← Retour à l’édition Entretien

« Nous attendons, la main sur les vannes » — entretien avec un officier de l’arsenal

Depuis le 11 novembre, la Wehrmacht occupe l’ancienne zone libre. Toulon seule demeure, par accord provisoire, une enclave « neutre » où la marine garde ses navires et ses établissements. Un officier-marinier de l’arsenal, qui requiert l’anonymat, a accepté de nous décrire ce huis clos d’attente, de discipline et de consignes — sans rien savoir, dit-il, de ce que demain réserve.

Henri Rabaud 18 novembre 1942 13 min de lecture

On ne pénètre pas dans l’arsenal de Toulon par ces jours-ci ; c’est donc en ville, dans l’arrière-salle d’un café du quartier du port, que nous avons retrouvé notre interlocuteur, à l’heure creuse de l’après-midi. Veste civile jetée sur l’uniforme, casquette posée sur la table, il jette vers la porte de fréquents coups d’œil. La place est devenue, en huit jours, un lieu où l’on pèse ses mots.

Car depuis le 11 novembre, tout a changé sans que rien, au fond, ne bouge encore. Les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et occupé l’ancienne zone libre ; partout, sauf ici. Toulon demeure, par un accord dont chacun mesure la fragilité, une enclave où la marine française garde ses navires, ses quais et ses consignes. « Une bulle », dit l’officier. « Une bulle, et nous écoutons si elle se fend. »

Grand entretien

Un officier de l’arsenal de Toulon (anonymat préservé) — personnage composite

Notre interlocuteur sert dans l’arsenal de Toulon et connaît, par sa fonction, les consignes transmises aux équipages depuis le 11 novembre. Il a demandé que ni son nom ni son service ne soient publiés, la situation de la place étant ce qu’elle est. Nous le désignons donc seulement comme « l’officier ». Le lecteur est averti d’emblée : ce témoin est un personnage composite, une reconstruction éditoriale des « Échos du Passé » bâtie à partir de sources documentaires sur la flotte de Toulon en novembre 1942 ; il n’est pas une personne réelle. L’entretien a été recueilli ce 18 novembre, en ville, à l’écart des emprises militaires. L’officier parle posément, en pesant ce qu’il peut dire.

Huit jours ont passé depuis l’entrée des Allemands en zone libre. Comment cela s’est-il su, à l’arsenal ?

Vite, et mal, comme toujours. Au matin du 11, on a appris que les colonnes allemandes avaient passé la ligne dans la nuit et descendaient vers le Midi. Radio Paris a diffusé un message où l’on nous expliquait que l’armée allemande « ne venait pas en ennemie du peuple français ». Vous imaginez l’effet d’une pareille phrase sur des marins. Personne, à bord, ne s’y est trompé : ce qui se passe, c’est l’occupation de ce qui restait de libre. Sur le moment, l’angoisse a été pour la flotte. On s’est demandé si les blindés allemands ne fonceraient pas droit sur les bassins. Et puis non. On s’est arrêté aux abords. On nous a laissé la place. Provisoirement, nous a-t-on dit. Ce mot, « provisoirement », nous le retournons depuis huit jours dans tous les sens.

Quel est, au juste, le statut de Toulon aujourd’hui ? Vous parlez d’une enclave.

C’est ce qu’on nous a expliqué : Toulon reste, pour le moment, hors de l’occupation directe. Le camp retranché, l’arsenal, les bâtiments — tout cela demeure sous la garde de la marine française. À une condition, et elle est double : ne rien entreprendre contre les forces de l’Axe, et défendre le port contre quiconque tenterait d’y entrer de force, Anglo-Américains comme Français « dissidents ». Voilà l’accord. Une zone neutre au milieu d’un pays occupé. Cela ne s’est jamais vu, et personne ici ne croit que cela puisse durer indéfiniment. Mais aujourd’hui, le 18, c’est ainsi : les Allemands sont autour, et nous sommes dedans, avec nos navires intacts. C’est un équilibre. Un équilibre que chacun, de son côté, surveille comme on surveille une mer qui se creuse.

Les navires, justement. Que représente la flotte qui mouille aujourd’hui dans la rade ?

L’essentiel de ce qui reste à la France de puissance sur mer. Les forces de haute mer, sous le commandement de l’amiral de Laborde, ce sont des bâtiments de combat modernes, une escadre que beaucoup de marines nous envieraient. Et puis il y a tout le reste, sous l’autorité du préfet maritime, le vice-amiral Marquis : des unités en gardiennage, des navires sans équipage complet, d’autres en réparation. Vous savez, certains de ces grands bâtiments portent encore les cicatrices de Mers el-Kébir. Le Dunkerque, la Provence — on les a ramenés ici, on les répare. Quand je passe devant leurs coques, je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Tout cela mouille dans la rade, sous pression réduite, et attend. Comme nous.

