Un commerçant resté dans Paris : « La ville a changé de maître sans qu’un coup de feu soit tiré »
Resté dans une capitale vidée des deux tiers de ses habitants, un petit commerçant du 14ᵉ arrondissement raconte les trois jours où Paris a changé de maître sans combattre : l’État parti, les volets clos, les avant-gardes entrées à l’aube du 14, les voitures à haut-parleurs ordonnant de rester chez soi, le couvre-feu, les horloges avancées d’une heure. Un long témoignage d’une ville livrée — amertume, dignité, sidération.
Nous l’avons rencontré non pas dans Paris, où l’on n’entre plus qu’au compte-gouttes, mais sur une route du sud, à une halte, où il avait fini par se résoudre à convoyer un cousin vers un village de sûreté avant de regagner sa boutique. Il a la cinquantaine, les mains d’un homme qui a soulevé des caisses toute sa vie, et cette façon lente de parler des gens qui ont eu, ces jours-ci, plus de choses à taire qu’à dire. Il tient un petit commerce dans le 14ᵉ arrondissement, derrière un rideau de fer qu’il a baissé le cœur serré et qu’il redoute de retrouver forcé.
Il est de ceux qui n’ont pas pu partir quand les autres partaient. Pas de voiture, un vieux parent à charge, et surtout un fonds — quelques rayonnages, une réserve, le travail d’une vie — qu’il ne se voyait pas abandonner au premier venu. Il a donc vu ce que la plupart des Parisiens n’ont pas vu : la ville se vider heure après heure, puis se taire, puis se remplir d’autres uniformes.
Son récit n’a pas la clarté d’un communiqué, et c’est ce qui en fait le prix. Il n’a pas de radio à laquelle il se fie ; il s’est informé comme on s’informe dans un quartier sans nouvelles : par la rue, par les files, par ce qu’un voisin rapporte d’un autre voisin. Il distingue lui-même, avec un soin qui force le respect, ce qu’il a vu de sa fenêtre et ce qu’on lui a raconté d’ailleurs. Le reste, il le donne pour ce qu’il est : la rumeur d’une ville coupée du monde.
Nous avons recueilli sa parole telle qu’elle est venue, sans la lisser. On y entend l’amertume d’un homme livré sans avoir été défendu, mais aussi une dignité têtue, et par-dessus tout la sidération de qui a vu une capitale entière changer de maître dans un silence de dimanche.
Un commerçant du 14ᵉ arrondissement, resté dans Paris
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir de témoignages documentés de Parisiens restés dans la capitale à la mi-juin 1940. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et vu à Paris les 14-16 juin 1940, sans rien connaître de la suite.
Quand avez-vous senti que la ville allait basculer ?
Bien avant qu’on le dise tout haut. Quand l’État s’en va, cela ne s’annonce pas au clairon, mais on le devine à mille petites choses. Les ministères qui déménagent leurs dossiers dans des camions, les administrations qui ne répondent plus, un commissariat où l’on trouve porte close. On a compris que ceux qui décident avaient plié bagage bien avant nous. Et quand ceux qui commandent partent en premier, le petit peuple, lui, se demande ce qu’on attend de lui : rester, fuir, obéir à qui ? Personne pour le lui dire. J’ai passé plusieurs jours dans ce vide-là, à écouter des bruits contradictoires, sans un ordre clair de personne.
Vous parlez d’une ville qui se vide. Qu’avez-vous vu, dans votre quartier ?
Un dépeuplement que je n’aurais pas cru possible. Mon arrondissement, le 14ᵉ, était un quartier plein, vivant, bruyant. En quelques jours, il s’est éteint. On m’a dit que sur quelque cent soixante-dix ou cent quatre-vingt mille âmes qui y vivaient, il n’en restait plus qu’une poignée — de quoi tenir dans une paroisse. Je ne saurais vous donner le chiffre juste, personne ne compte plus rien ; mais les rues le disaient mieux qu’aucun registre. Des immeubles entiers muets, pas une fenêtre allumée le soir. Les concierges, ces gardiennes qui savent tout, étaient parties elles aussi, laissant les portes cochères battantes. On marchait dans sa propre ville comme dans une maison que les habitants viennent de quitter, la table encore mise.
Comment s’est passée la dernière nuit, avant leur entrée ?
