« On avance dans des villages où il ne reste personne » — entretien avec un capitaine du front de Sarre
Depuis le 7 septembre, des troupes françaises ont franchi la frontière et progressent en territoire allemand, dans le secteur de la Sarre. Un capitaine d’infanterie du 2ᵉ groupe d’armées, officier de carrière revenu pour quelques heures à l’arrière, a accepté de nous décrire cette première avance : les bourgs désertés qu’on occupe, les routes minées qu’il faut sonder, et l’étrange sentiment d’aller de l’avant sans savoir jusqu’où.
C’est à quelques kilomètres en deçà de la frontière, dans une ferme réquisitionnée qui sert de cantonnement, que nous avons retrouvé le capitaine. Il en était redescendu pour la nuit, le visage tiré, la capote encore marquée de la boue des chemins de l’autre côté. Depuis le matin du 7 septembre, sa compagnie progresse en territoire allemand, dans ce secteur de la Sarre dont on parle peu et dont on sait moins encore.
L’officier est un homme de métier, sorti du rang des écoles militaires, qui a fait toute sa carrière dans l’infanterie. Il ne se paie pas de mots et se défie des grandes phrases. « Nous avançons », dit-il d’emblée, « et c’est déjà beaucoup dire. Le reste, je l’ignore comme vous. » Voici, recueillis au plus près, les propos d’un capitaine sur cette première avance en pays ennemi.
Le capitaine Henri Vasseur, commandant une compagnie d’infanterie, 2ᵉ groupe d’armées (personnage composite)
Notre interlocuteur, que nous nommerons capitaine Henri Vasseur, commande une compagnie d’infanterie engagée dans la progression au-delà de la frontière, dans le secteur de la Sarre. Nous l’avons rencontré à l’arrière du front, où il était redescendu pour quelques heures de service ; il a parlé en pesant ses mots, tenu par la réserve que lui impose l’uniforme et par le secret des opérations. Le lecteur est averti d’emblée : ce capitaine est un personnage composite, une reconstruction éditoriale des « Échos du Passé » bâtie à partir de sources documentaires sur l’avance française en territoire allemand au début de septembre 1939 ; il n’est pas une personne réelle. Les noms de lieux, les ordres précis et les positions ont été tus à sa demande comme à celle de la censure aux armées.
Capitaine, depuis quand vos hommes sont-ils passés de l’autre côté de la frontière ?
Nous avons franchi la limite le 7 au matin, voici deux jours. Quelques éléments de reconnaissance étaient allés tâter le terrain dès les premiers jours, après la déclaration de guerre ; mais le mouvement d’ensemble, l’avance proprement dite, c’est le 7 qu’il a commencé. On nous avait préparés, prévenus, regroupés ; et puis l’ordre est venu, et nous avons quitté nos positions pour aller de l’avant. Je vous dirai franchement : on attendait ce moment depuis le 3 septembre avec une sorte d’impatience nerveuse. Quand il est arrivé, ce ne fut pas l’élan qu’on imagine. Ce fut lent, prudent, méthodique. On ne se rue pas en territoire ennemi comme à la parade.
À quoi ressemble ce territoire que vous découvrez ? Qu’avez-vous trouvé en avançant ?
Du vide. C’est le mot qui revient dans toutes les bouches. Nous entrons dans des villages allemands, des bourgs propres, des fermes cossues — et il n’y a personne. Pas un habitant, pas une bête parfois, pas une fumée aux cheminées. Ils ont évacué les populations avant notre arrivée, par-delà leurs positions. On pousse une porte, la maison est en ordre, et elle est vide. On traverse une rue, nos pas résonnent et c’est tout. Cela fait une impression que je ne sais pas bien vous rendre. On a marché tant d’années en imaginant l’ennemi, et voilà qu’on entre chez lui et qu’il n’y est plus. On occupe des coquilles vides.
Cette absence de l’habitant, comment vos soldats la vivent-ils ?