Vous évoquez Mers el-Kébir. Cette mémoire pèse-t-elle, à bord, dans ce que vous vivez en ce moment ?

Elle pèse de tout son poids, et je ne vous cacherai pas qu’elle pèse plus lourd, peut-être, que la raison ne le voudrait. Le 3 juillet 1940, la flotte anglaise a tiré sur des navires français, à Mers el-Kébir, et des centaines des nôtres sont morts. Des camarades. Pour beaucoup d’hommes de cette escadre, c’est la blessure qui ne se referme pas. Cela explique bien des choses dans l’état d’esprit d’ici. Quand on nous dit qu’il faut, le cas échéant, défendre le port contre les Anglais, il n’y a pas un marin pour trouver cela absurde. On nous a tiré dessus une fois. L’idée qu’une force étrangère, quelle qu’elle soit, vienne mettre la main sur nos coques, voilà ce que personne ne supporte. Ni les Allemands, ni les Anglais. Personne d’autre que nous sur nos ponts. C’est viscéral autant que c’est une consigne.

Parlons des consignes, précisément. Qu’est-il demandé aux équipages depuis le 11 ?

Les ordres nous sont venus par la voie hiérarchique, transmis de l’amirauté. Ils sont clairs, et ils tiennent en trois temps, dans l’ordre. D’abord : s’opposer, mais sans verser le sang, à l’entrée de toute troupe étrangère dans nos établissements et à bord de nos bâtiments. Ensuite, s’il le faut, négocier sur place, de gré à gré, pour gagner du temps et trouver un arrangement. Et enfin, en tout dernier recours, si l’on ne peut plus interdire l’accès aux navires — les saborder. Les couler nous-mêmes plutôt que de les laisser prendre. Ce troisième terme, voyez-vous, n’est pas une nouveauté de la semaine. Il prolonge une instruction très ancienne, qui remonte à l’armistice de 1940 : depuis le début, il a été entendu que jamais ces navires ne serviraient une puissance étrangère, et que des dispositions étaient prises pour qu’on ne pût s’en emparer intacts.

Saborder ses propres navires : c’est un mot terrible dans la bouche d’un marin. Comment le reçoit-on, à bord ?

Avec gravité. Ne croyez pas qu’on en parle à la légère, ni qu’on s’y résigne le cœur léger. Un navire, pour un équipage, ce n’est pas du métal : c’est une maison, un nom, des années de mer, des hommes vivants et des hommes morts. L’idée d’ouvrir soi-même les vannes, de poser soi-même les charges, de regarder couler ce qu’on a servi — il faut que vous compreniez ce que cela coûte. Mais il faut aussi comprendre la logique, car elle est limpide et chacun ici la fait sienne. Ces navires ne doivent tomber ni aux mains des Allemands, ni aux mains des Anglais. Ni de l’Axe, ni des Alliés. S’il fallait choisir entre les voir pris par une force étrangère, quelle qu’elle soit, et les voir au fond de la rade, le marin choisit le fond. Ce n’est pas un geste de bravoure. C’est, comment dire, un refus. Le seul moyen qui nous reste de dire : ils sont à nous, et ils ne seront à personne d’autre.

Vous dites « ni les Allemands, ni les Anglais ». Mais ce sont les Allemands qui sont aux portes. Le danger n’est-il pas d’un seul côté ?

À cette heure, le danger immédiat est autour de nous, c’est vrai, et il est allemand. Mais la consigne, elle, ne distingue pas. Elle dit : aucune force étrangère. Et c’est ainsi que nous la comprenons. Souvenez-vous de Mers el-Kébir : ce jour-là, le danger venait des Anglais. Demain, qui sait. Un marin a appris à se méfier de toutes les voiles à l’horizon qui ne sont pas les siennes. Notre devoir, tel qu’on nous le présente, ce n’est pas de prendre parti dans la guerre des autres autour de notre rade. C’est de garder la flotte française à la France, et de ne la livrer à quiconque. Si cela doit finir par le sabordage, alors ce sera contre tous ceux qui auraient voulu la prendre — sans exception. Voilà pourquoi je vous dis : ni les uns, ni les autres.