Étrangement calme, et c’est cela qui serrait le cœur. On savait, par la rumeur, que Paris avait été déclarée ville ouverte : cela voulait dire qu’on ne la défendrait pas, qu’il n’y aurait pas de combat de rues, pas de barricades. Pour un homme qui aime sa ville, c’est un mot terrible à entendre : « ouverte », c’est-à-dire offerte. Cette nuit-là, pas de canon, pas de fusillade. Seulement, vers le matin du 14, des moteurs, au loin, du côté du nord et de l’est, du côté de la Villette, m’a-t-on dit. Un ronflement continu, régulier, qui n’était pas celui de chez nous. On restait derrière ses volets, on écoutait, et l’on comprenait que ce bruit-là entrait dans Paris.
Avez-vous vu les soldats entrer ?
De ma rue, j’ai vu passer des colonnes, des side-cars, des camions gris, des hommes casqués qui ne regardaient personne. Voilà pour ce que mes yeux ont vu. Le reste, je vous le donne pour ce qu’on m’a rapporté, car je n’y étais pas : on raconte qu’ils ont défilé en grand appareil sur les Champs-Élysées, du côté de l’Étoile aussi, musique en tête, comme on prend possession. Moi, je n’ai pas quitté mon quartier ; je n’allais pas courir voir un défilé de vainqueurs. Ce que je sais de sûr, c’est ce qui est passé sous mes fenêtres. Ce qu’on m’a dit du haut de l’avenue, je le répète sans en jurer.
Comment les ordres sont-ils parvenus à la population restée ?
Par des voitures munies de haut-parleurs, qui sillonnaient les rues lentement. Une voix, en français, répétait à peu près toujours la même chose : « Parisiens, pendant quarante-huit heures les troupes vont défiler ; restez chez vous, ne sortez pas. » On entendait cela se rapprocher, passer sous les fenêtres, s’éloigner, puis revenir une rue plus loin. C’était calme, presque poli, et pour cette raison plus glaçant qu’un cri. Une ville à qui l’on explique posément, dans sa propre langue, qu’elle doit rester tapie chez elle pendant qu’un autre la traverse.
Vous, commerçant, comment avez-vous vécu ces premières heures ?
Le rideau de fer baissé, et le cœur qui bat derrière. Ma hantise, ce n’étaient pas d’abord les soldats ; c’était le pillage. Une ville vide, des boutiques abandonnées, plus un agent au coin de la rue : tout était réuni pour que des mains se servent. J’ai vu, oui, une devanture forcée, une réserve éventrée — était-ce des soldats, des rôdeurs, des gens du quartier affamés ? Je ne saurais le dire, et je me garderai d’accuser à l’aveugle. J’ai passé mes nuits l’oreille tendue, prêt à descendre. On m’avait dit de tout laisser et de partir ; je n’ai pas pu. Un fonds, monsieur, ce n’est pas des planches et des boîtes ; c’est trente ans de sa vie. On ne les laisse pas au premier venu.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé, dans ces trois jours ?
Le silence. Qu’une capitale comme la nôtre, la plus fière peut-être de toutes, change de maître sans qu’un coup de feu soit tiré pour elle. On imagine toujours qu’une grande ville tombe dans le fracas, les incendies, les cloches. Ici, rien. Elle a été livrée dans le calme d’un dimanche d’août. Et ce calme, voyez-vous, est plus dur à porter qu’un bombardement. Sous les bombes, au moins, on se défend, on souffre ensemble, on est du bon côté. Là, on est seulement remis, comme un colis, d’une main à une autre. Je ne sais pas si les gens de plus tard comprendront cela : ce n’est pas la peur qui domine, c’est une sorte de honte muette d’avoir été livré sans avoir combattu.
Et le ravitaillement ? Comment mange une ville presque vide ?
Mal, mais moins mal que je ne le craignais, précisément parce que nous sommes si peu. Les premiers jours, tout était fermé, on vivait sur ses réserves. Puis, ici et là, un boulanger a rouvert, une crémière a remonté à demi son rideau. Devant, aussitôt, une file. On y échange plus de nouvelles que de pain : c’est là que le quartier reprend vie une heure par jour. Le pain manque par endroits, le lait plus encore. On se débrouille, on se prête, une voisine restée m’a apporté des œufs, je lui ai donné du sucre. Le lendemain matériel, savez-vous, occupe l’esprit plus que la grande politique : quand on a tourné une demi-journée pour un quignon, on pense au quignon.
