« Nous avons foncé sur Paris comme on revient chez soi »
Le chef d’escadron Pierre-Étienne Moreau, de la 2e division blindée du général Leclerc, nous reçoit ce soir dans le hall de l’hôtel Meurice, encore marqué par les impacts de la bataille. Il retrace, depuis le débarquement normand jusqu’aux barricades de la capitale, une campagne de trois années que rien n’aura interrompue depuis les sables d’Afrique.
Il est à peine dix-huit heures lorsque nous retrouvons le chef d’escadron Pierre-Étienne Moreau dans ce qui fut ce matin encore le commandement du Gross-Paris. La moquette du grand hall du Meurice est maculée de débris de plâtre, d’éclats de verre et d’une poussière d’assaut qui n’a pas encore eu le temps de se déposer. Dehors, rue de Rivoli, la foule parisienne commence à envahir les trottoirs, portant des bouquets, hissant des drapeaux tricolores tirés de cachettes où ils attendaient depuis quatre ans. Des soldats en tenue kaki côtoient des hommes en civil, brassards aux bras — les FFI, les résistants de l’intérieur, avec qui la jonction s’est faite dans la matinée au prix d’une confusion qui, parfois, a failli virer au drame.
L’officier, la trentaine, visage brûlé par des mois de soleil normand, nous accorde une heure. Il boit un café noir — le premier, dit-il, depuis l’aube. Il parle avec la précision d’un homme habitué à rendre compte, mais aussi avec une retenue qui trahit l’émotion d’un retour que rien, dit-il, ne lui paraissait garanti.
Chef d’escadron Pierre-Étienne Moreau, 2e division blindée (général Leclerc)
L’entretien a été conduit cet après-midi, au rez-de-chaussée de l’hôtel Meurice, rue de Rivoli. Le chef d’escadron Moreau commande un groupement de chars au sein de la 2e DB depuis le débarquement en Normandie, le 1er août. Il participait ce matin même à l’assaut du Meurice. Ses propos sont retranscrits avec son accord, sous réserve de relecture par son état-major. Le bilan humain qu’il avance n’est pas définitif et sera soumis à vérification officielle.
Chef d’escadron, voici un an et demi que la 2e DB se bat. Où en étiez-vous quand on vous a donné l’ordre de marcher sur Paris ?
Nous étions en Normandie, à peine soufflé d’Écouché et d’Argentan. La division venait de participer à la fermeture de la poche de Falaise — des combats durs, meurtriers, dans ce bocage que les chars n’aiment guère. Quand l’ordre est tombé, le 22 au soir, l’annonce s’est propagée parmi les hommes avec une rapidité que seule la nouvelle de la mort d’un camarade peut égaler, mais dans le sens inverse. Paris. Nous allons sur Paris. Certains pleuraient. Des hommes qui n’avaient pas pleuré depuis des années. Moi compris, je ne m’en cache pas.
La route depuis le débarquement a dû paraître interminable. Pouvez-vous nous la retracer rapidement ?
Nous avons débarqué sur les côtes normandes le 1er août. Avant cela — mais c’est une longue histoire, et je ne suis pas sûr d’avoir le temps d’en faire le tour ce soir. J’ai rejoint la division en Afrique du Nord, après le débarquement de novembre 1942. L’Afrique d’abord — le Fezzan, le Tripolitain, la Tunisie. Puis l’Angleterre. Certains de nos camarades les plus anciens ont commencé cette guerre au Tchad, avec quelques camions et une foi qui se passait de munitions. Quand je dis que nous avons foncé sur Paris comme on revient chez soi, je parle pour tous ces hommes qui ont porté ce projet depuis trois ans ou davantage. Paris n’était pas une ville sur une carte. C’était un serment.
Parlez-nous de l’entrée dans Paris. L’avant-garde est arrivée hier soir. Comment avez-vous vécu cette nuit ?
Je n’en ai pas dormi. Personne n’a dormi. Le détachement du capitaine Dronne est arrivé en soirée — avec, si l’on en croit les récits qui circulaient ce matin dans nos rangs, une compagnie à très forte proportion de républicains espagnols, la Nueve. Les cloches de Paris sonnaient. Même à quelques kilomètres de là où nous bivouaquions, on entendait quelque chose — des cris, du bruit, quelque chose d’indéfinissable. L’entrée exacte, les heures, la porte par laquelle ils sont passés — Italie, Gentilly, les récits diffèrent d’un homme à l’autre et je ne me risquerai pas à trancher ce soir. Ce qui est certain, c’est que Paris répondait. Et cela suffisait à comprendre ce qui se passait.
