Un officier français, en repli : “On nous demande de poser les armes, et chacun cherche où est le devoir”
Après l’annonce du maréchal Pétain, un capitaine d’active, rencontré au cantonnement de ses hommes au sud de la Loire, dit le déchirement d’une armée vaincue mais non détruite. Faut-il obéir et cesser le combat, ou gagner l’Afrique du Nord avec ce qui reste ? Un long entretien sur la discipline, l’honneur et la flotte, recueilli au moment exact où la France hésite entre deux fidélités.
Il a posé son ceinturon sur une table de ferme et regarde, par la fenêtre, ses hommes qui dorment dans la cour, fusils en faisceaux. Capitaine d’active, il a fait la retraite depuis le Nord, sans jamais, dit-il, avoir été vraiment battu sur le terrain qu’il tenait : on l’a chaque fois fait reculer parce que tout cédait ailleurs, plus vite que les ordres ne couraient. C’est le drame de cette campagne, et il le résume d’une phrase amère : « Nous n’avons pas perdu chaque combat ; nous avons perdu la course. »
La veille, la radio a porté la voix du maréchal Pétain annonçant qu’il fallait cesser le combat. Depuis, le cantonnement vit dans une stupeur particulière, faite de soulagement et de honte mêlés. Notre interlocuteur ne se dérobe à aucune des deux. Il refuse le mensonge héroïque comme la facilité du désespoir. Il essaie, devant nous, de penser tout haut une situation que rien, dans sa formation d’officier, ne l’avait préparé à affronter : recevoir l’ordre de déposer les armes.
Il pèse chaque mot, parce qu’il sait que chacun d’eux engage. Parler de continuer, c’est frôler l’indiscipline ; approuver l’armistice, c’est avaler une défaite que ses morts lui rendent indigeste. Entre les deux, il cherche, comme tant d’officiers en ce moment, où loge exactement le devoir — et il ne cache pas qu’il ne l’a pas encore tout à fait trouvé.
Cet entretien vaut par cette honnêteté suspendue. Il ne nous dit pas ce qu’il fera ; il nous dit ce qui le tiraille. Et c’est précisément cela, ce matin, qui se joue dans des centaines de popotes et de cantonnements : non pas un choix déjà fait, mais une conscience militaire qui se partage en deux.
Un capitaine de l’armée de terre, en repli au sud de la Loire
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des dilemmes attestés d’officiers français à l’annonce de l’armistice, en juin 1940. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et débattu à cette date, sans rien préjuger de la suite.
Vous avez entendu l’annonce du maréchal. Quelle a été votre première réaction ?
Un silence, d’abord, et puis deux réactions opposées dans la même poitrine. Une part de moi a éprouvé un soulagement honteux : on allait peut-être cesser de faire tuer des garçons pour reculer encore. Une autre part s’est révoltée. Cesser le combat, ce mot-là, dans la bouche d’un soldat, est presque un blasphème. J’ai regardé mes hommes ; certains pleuraient, d’autres riaient nerveusement, quelques-uns se sont tus pour toute la journée. On ne reçoit pas un tel ordre comme un autre. On le reçoit comme une amputation.
Diriez-vous que l’armée a été vaincue ?
Voilà une question qu’il faut manier avec soin, car la réponse simple est fausse. Oui, nous sommes vaincus, c’est un fait : l’ennemi a percé, il a coupé nos armées, il a roulé sur nos arrières. Mais non, nous n’avons pas été détruits, et c’est ce qui rend la chose insupportable. Beaucoup d’unités sont entières, ont du cœur, demandent à se battre. Nous avons été manœuvrés, débordés, dépassés en vitesse et en méthode, plus encore qu’écrasés en nombre. Un homme qui se rend parce qu’il ne peut plus lever le bras, je le comprends. Un homme à qui l’on dit de se rendre alors qu’il tient encore son arme, voilà ce qui ne passe pas.
Que répondez-vous à ceux qui disent : la cause est entendue, autant arrêter le carnage ?
Je ne le balaie pas, ce serait malhonnête. Continuer ici, en métropole, sur des lignes enfoncées, avec des routes noires de réfugiés qui paralysent nos mouvements, ce serait peut-être faire tuer des hommes sans rien sauver. Sur ce point, ceux qui veulent l’arrêt ne sont pas des lâches ; ils sont peut-être des comptables lucides. Mais la vraie question n’est pas « se battre encore en France ou non ». Elle est : la France a-t-elle d’autres terres et d’autres moyens pour continuer ailleurs ? Et là, ma réponse change.
Vous pensez à l’Empire, à l’Afrique du Nord ?
J’y pense comme beaucoup d’officiers y pensent ce matin, à voix basse. Nous avons l’Afrique du Nord à quelques jours de mer : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, des ports, des dépôts, des hommes sous les drapeaux et d’autres à appeler. Nous avons une flotte presque intacte pour faire la liaison et tenir la Méditerranée. Transporter là-bas ce qui peut l’être, l’aviation, les cadres, les jeunes classes, et continuer depuis ce sol français-là : militairement, ce n’est pas une chimère. Ce serait dur, ce serait long, mais ce serait une guerre encore possible. Voilà pourquoi l’armistice me déchire : il ne se contente pas d’arrêter le combat en France, il risque de fermer aussi cette porte-là.
