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« J’ai vu le brouillard se lever sur Pratzen » : un officier blessé raconte la journée

Convalescent à Paris après avoir reçu sa blessure sur le plateau de Pratzen, le capitaine Étienne Rolland, du IVe corps, nous a ouvert sa chambre. De la marche dans le froid morave au soleil qui perça le brouillard, voici la journée du 2 décembre telle qu’un homme l’a vécue, fusil en main.

Notre correspondant 19 décembre 1805 8 min de lecture

Il a fallu trois lieues de fiacre et l’obligeance d’un chirurgien militaire pour que nous parvenions, ce 19 décembre, au chevet du capitaine Étienne Rolland. À trente-trois ans, cet officier d’infanterie du IVe corps, celui que commande le maréchal Soult, a gravi le plateau de Pratzen au matin du 2 décembre ; il en est redescendu sur une civière. Soigné d’abord à l’arrière, puis dirigé sur Strasbourg, il achève à Paris une convalescence dont il craint qu’elle ne soit longue.

Le bras gauche pris dans un appareil, la voix encore enrouée par le froid de Moravie, il a tenu à parler, dit-il, « pour ceux qui ne sont pas revenus et qui ne raconteront rien ». Nous publions cet entretien sans rien retrancher de ses incertitudes : le capitaine ne sait pas tout ce qui s’est joué ce jour-là, et le dit lui-même. C’est aussi pour cela que son témoignage vaut.

Grand entretien

Capitaine Étienne Rolland, IVe corps, blessé à Pratzen

Propos recueillis à Paris le 19 décembre 1805, au chevet de l’officier. Nous restituons son récit tel qu’il l’a livré, avec ses approximations et ce qu’il ignore encore de la suite des opérations.

Capitaine, avant la bataille, il y a eu la marche. Dans quel état êtes-vous arrivés sur ces hauteurs de Moravie ?

Éreintés, monsieur, je ne vous le cacherai pas. Nous marchions depuis des jours sur des chemins durcis par le gel, à travers un pays plat et triste où le vent ne rencontre rien pour l’arrêter. Le froid mordait les mains, et le matin la terre était blanche de givre. On dormait peu, on mangeait moins. Mais je dois vous dire une chose étrange : plus nous avancions, plus l’humeur de la troupe se raffermissait. On sentait que l’Empereur nous conduisait quelque part de précis, qu’il y avait un dessein. Les vieux soldats, ceux des campagnes d’Italie, hochaient la tête : « Il a son idée. » Et cela suffisait à réchauffer les rangs mieux qu’une ration d’eau-de-vie.

La veille au soir, dans la nuit du 1er au 2 décembre, que s’est-il passé au bivouac ? On parle de feux, de torches.

Ah, cette nuit-là, je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier souffle. Nous avions allumé les feux de camp comme à l’ordinaire, contre ce froid qui vous entrait dans les os. Et puis, le long de la ligne, on a vu monter des flammes plus hautes : les hommes avaient enflammé des bottes de paille, des branches, tout ce qui brûlait, et ils les portaient au bout de bâtons en acclamant. C’était le premier anniversaire du sacre, voyez-vous, un an jour pour jour. L’Empereur passait, ou on le croyait là, dans l’ombre, et les cris couraient de bivouac en bivouac : on aurait dit que toute la plaine s’embrasait. De l’autre côté, l’ennemi a dû voir cette illumination et croire à je ne sais quel désordre, à un incendie de retraite. Nous, nous savions que c’était de la joie. Une joie de soldats à la veille du fer.

On a lu aux troupes une proclamation de l’Empereur. Vous en souvenez-vous ?

On nous l’a lue, oui, et certains officiers en ont gardé le texte. Je ne saurais vous en réciter chaque mot, mais le sens est resté gravé. Il nous disait, en substance, que l’armée russe se présentait devant nous pour venger les armes de l’Autriche, et qu’il dirigerait lui-même nos bataillons. Il nous prévenait aussi qu’il se tiendrait loin du feu si nous portions le désordre et l’épouvante dans les rangs ennemis — mais que si la victoire un instant balançait, nous le verrions s’exposer le premier. Vous comprenez ce que de telles paroles font à des hommes transis qui vont mourir au matin. On ne se sentait plus seuls. On se sentait conduits.

Vient le matin du 2. Vous parlez de brouillard. Décrivez-nous ce que vous voyiez.

Rien, monsieur. Ou presque rien. Une brume épaisse, blanche, montée des étangs et des bas-fonds, qui noyait tout à dix pas. On entendait les hommes plus qu’on ne les voyait ; le cliquetis des gibernes, le souffle des chevaux, des ordres étouffés. Le froid était vif, l’air immobile. Nous étions formés en bas, au pied de ces hauteurs, et nous savions qu’il fallait monter, mais nous ne distinguions pas le sommet. Cette attente dans le coton, à ne pas voir l’ennemi qu’on devine au-dessus de soi, je crois que c’est l’épreuve la plus dure de la guerre. On serre son arme, on regarde l’homme à côté, et l’on attend que le jour veuille bien se lever.