Ce matin, votre groupement a participé à l’assaut du Meurice. Comment cela s’est-il déroulé ?
Nous avons reçu la mission d’investir le secteur rue de Rivoli — le Meurice était le quartier général du commandement allemand du Gross-Paris. Avant même que nous y arrivions, des combats avaient eu lieu à la Concorde. Les Allemands avaient des positions solides : mitrailleuses, quelques blindés encore en état, des tireurs embusqués aux fenêtres et sur les toits. Nos chars ont avancé en couvrant l’infanterie. Les FFI qui se battaient dans ce secteur nous ont fourni des informations précieuses sur la disposition des défenses ennemies — sans eux, nous aurions tâtonné davantage dans les rues que nous ne connaissions pas, ou moins bien que nous ne le croyions. La jonction avec la Résistance intérieure n’a pas toujours été simple, je vais y revenir, mais dans l’ensemble, cette coopération nous a été indispensable.
L’hôtel Meurice lui-même — racontez-nous l’assaut.
Je n’étais pas dans le groupe qui a pénétré dans l’hôtel, mon rôle était de tenir la rue et de couvrir. Mais j’ai suivi le déroulement par radio et par les témoignages de mes hommes. Le commandant von Choltitz, gouverneur du Gross-Paris, a été capturé dans cet hôtel en milieu de journée. La capitulation a été signée — les premières informations parlent d’un peu avant quinze heures, d’autres de quatorze heures et quelques, je ne peux pas vous donner une heure précise à la minute. Ce qui compte, c’est ce que cela signifiait : l’autorité militaire allemande à Paris acceptait formellement de remettre ses armes. Je n’ai pas assisté à cette signature. J’aurais aimé, mais la guerre ne choisit pas ses témoins.
Il y a eu aussi le Sénat, l’École militaire, d’autres points forts allemands. Pouvez-vous nous en dire plus ?
La division a attaqué sur plusieurs axes simultanément — c’est dans la doctrine Leclerc, ne jamais concentrer la masse sur un seul axe, ne pas offrir de cible prévisible. Le Sénat, le Luxembourg, l’École militaire, la Concorde — chacun de ces points de résistance a dû être réduit séparément. Je ne dispose pas d’un tableau complet des combats que je n’ai pas moi-même conduits. Ce que je sais, c’est que certains de ces endroits ont tenu plusieurs heures. Les Allemands qui défendaient ces positions se battaient de façon variable — certaines garnisons se sont rendues rapidement, d’autres ont combattu avec acharnement. Il ne faut pas faire de la capitulation d’aujourd’hui un événement uniforme : jusqu’au bout, jusqu’à ce que l’ordre officiel soit confirmé, des soldats ennemis ont fait feu.
Vous évoquez la jonction avec les FFI. Comment s’est-elle passée concrètement, sur le terrain ?
Avec gratitude et, parfois, avec une tension que je ne vais pas dissimuler. Ces hommes se battent depuis des mois, certains depuis des années, avec des moyens de fortune et au prix de risques que nous, soldats réguliers, ne courons pas de la même façon — nos familles ne sont pas prises en otages, nos noms ne sont pas sur des listes de la Gestapo. Ils ont tenu des barricades avec des fusils de chasse, des armes récupérées sur l’ennemi, quelques pistolets-mitrailleurs parachutés. Quand nous sommes arrivés avec nos Sherman, il y avait chez certains FFI quelque chose d’ambigu — le soulagement et, je crois, le sentiment que nous venions couronner leur victoire plutôt que la faire à leur place. C’est une équation délicate. Sur le terrain, la communication n’était pas toujours assurée, les mots de passe n’étaient pas les mêmes, les uniformes non plus. Il y a eu des incidents. Je ne suis pas en mesure d’en détailler les circonstances ce soir, mais des tirs fratricides ont été évités de justesse à plusieurs reprises.
La population parisienne — comment vous a-t-elle accueillis ?