Et le quotidien, dans cette enclave ? À quoi ressemblent les journées d’un homme de l’arsenal depuis huit jours ?

À de l’attente. Une attente épaisse, qui use plus que le travail. On tient les postes, on entretient les machines, on maintient une pression suffisante pour pouvoir appareiller ou manœuvrer si l’ordre venait — mais l’ordre ne vient pas. On guette. On écoute la rumeur. On regarde, à la longue-vue, les mouvements aux abords de la place. Le service continue, la discipline tient, c’est même ce qui nous tient debout. Mais il y a, par-dessous, une tension de tous les instants. Les hommes dorment mal. On sursaute à un moteur dans la nuit. La permission est restreinte, on ne s’éloigne guère. Et au mess, dans les coursives, la même question revient, qu’on ne formule presque plus tant elle est usée : et si, demain matin, ils décidaient d’entrer ?

Cette peur d’une surprise au petit matin — est-elle partagée ?

Largement. C’est même la hantise, je crois, de tout l’état-major comme du dernier matelot. Pas la peur du combat ouvert : à cela, un marin se prépare. La peur de la surprise. Qu’on se réveille avec les blindés déjà dans l’enceinte, les ponts déjà franchis, et qu’il soit trop tard pour faire quoi que ce soit d’ordonné. Toute notre consigne suppose qu’on ait le temps : le temps de s’opposer, le temps de négocier, et s’il le faut le temps de saborder dans les règles. Or une surprise, par définition, c’est ce qui vous ôte le temps. Voilà pourquoi on veille tant. Voilà pourquoi tout le monde ici a l’oreille tendue. On ne craint pas tant ce qui arriverait que ce qui arriverait trop vite.

Les consignes que vous décrivez ne sont-elles pas, parfois, contradictoires ? Défendre, mais sans verser le sang ; tenir, mais composer ; garder les navires, mais les couler…

Vous mettez le doigt sur ce qui nous tourmente. Oui, ces ordres se tiennent en théorie, dans l’ordre où on nous les donne. Mais sur le terrain, dans la confusion d’un matin, comment fait-on ? S’opposer sans tirer, à des troupes décidées à entrer — où passe la limite ? À partir de quel instant l’opposition « sans effusion de sang » devient-elle un combat ? Et qui décide que l’on passe du deuxième temps, la négociation, au troisième, le sabordage ? Tout cela repose sur le jugement de quelques chefs, à la seconde, sans recul. Nous faisons confiance à nos amiraux ; mais nous savons que tout pourrait se jouer en quelques minutes, sur une appréciation, dans un brouillard d’ordres et de contrordres. C’est cette zone grise qui inquiète plus que tout. La consigne est nette sur le papier. La réalité d’un matin ne l’est jamais.

Au milieu de cela, qu’est-ce qui tient les hommes ? D’où vient ce qu’il vous reste de cohésion ?

De la discipline, d’abord, et je ne le dis pas comme une formule. Dans l’incertitude, le service réglé est une planche à laquelle on s’accroche : il y a le quart à prendre, la machine à surveiller, le rapport à faire. Cela structure les heures et empêche l’esprit de tourner à vide. Et puis il y a le sentiment, très fort, d’avoir encore quelque chose à garder. Tant que ces navires flottent sous nos couleurs, tant qu’ils ne sont à personne d’autre, nous ne sommes pas tout à fait vaincus. C’est peu, et c’est immense. Beaucoup d’hommes, ici, ont le cœur lourd de tout ce qui s’est passé depuis 1940. Mais sur la flotte, ils ont une certitude : elle est française, elle le reste, et il dépend encore un peu de nous qu’elle le demeure. C’est cela qui tient debout. Le reste — ce que veulent les uns et les autres autour de notre rade — nous échappe.

Un dernier mot, pour ceux qui vous liront ?

Je ne sais pas ce que demain nous réserve, et je me défie de qui prétend le savoir. Nous attendons, la main sur les vannes, en espérant n’avoir jamais à les ouvrir. Dites seulement à vos lecteurs ceci : il y a, dans cette rade, des milliers d’hommes qui font leur devoir dans l’ombre, sans gloire, à veiller sur ce qui reste. Quoi qu’il advienne, qu’on n’aille pas croire que ce fut de l’indifférence ou de l’abandon. Ce fut de l’attente, et de l’attente la plus difficile : celle où l’on ne peut rien décider, et où il faut pourtant être prêt à tout.

Le contexte

Le 8 novembre 1942, les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord (opération « Torch »). En réaction, l’armée allemande a franchi la ligne de démarcation le 11 novembre et occupé l’ancienne zone libre, en violation de la convention d’armistice de juin 1940.