Et il s’est levé. Comment cela s’est-il produit ?

D’un coup, ou presque. Vers neuf heures — on m’a dit neuf heures, je n’avais pas de montre sous les yeux —, la brume a commencé de se déchirer par le haut. Et le soleil est apparu, un soleil d’hiver, pâle d’abord, puis franc, qui a balayé la vallée et fait briller le givre comme du sel. Les anciens en parlent déjà entre eux comme du « soleil d’Austerlitz », du nom du bourg là-bas. Je vous jure que ce fut comme un signal du ciel. À l’instant même, les tambours ont battu la charge, et nous nous sommes ébranlés vers le plateau qu’on appelle Pratzen. La lumière nous découvrait l’ennemi, et nous découvrait à lui. Mais c’est nous qui montions.

L’assaut du plateau de Pratzen, vu d’en bas d’abord. Qu’avez-vous éprouvé en gravissant cette pente sous le feu ?

C’est une chose terrible que de monter. On a la pente contre soi, le souffle qui manque, et là-haut une ligne qui vous attend et qui tire. Les premières décharges nous sont tombées dessus comme une grêle ; des hommes pliaient et roulaient en arrière le long du talus. On ne court pas vraiment, dans une montée pareille ; on avance d’un pas obstiné, le buste penché comme contre la pluie, en serrant les rangs sur les vides que la mitraille ouvrait. Les officiers criaient « En avant ! » et l’on voyait l’épée du chef devant soi, c’est à elle qu’on s’accroche. Je me rappelle surtout le bruit : un vacarme continu, la fusillade, le canon, et par-dessous une rumeur sourde, celle de milliers de bottes dans la terre gelée.

Et lorsque vous êtes parvenus en haut ?

En haut, le monde changeait. On avait soudain devant soi toute l’étendue du champ, ce que la brume nous avait caché : des colonnes ennemies en contrebas, de la fumée partout, des villages qui brûlaient sur notre droite, du côté de Telnitz et de Sokolnitz, où l’on se battait furieusement. Du plateau, on dominait tout. Et l’on comprenait, sans qu’aucun ordre l’explique, que tenir cette hauteur, c’était couper l’armée d’en face en deux. Je ne suis pas dans le secret des maréchaux, mais ce que mes yeux ont vu, c’est que nous étions au centre de tout, sur le point le plus haut, et que de là on pouvait foudroyer l’ennemi de part et d’autre. Un sergent près de moi a dit : « Nous sommes sur le toit de la bataille. » Le mot était juste.

On parle d’une contre-attaque russe très rude, menée par leur Garde impériale. L’avez-vous subie ?

Subie, et de près. Ils ne nous ont pas laissé le plateau sans le disputer. En début d’après-midi sont arrivés sur nous des hommes superbes, leur Garde, et notamment leur cavalerie — de grands cavaliers en uniformes éclatants, montés sur des chevaux magnifiques, qui chargeaient avec un ordre et une bravoure que je ne veux pas taire. On dit que c’est le propre frère de l’empereur de Russie, le grand-duc Constantin, qui les conduisait. Ils ont enfoncé des nôtres, bousculé des carrés, et il y a eu là un moment où, je l’avoue, j’ai cru que nous reculerions. Ce ne fut pas une partie gagnée d’avance, monsieur ; ce fut une lutte, dure, où chacun a payé de sa personne. Que nous ayons fini par tenir, je l’attribue autant à l’obstination du soldat qu’à la conduite des chefs.

C’est dans ce moment que vous avez été blessé ?

Oui. Au plus fort de cette mêlée du plateau. Je rassemblais quelques hommes derrière un repli de terrain quand j’ai senti un coup terrible à l’épaule, comme un coup de masse, et le bras qui ne répondait plus. Je suis tombé sur les genoux sans bien comprendre. On ne souffre pas tout de suite, c’est étrange ; la douleur vient après, quand le sang refroidit. Deux soldats m’ont tiré en arrière, derrière la ligne. Je voyais le combat continuer sans moi, et c’est cela le plus pénible pour un officier : être à terre quand sa troupe se bat. J’ai gardé l’œil ouvert le plus longtemps que j’ai pu, pour voir de quel côté penchait la chose. Quand on m’a emporté, le plateau était à nous.

Comment a-t-on soigné les blessés ce jour-là ? Vous avez dû en voir beaucoup.

