareils, en user contre cet édit ?
J’entends que la cour fasse son devoir, et son devoir est de dire ce qu’elle pense avant d’enregistrer. Je ne vous cacherai pas mon sentiment : il y a dans cet édit des articles que je voudrais voir modérés, et je serais de ceux qui le représenteraient au roi si l’on m’en demandait l’avis. Le droit de remontrance n’est pas une rébellion, c’est une porte que nos rois eux-mêmes ont laissée ouverte, pour n’être pas surpris ni mal conseillés. En user, c’est honorer le roi, non lui résister. Maintenant, ce que la compagnie décidera, je ne le sais pas et ne veux pas le devancer ; elle n’a rien arrêté. Mais que plusieurs y répugnent, et le diront, cela, je vous le donne pour certain.
Et si le roi, malgré vos remontrances, veut absolument que l’édit soit enregistré ? A-t-il moyen de l’imposer ?
Le roi a des moyens, cela est vieux comme la monarchie, et je ne m’aventurerai pas à vous dire lequel il prendra ni ce qui adviendra alors, car ce serait deviner l’avenir, et je n’en ai pas la charge. Un roi qui veut être obéi peut renouveler son commandement, mander les gens de sa cour, leur signifier sa volonté en personne. La cour, de son côté, peut redoubler ses remontrances avant que de céder, ou céder en réservant sa protestation. Comment cela se dénouera entre le prince et ses cours, je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’entre la signature d’un édit et son enregistrement il y a un chemin, que ce chemin n’est pas fait, et qu’il peut être long. On aurait tort de tenir la chose pour close. Elle ne l’est pas.
Vos adversaires vous diront que le royaume est las de trente ans de guerres, et qu’une conscience trop délicate coûte cher en sang. Que leur répondez-vous ?
Qu’ils ont à demi raison, et c’est ce qui me tourmente. Oui, le royaume est las, oui, les campagnes sont ruinées, oui, chacun voudrait poser les armes ; je le vois comme eux, et je ne suis pas de marbre. Si je ne voyais que le repos d’une saison, je signerais des deux mains. Mais je regarde plus loin que la saison. Une paix qu’on achète en donnant à l’erreur droit de cité, des places et des juges, est-ce une paix, ou une trêve qu’on paie d’un mal durable ? Nous avons déjà fait des édits de pacification, monsieur, et plus d’un. On les a jurés, on les a rompus. Je ne veux pas préjuger de celui-ci ; je dis seulement qu’avoir tant de fois cousu la même plaie devrait rendre le chirurgien attentif à ce qu’il coud, et non pressé d’en finir à tout prix.
L’édit ouvre aussi aux réformés les charges, les universités, les hôpitaux, dont on les écartait. N’est-ce pas simple justice civile, séparée de la religion ?
On me présente cela comme une justice, et je vois bien l’argument : un homme est sujet du roi avant d’être de telle ou telle créance, il paie la taille, il sert aux armées, pourquoi lui fermer les charges et les écoles ? Le raisonnement a de l’apparence. Mais séparer ainsi le sujet du chrétien, comme si l’État pouvait être indifférent à la religion de ses officiers, voilà une nouveauté qui me trouble. Dans un royaume très chrétien, servir le roi et servir Dieu n’ont jamais été deux choses. Ouvrir les charges à ceux de la religion, c’est mettre aux mains de l’erreur une part du gouvernement et de l’instruction. Je veux bien qu’on ne les persécute pas ; je ne vois pas pourquoi on les avancerait. Là encore, ce n’est pas la paix que je conteste, c’est ce qu’on y glisse sous le nom de paix.
En un mot, que faut-il attendre des cours de parlement dans les mois qui viennent ?
Il faut attendre qu’elles fassent leur office, et cet office n’est pas de dire oui sans lire. On leur présentera l’édit ; elles le vérifieront ; elles y trouveront, je le crois, matière à remontrance ; elles la porteront au roi. Ce qui sortira de là, entre la fermeté du prince et les scrupules de ses juges, je ne vous le dirai pas, car nul ne le sait encore, et je me défie de ceux qui parlent de l’avenir comme d’une chose vue. Retenez seulement ceci : l’édit est signé, il n’est pas enregistré, et tant qu’il ne l’est pas, il n’a pas force de loi. Ceux qui vous le donnent déjà pour fait accompli vont trop vite. La cour a son mot à dire, et elle le dira. Après cela, Dieu et le roi disposeront.