De nouveaux ordres ont-ils été affichés ?
Oui, et ils changent la vie d’un quartier plus qu’on ne croit. On doit être rentré le soir : un couvre-feu, à vingt heures m’a-t-on dit, après quoi la rue vous appartient à vos risques. Et puis cette chose que je n’arrive pas à me mettre dans la tête : on nous a fait avancer les horloges d’une heure, pour être à l’heure de l’occupant. On se lève, on ferme, on ouvre désormais à leur heure, pas à la nôtre. C’est peu de chose, une aiguille déplacée ; et pourtant, quand l’heure elle-même n’est plus la vôtre, vous mesurez qui commande. On dit aussi que de grands hôtels sont pris pour loger leurs services — je le tiens de la rue, cela se faisait sous nos yeux, sans qu’on nous explique rien de définitif.
Et la rumeur, dans tout cela ? Que se dit-on, de porte à porte ?
Beaucoup de choses, et c’est là qu’il faut se tenir. Je vous répète ce qui court, sans y mettre ma main au feu. On assure qu’un drapeau à croix gammée a été hissé du côté de l’Arc de Triomphe ; certains disent l’avoir vu, d’autres qu’on l’aurait retiré le soir même. Je n’y suis pas allé ; je ne l’ai pas vu de mes yeux. On raconte aussi qu’un grand médecin du quartier, un homme de renom, se serait donné la mort le jour de leur entrée, plutôt que de voir cela. On le répète à voix basse, avec respect ; est-ce vrai, est-ce une de ces histoires qu’une ville se raconte pour dire son chagrin ? Je l’ignore. Faites la part, dans ce que je vous livre, de ce que j’ai vu et de ce qu’on m’a soufflé : le drapeau, le médecin, les chiffres, tout cela, je ne l’ai pas touché du doigt.
Et le comportement des soldats eux-mêmes, dans les rues ?
Voilà qui m’a désarçonné, et je vous le dis sans savoir qu’en penser. On les attendait en brutes ; on les a vus, ces premiers jours, corrects, presque en promeneurs. Ils photographient les monuments, s’attardent devant les vitrines, demandent leur chemin d’un ton mesuré. Cela déroute plus que cela ne rassure. Car un homme correct qui occupe votre ville reste un homme qui occupe votre ville. Je me méfie de ce calme comme d’un temps trop doux avant l’orage : je ne sais pas ce qu’il annonce, et je n’ai pas assez de recul pour dire si ce visage-là durera. Je constate, c’est tout ; je ne me hâte pas de conclure.
Que pensez-vous de ceux qui sont partis, vous qui êtes resté ?
Je ne leur jette pas la pierre, allez. Ceux qui avaient une voiture, des enfants en bas âge, une raison de croire au pire, ont eu raison de fuir les avions et les routes. Chacun a fait selon ce qu’il pouvait porter et ce qu’il avait à perdre. Moi, je ne pouvais pas, voilà tout : pas de moteur, un vieux à charge, une boutique. Ce que je vois, c’est que nous, les restés, nous nous sommes rapprochés. On se connaissait à peine, on se surveille les logements les uns des autres, on partage ce qu’on a. La ville s’est vidée, mais ceux qui demeurent forment une sorte de petit village dans le désert des immeubles clos. C’est peut-être la seule douceur de ces jours.
À quoi songez-vous, maintenant, pour les jours qui viennent ?
À des choses très proches, car je n’ai plus le goût de deviner loin. Je songe à remonter mon rideau, à retrouver mon fonds intact — ou pillé, je ne sais pas encore, et cette incertitude me ronge. Je songe à mon vieux cousin, à ce qu’on mangera la semaine prochaine, à cette heure qui n’est plus la mienne et à laquelle il faudra bien s’habituer. Ce qui se décide au-dehors, à Bordeaux ou ailleurs, sur le sort du pays, je n’en sais rien et je n’ose rien en présager. Un homme comme moi, dans une ville comme celle-là aujourd’hui, ne voit pas plus loin que le bout de sa rue. J’espère seulement retrouver ma boutique debout, et pouvoir la rouvrir. Le reste, je l’attends sans le comprendre.