Je vais vous dire quelque chose que je ne savais pas comment formuler jusqu’à aujourd’hui : rien de ce que nous avions imaginé ne nous y avait préparés. J’avais traversé des villes libérées en Normandie — Avranches, Alençon — et l’accueil était déjà intense. Mais Paris, c’est autre chose. C’est une ville d’au moins deux millions d’habitants qui s’est levée d’un seul mouvement. Des femmes qui tendaient les bras par-dessus nos chars, des enfants juchés sur les tourelles, des vieux qui pleuraient sans un mot. Un homme d’une soixantaine d’années, en face du Meurice, tenait son chapeau dans ses mains et regardait passer nos véhicules en silence, les yeux brillants. Rien d’autre. Ça m’a touché plus que les cris. La discrétion du soulagement.
La division a subi des pertes. Pouvez-vous nous en parler ?
Oui, et je tiens à ce qu’on ne l’oublie pas dans l’euphorie de ce soir. Les combats dans Paris n’ont pas été une promenade. Nous avons perdu des camarades aujourd’hui — hier aussi. Les premiers chiffres qui circulent au sein de la division évoquent, d’après certaines estimations préliminaires, plus d’une soixantaine de tués et plus de deux cents blessés depuis notre entrée dans la bataille parisienne. Ces chiffres ne sont pas définitifs, le décompte est en cours, des familles attendent des nouvelles que nous ne pouvons pas encore leur donner. Je vous cite ces nombres parce que le correspondant de presse me les demande, mais qu’on sache bien : chaque homme derrière ce chiffre a un nom, une ville, une mère. Ce soir, tandis que Paris chante, des camarades morts ce matin sont encore étendus sur des brancards dans des ambulances de campagne. Je ne veux pas qu’on l’oublie.
Parmi vos hommes, beaucoup sont étrangers à la France — des Espagnols, notamment, qui composent une partie de la compagnie Dronne. Que représente cette libération pour eux ?
C’est une question que je me suis posée moi-même, et j’ai eu l’occasion d’en parler avec quelques-uns d’entre eux, ceux qui parlent français. Pour beaucoup, la République française est la seule qui leur reste — la leur a été confisquée en 1939, quand Franco a fermé l’Espagne. Ils se battent pour deux patries à la fois : pour la France qui les a accueillis, et pour l’idée d’une Espagne qu’ils espèrent revoir un jour libérée. Je dis "espèrent" — je n’irai pas plus loin, ce n’est pas à moi de préjuger de l’avenir de l’Espagne. Mais leur engagement, leur courage ce soir à l’Hôtel de Ville — car c’est bien eux qui y sont arrivés les premiers selon tous les récits — dit quelque chose d’important sur ce que nous sommes en train de défendre.
De Gaulle est arrivé à Paris cet après-midi. Avez-vous pu assister à quelque chose ?
Je l’ai vu à distance, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, lors de son arrivée. Pas longtemps — ma mission ne me permettait pas de quitter mon poste. Mais j’ai entendu l’allocution retransmise, par bribes, sur un appareil radio que quelqu’un avait posé sur un capot. « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » Ces mots, dans la bouche d’un homme qui attend cet instant depuis juin 1940, ça ne ressemble à rien de ce qu’on peut lire dans un rapport d’état-major. Ce n’est pas une formule rhétorique — c’est un serment tenu. Pour tous les hommes de cette division, c’est aussi un peu leur voix.
La guerre n’est pas terminée. L’Allemagne n’est pas vaincue. Qu’est-ce que la libération de Paris change concrètement pour la suite ?
Elle ne change pas la géographie du front. Les Allemands tiennent encore une grande partie de la France, de la Belgique, des Pays-Bas. Il y a des combats qui se livrent en ce moment même à l’est de Paris, dans des villes que vous ne verrez pas dans les journaux ce soir parce que Paris les éclipse. Nos camarades américains, britanniques, canadiens continuent d’avancer sur des axes qui ne passent pas par ici. La 2e DB ne s’arrêtera pas à Paris — nous allons continuer, vers l’Allemagne, vers la fin de cette guerre qui n’est pas encore finie. Ce que Paris change, c’est quelque chose de plus difficile à mesurer : un moral, une légitimité, un symbole. La France se bat depuis Paris ce soir. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas la victoire. Pas encore.
Un dernier mot pour ceux qui lisent ce journal ce soir ?
Pensez à ceux qui ne sont pas revenus. Pas seulement les nôtres — les résistants fusillés, les déportés dont on attend encore des nouvelles, les civils tombés sur les barricades. La joie de ce soir est légitime et elle est immense. Mais elle appartient aussi à tous ceux qui ne peuvent pas la partager avec nous. C’est à eux qu’on doit de ne pas la gaspiller.