Trop, monsieur. On nous ramenait vers l’arrière, dans des fermes, des granges, où les chirurgiens travaillaient sans relâche. Ces hommes-là sont des héros silencieux : ils opéraient debout depuis des heures, les manches retroussées, dans le froid, avec ce qu’ils avaient. Le sol était jonché de paille et de blessés ; on entendait des plaintes, des appels, parfois des chants pour se donner du cœur. Le froid, qui nous avait tant fait souffrir le matin, devenait presque un secours : il engourdissait les plaies, arrêtait le sang. On manquait de tout, de linges, d’eau-de-vie, de place. Beaucoup attendaient leur tour à même la terre gelée. J’ai eu de la chance, m’a-t-on dit : ma blessure, quoique mauvaise, n’a pas exigé qu’on me retranche le bras. D’autres, à côté de moi, n’ont pas été aussi épargnés.

On entend, dans les camps, des récits terribles sur des Russes pris au piège sur des étangs gelés. Qu’en savez-vous ?

Je n’ai rien vu de cela de mes yeux, je tiens à le dire, car j’étais à terre quand on en a parlé. Ce que je rapporte, je l’ai entendu au bivouac, dans la bouche d’hommes qui se battaient au sud, vers ces grands étangs qu’on nomme, je crois, Satschan. Ils racontaient que des colonnes ennemies, en fuite, s’étaient engagées sur la glace pour échapper aux nôtres, et que notre artillerie aurait tiré sur cette glace pour la rompre. On parlait d’hommes et de chevaux engloutis, d’un grand nombre. Je vous livre la rumeur pour ce qu’elle est : une chose effrayante, entendue au coin d’un feu, que je ne saurais ni confirmer ni chiffrer. La guerre charrie de ces récits ; le temps dira ce qu’il en fut au juste. Si cela est vrai, Dieu ait pitié de ces malheureux, fussent-ils nos ennemis.

Et maintenant, capitaine ? Que pensez-vous qu’il advienne de tout cela ?

Là, monsieur, vous m’en demandez plus que je n’en sais. Je suis un capitaine d’infanterie sur un lit de Paris, point un homme de cabinet. Ce que je sais, c’est que nous avons tenu le plateau et que l’ennemi, au soir, n’était plus en état de nous le reprendre. On murmure qu’il y aurait des pourparlers, que des souverains se seraient parlé, qu’une paix pourrait suivre. Je l’espère, pour les vivants. Mais je me garderai bien de vous dire ce que vaudra un traité que personne n’a encore signé sous mes yeux. J’ai appris une chose à la guerre : on ne sait jamais le matin ce que le soir apportera. Pour l’heure, je veux guérir, retrouver mon bras et mes hommes — ceux qu’il m’en reste. La suite ne m’appartient pas. Elle appartient à de plus grands que moi.

Le contexte

Le IVe corps de la Grande Armée est commandé par le maréchal Soult ; c’est à lui qu’a été confié, au matin du 2 décembre, l’assaut du plateau de Pratzen, point dominant du champ de bataille en Moravie.

La bataille s’est livrée près du bourg d’Austerlitz, au sud-est de Brünn, dans un pays d’étangs et de hauteurs (Pratzen au centre, Telnitz et Sokolnitz au sud, étangs de Satschan en contrebas).

Le 2 décembre 1805 marquait le premier anniversaire du sacre de l’Empereur, célébré la veille au soir par des feux et des acclamations dans les bivouacs.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qu’un officier pouvait voir, entendre et savoir au 19 décembre 1805. Il ne préjuge ni du bilan définitif de la journée ni de la suite politique des opérations.

Ce que l’on sait

  • L’armée française, dont le IVe corps de Soult, a livré bataille le 2 décembre 1805 près d’Austerlitz, en Moravie.
  • Un brouillard épais couvrait la plaine au matin et s’est levé vers neuf heures, découvrant le soleil dit « d’Austerlitz ».
  • Le IVe corps a donné l’assaut du plateau de Pratzen, position centrale et dominante, qui est demeuré aux mains des Français.
  • La Garde impériale russe a mené une contre-attaque vigoureuse en début d’après-midi.
  • Le premier anniversaire du sacre fut célébré la veille au soir par des feux dans les bivouacs ; une proclamation de l’Empereur fut lue aux troupes.

Ce que l’on ignore

  • Le bilan exact des pertes, dans les deux camps, n’est pas connu à la date de cet entretien.
  • L’issue diplomatique de la campagne — pourparlers, éventuel traité — demeure incertaine et non signée.
  • Le détail des mouvements aux autres points du champ (sud, villages de Telnitz et Sokolnitz) échappe au témoin, qui ne voyait que son secteur.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille d’Austerlitz — Wikipédia (FR)

Déroulé de la journée : brouillard et « soleil d’Austerlitz » vers 9 h, assaut du plateau de Pratzen par le IVe corps de Soult, contre-attaque de la Garde impériale russe (grand-duc Constantin) en début d’après-midi, étangs de Satschan, anniversaire du sacre et proclamation. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Austerlitz)

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Le capitaine Étienne Rolland est un témoin reconstitué : sa parole est composée à partir des faits sensoriels et tactiques attestés, dans la langue et l’horizon de connaissance d’un officier convalescent en décembre 1805, sans aucun élément postérieur. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Austerlitz)

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