Mal, plus mal qu’on ne croirait. Un village vide, c’est inquiétant. Tant qu’on voit des gens, on sait à peu près où l’on est ; mais ces rues désertes, ces volets clos, on se demande toujours ce qu’elles cachent. Les hommes avancent l’arme prête, l’œil partout. Et puis il y a autre chose : ce vide n’est pas naturel, il a été organisé. S’ils ont vidé le pays devant nous, c’est qu’ils nous y attendent d’une autre manière. On n’entre pas dans une maison sans se demander ce qu’on y a laissé pour nous. Je reviendrai là-dessus, car c’est le cœur de notre prudence.
Vous parlez d’une autre manière de vous attendre. Faites-vous allusion aux mines ?
J’y fais allusion, oui, et c’est notre souci de chaque heure. Le terrain est piégé. Les routes, les chemins, les abords des ponts, les places des villages, et jusque dans les maisons — on a semé des engins partout devant nous. Des mines contre l’homme, qui sautent au passage d’un pied ; des mines contre les chars, plus lourdes, enfouies sous la chaussée. On ne marche plus, on sonde. Chaque pas de l’avance se gagne en s’assurant qu’on peut le poser. Cela ralentit tout, et c’est par là, surtout, que nous prenons nos premières pertes — non au combat, mais sur ces engins dissimulés.
Avez-vous rencontré une résistance de l’ennemi, des combats ?
Pas de combat ouvert, pas de front d’hommes face à nous, du moins là où je suis. Ils ne se battent pas pour nous disputer ces villages ; ils les ont abandonnés et nous les laissent. Leur résistance, pour l’heure, n’est pas faite de soldats mais d’obstacles : les ponts coupés, les routes détruites, le terrain semé de pièges. Ils nous freinent sans se montrer. C’est une guerre étrange, où l’on avance contre une absence. On voudrait presque un adversaire en chair et en os ; on n’a, pour l’instant, que le sol qui se dérobe et les engins qui guettent. Ce qui nous attend plus avant, sur leurs positions fortifiées, c’est une autre affaire, et je ne m’aventurerai pas à en parler.
Vous évoquez leurs positions fortifiées. En êtes-vous proches ?
Nous progressons dans leur direction, c’est tout ce que je puis dire. Chacun sait qu’ils ont, derrière la frontière, une ligne de défense puissante, des ouvrages, du béton, qu’on dit redoutables. Nous nous en rapprochons mètre après mètre, à mesure que nous nettoyons le terrain devant nous. Mais s’en rapprocher n’est pas l’aborder, et l’aborder ne serait pas l’enlever. Pour le moment, nous occupons le pays qui s’étend devant ces ouvrages, sans nous y heurter. Jusqu’où ira-t-on, jusqu’où veut-on aller ? Cela, je vous le redis, je l’ignore. Un capitaine exécute ; il ne décide pas de la profondeur d’une offensive.
Justement, savez-vous quel est le but de cette avance, ce qu’on attend de vous ?
Voilà la question que mes hommes me posent et à laquelle je ne sais que répondre. Les ordres nous viennent par bonds : avancez jusqu’à telle ligne, tenez, attendez. On exécute, et puis on attend l’ordre suivant. Le dessein d’ensemble, le grand calcul qui commande tout cela, il est au-dessus de moi, dans des états-majors que je ne vois pas. On nous a dit de soulager nos alliés à l’est en pesant sur l’ennemi de ce côté ; je le crois, et c’est une raison qui se tient. Mais entre cette raison générale et ce que nous faisons concrètement chaque matin, il y a une marge où, je l’avoue, nous avançons un peu à l’aveugle. On va de l’avant sans savoir au juste jusqu’où ni pour combien de temps.
Cette incertitude sur les ordres pèse-t-elle sur le moral des hommes ?