On dit pourtant que des hommes politiques songent à gagner l’Afrique du Nord pour poursuivre. Cela ne se fera-t-il pas ?
On le dit, en effet, et j’ai entendu des noms. Il se trouve des ministres, des parlementaires pour vouloir embarquer et continuer de là-bas. Mais voyez comme tout est suspendu : si le gouvernement choisit l’armistice, ceux qui partiraient seraient aussitôt présentés comme des fuyards, des factieux, peut-être des traîtres. Le même geste qui serait un sursaut sous un gouvernement, devient une désertion sous l’autre. Tout dépend donc de qui parle au nom de la France dans les prochains jours. Et nous, officiers, nous attendons de savoir à quelle voix nous devrons obéir, en sachant qu’elles ne diront pas la même chose.
Vous revenez à l’obéissance. Un officier peut-il désobéir au nom de sa conscience ?
Vous touchez là le nœud, et c’est ce qui m’empêche de dormir. Toute ma vie de soldat, on m’a appris que la discipline fait la force des armées, que l’obéissance n’est pas une opinion. Sans elle, une armée n’est plus qu’une bande. Mais on m’a appris aussi qu’il est un honneur supérieur aux ordres. Le malheur, c’est que ces deux principes, qui d’ordinaire vont ensemble, se séparent aujourd’hui. Obéir, c’est poser les armes ; suivre ce que je crois être l’honneur, c’est peut-être désobéir. Je n’ai pas de règle toute faite pour trancher cela. Aucun manuel ne l’enseigne. Chacun, en ce moment, est renvoyé à sa seule conscience, et c’est une solitude effrayante pour un homme habitué aux ordres.
On a entendu, hier soir, un général appeler de Londres à continuer la lutte. Qu’en pensez-vous ?
J’en ai entendu parler ce matin seulement, par un camarade qui captait la radio anglaise. Un général de brigade, à titre temporaire, qui appelle à poursuivre. Mon premier mouvement, je vous l’avoue, a été la méfiance : de quel droit, avec quels moyens, contre la voix du maréchal ? Et puis j’y ai repensé. Si ce qu’il dit rejoint ce que je sens — que la bataille de France est perdue mais que la guerre peut continuer ailleurs — alors il met des mots sur mon propre tiraillement. Cela ne règle rien. Un appel n’est pas une armée. Mais je serais malhonnête de prétendre que cette voix ne me trouble pas, précisément parce qu’elle dit tout haut ce que beaucoup ici pensent tout bas.
Et vos hommes ? Que leur dites-vous ?
Le moins de bêtises possible, et c’est déjà beaucoup demander par les temps qui courent. Je ne vais pas leur monter la tête avec des discours quand je ne sais pas moi-même ce que demain exigera. Je leur dis de garder leur tenue, leurs armes, leur dignité ; de ne pas se débander ; d’attendre des ordres clairs. Un officier qui sème la confusion dans une troupe déjà ébranlée commet une faute. Mais je vois bien leurs regards : ils me demandent, sans le dire, de quel côté sera l’honneur. Et je n’ai pas encore le droit de leur répondre, parce que je ne le sais pas tout à fait moi-même. Les faire taire serait facile ; les tromper serait indigne.
Que redoutez-vous le plus dans les conditions de cet armistice ?
La flotte, et l’Empire. Que l’on exige la livraison de nos navires, ou seulement qu’on les désarme sous contrôle, et c’est un atout immense qui sort des mains de ceux qui veulent encore se battre. Que l’on accepte que l’ennemi mette la main, demain, sur nos colonies, et la dernière base d’une reprise s’effondre. Un soldat qui pose son arme peut la reprendre ; une flotte livrée ne se reprend pas. Voilà ce que je guette dans les conditions à venir, plus encore que le sort de la métropole : ce que l’armistice fera de ce qui n’a pas été vaincu.
Au fond, avez-vous, vous, déjà choisi ?
Non, et je vous demande de l’imprimer ainsi, sans me prêter un courage ou une soumission que je n’ai pas encore. Je suis un homme partagé, comme cette armée est partagée. Je sais ce qui me retient du côté de l’obéissance : le respect d’un nom glorieux, la peur du désordre, l’habitude du devoir simple. Je sais ce qui me pousse de l’autre côté : la conviction que tout n’est pas joué tant qu’il reste une flotte, un empire et des hommes valides. Dans quelques jours, il faudra trancher, et l’on ne pourra plus dire « je ne savais pas ». Pour l’heure, je fais ce que fait un soldat honnête quand on lui demande l’impossible : je garde mes hommes en ordre, et je cherche, sans la trouver encore, la place exacte du devoir.