Toulon est, depuis le 11 novembre, la seule enclave de France métropolitaine soustraite à l’occupation directe. Par accord provisoire négocié par le contre-amiral Auphan, la défense du camp retranché est laissée à la marine française, à condition qu’elle ne tente rien contre l’Axe et défende le port contre les Anglo-Américains et les Français « dissidents ».

Deux autorités coexistent dans la rade : l’amiral Jean de Laborde, commandant en chef des forces de haute mer (une escadre de bâtiments de combat modernes), et le vice-amiral André Marquis, préfet maritime, responsable des établissements et des navires en gardiennage ou en réparation. Le 11 novembre, Laborde a réuni dix-neuf officiers supérieurs pour leur faire prêter serment sur les deux engagements de l’accord.

Les consignes transmises le 11 novembre par le contre-amiral Auphan hiérarchisent trois ordres : s’opposer sans effusion de sang à l’entrée de toute force étrangère ; négocier localement ; en dernier recours, saborder les navires. Ces dispositions prolongent un ordre général de l’amiral Darlan datant de l’armistice de 1940, prévoyant l’auto-sabotage des bâtiments pour empêcher leur capture.

La mémoire de Mers el-Kébir (3 juillet 1940), où la flotte britannique avait ouvert le feu sur des navires français en faisant des centaines de morts, reste vive dans la marine et nourrit le refus de voir la flotte tomber aux mains d’une force étrangère, quelle qu’elle soit.

État des informations

Cet entretien est recueilli le 18 novembre 1942, dans une enclave dont l’avenir est suspendu d’heure en heure. Notre témoin ne sait rien de ce que demain réserve et ne saurait préjuger de la suite ; nous nous en tenons à ce qui est connaissable à cette date — les consignes reçues, l’état d’esprit des équipages, la mémoire qui les habite — et ne révélons rien d’une issue qui, à l’heure où nous écrivons, n’est pas écrite.

Ce que l’on sait

  • Depuis le 11 novembre 1942, l’armée allemande occupe l’ancienne zone libre ; Toulon en demeure, provisoirement, exclue par accord, sous garde de la marine française.
  • Les forces de haute mer (amiral de Laborde) et la base (préfet maritime, vice-amiral Marquis) restent à Toulon avec leurs navires.
  • Les consignes connues des cadres, transmises le 11 novembre, sont hiérarchisées : interdire sans effusion de sang l’accès des navires à toute force étrangère, négocier localement, saborder en dernier recours — prolongeant un ordre de 1940.
  • La mémoire de Mers el-Kébir (3 juillet 1940) reste vive parmi les équipages.

Ce que l’on ignore

  • Combien de temps tiendra le statut provisoire d’enclave neutre accordé à Toulon, et à quelles conditions il pourrait être remis en cause.
  • Si, quand et comment les forces allemandes chercheraient à entrer dans l’arsenal ou à bord des bâtiments.
  • Comment, dans la confusion d’une éventuelle surprise, s’articuleraient concrètement les trois temps de la consigne (opposition, négociation, sabordage) et qui en déciderait le passage.
  • Le sort réservé, à terme, à la flotte de Toulon et à ses équipages.

Sources historiques utilisées

secondary

Sabordage de la flotte française à Toulon

Consultée pour le seul contexte antérieur au 27 novembre 1942 : invasion de la zone libre le 11 novembre, statut provisoire de l’enclave de Toulon, autorités navales (Laborde, Marquis), serment des dix-neuf officiers, consignes hiérarchisées d’Auphan, mémoire de Mers el-Kébir. Rien de l’issue n’est utilisé.

secondary

Armée d’armistice

Consultée pour le cadre de la convention d’armistice de juin 1940, le statut de la flotte et la portée de l’occupation de la zone libre à partir du 11 novembre 1942.

secondary

Jean de Laborde

Consultée pour le grade et la fonction de Jean de Laborde (commandant en chef des forces de haute mer) et le serment des dix-neuf officiers, le 11 novembre 1942.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet entretien est une reconstitution fictive d’un format journalistique de l’époque. Le témoin — « un officier de l’arsenal de Toulon » — est un personnage composite, non historique : il agrège l’état d’esprit, les consignes et le quotidien des cadres de la flotte de Toulon au 18 novembre 1942, d’après les sources secondaires citées. Aucun propos ne lui prête une connaissance postérieure à cette date ; les formulations « à chaud » imitent un média du moment.