Elle pèse, mais autrement qu’on ne l’imagine. Le moral n’est pas mauvais, je tiens à le dire : les hommes sont solides, disciplinés, ils font leur métier. Ce qui les ronge, ce n’est pas la peur — on s’y prépare —, c’est l’indécision de la chose. Avancer, s’arrêter, attendre un ordre qui tarde, repartir : cela use plus que le danger. Le soldat aime savoir où il va. Quand il l’ignore, son imagination travaille, et l’imagination, au front, est mauvaise conseillère. Mon rôle, c’est de tenir cela en main : occuper les heures, régler le service, empêcher que le doute ne s’installe. Tant qu’on a une tâche précise sous la main — sonder une route, fouiller un village —, l’esprit ne tourne pas à vide.
Comment se passe l’installation dans ces villages que vous occupez ? Y cantonnez-vous ?
Avec mille précautions. On n’entre pas dans une maison vide comme dans un gîte. Avant d’y loger un homme, il faut la visiter, s’assurer qu’on n’y a rien laissé qui saute. On se méfie d’une porte qui résiste, d’un objet posé bien en vue, d’une cave trop commode. Une fois la maison reconnue, on s’y installe sobrement, pour quelques heures ou quelques jours, selon que l’avance reprend ou non. C’est un cantonnement de fortune, en pays étranger, dans le bien d’autrui. Les hommes touchent à peu de chose ; il y a chez la plupart une sorte de gêne à occuper ces foyers vides. On dort là, on veille là, et au matin, souvent, on repart.
Vous êtes un officier de carrière, formé de longue date à cette guerre. Ce que vous vivez ressemble-t-il à ce que vous attendiez ?
Pas tout à fait. J’ai été instruit, comme tous mes camarades, dans le respect de la défense méthodique, de la prudence, du feu qui prépare le mouvement. Sur ce plan, ce que nous faisons est conforme : nous avançons posément, en assurant nos arrières, sans nous jeter en avant. Mais on s’imaginait, je crois, un choc plus net, un ennemi qui se présente. Au lieu de quoi nous progressons dans le vide et le piège. C’est une guerre de patience et de précaution, pas de furie. Au fond, cela ne me déplaît pas : on ménage la vie des hommes, on ne les prodigue pas. Mais il faut s’y faire, et désapprendre certaines images d’Épinal qu’on nous avait peut-être laissées de la guerre.
Avez-vous confiance dans le dispositif qui vous protège, dans nos défenses derrière vous ?
Oui, et je le dis sans forfanterie. Nous savons ce que nous avons derrière nous : une frontière fortifiée, des ouvrages solides, tout ce qu’on a bâti depuis des années pour mettre le pays à l’abri. Cette assurance compte, croyez-le bien, dans la tête d’un homme qui avance en pays ennemi. On sait que l’on n’est pas nu. Que l’on tient une ligne forte sur ses arrières change tout au sentiment qu’on a de sa propre avance : on pousse en avant, mais on sait où l’on peut s’appuyer. C’est une force morale autant que matérielle. Le soldat français, aujourd’hui, n’avance pas dans l’angoisse de la débâcle ; il avance en se sachant couvert.
Un dernier mot, capitaine, pour ceux qui vous liront à l’arrière ?
Qu’ils sachent simplement ceci : nous avons passé la frontière, nous tenons du terrain en pays ennemi, et nous le faisons avec méthode et sang-froid, sans gaspiller des vies. Ce n’est pas spectaculaire. On ne vous racontera pas de grandes batailles, pas encore. On vous parlera de villages vides, de routes qu’on sonde, d’heures d’attente. Mais c’est cela, la guerre que nous menons en ce moment, et elle demande du cœur autant qu’une autre. Pour le reste — jusqu’où nous irons, ce que demain réserve —, je ne sais pas, et je me défie de qui prétend le savoir. Nous faisons, jour après jour, ce qu’on nous commande de faire. C’est tout ce qu’un homme peut dire.