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Soulagé, oui ; rassuré, pas encore

Un ministre de l’Évangile, pasteur d’une de nos églises, a bien voulu nous dire ce que l’édit signé à Nantes inspire à ceux de la religion : un soulagement réel, et une prudence qui ne se laisse pas encore désarmer. Entretien.

Propos recueillis par la rédaction d’Aujourd’hier 2 mai 1598 13 min de lecture

On a beaucoup parlé, ces jours-ci, de ce que le roi a accordé aux protestants par l’édit qu’il vient de signer à Nantes. On a moins entendu ceux à qui cet édit s’adresse. Nous avons voulu recueillir la parole d’un pasteur, un de ces ministres qui prêchent dans nos temples et connaissent, par l’intérieur, l’attente et les craintes des fidèles de la religion réformée.

Il a reçu la nouvelle sans transports. Ni l’allégresse d’un homme qui croit la partie gagnée, ni l’amertume de qui se juge trahi : un mélange de reconnaissance et de réserve, qui nous a paru l’humeur la plus répandue parmi les siens. Il parle ici en son nom, non au nom de nos églises assemblées, qui n’ont pas encore dit leur sentiment.

Grand entretien

Un ministre de l’Évangile, pasteur d’une église réformée (nom tu à sa demande)

Personnage composite, reconstitué à partir de la sensibilité documentée des pasteurs réformés au printemps 1598 : ni exalté ni désespéré, partagé entre le soulagement d’un culte enfin reconnu et la méfiance héritée de huit paix rompues. Ses propos sont illustratifs de cette disposition ; ils ne reproduisent le verbatim d’aucun ministre réel et ne sont attestés mot pour mot par aucune source.

La nouvelle de l’édit signé à Nantes est parvenue jusqu’à vous. Quel a été votre premier mouvement ?

Un soulagement, je ne le cacherai pas. Voici tantôt trente-six ans que nos églises vivent dans le fer et le feu, entre des trêves qu’on rompt et des massacres qu’on n’oublie pas. Qu’un roi de France veuille bien coucher par écrit que ceux de la religion ont droit de vivre, de prier Dieu à leur manière là où ils le font déjà, et d’occuper des charges comme les autres sujets, cela n’est pas rien. J’en ai rendu grâces. Mais je vous dirai tout de suite que le soulagement n’est pas encore le repos. On respire ; on ne se couche pas les armes défaites.

Vous dites « respirer ». Qu’est-ce qui, dans cet édit, vous rend précisément l’air ?

D’abord la liberté de conscience, que le texte donne dans tout le royaume, et sans réserve. Nul ne pourra plus, en droit, être inquiété, recherché ni contraint pour ce qu’il croit au-dedans. Cela, pour des gens qu’on a tenus pour rebelles et damnés, c’est beaucoup. Ensuite, que notre culte soit reconnu et permis là où il est établi, avec des lieux assurés pour l’exercice, cela nous ôte l’angoisse de prêcher comme des voleurs, la nuit, en craignant la porte enfoncée. Et le roi promet un subside pour l’entretien de nos ministres et de nos garnisons. Un prince qui met la main à la bourse pour une chose montre qu’il la veut durer un peu. Voilà de quoi respirer.

Vous parlez de liberté de conscience et de liberté de culte comme de deux choses distinctes. Pourquoi cette distinction vous importe-t-elle tant ?

Parce que c’est là toute la mesure de ce qu’on nous a donné, et de ce qu’on nous a refusé. La liberté de conscience, on nous l’accorde partout : je puis croire ce que je crois d’un bout à l’autre du royaume, et nul ne me forcera d’aller à la messe. C’est fort bien. Mais croire n’est pas prêcher, ni chanter les psaumes en assemblée, ni rompre le pain de la Cène. Cela, qui est le culte, on ne me le permet que dans certains lieux, comptés, marqués. Ailleurs, je puis bien croire tout mon soûl : je n’ai pas de temple où porter cette croyance. On nous laisse l’âme et on nous mesure les pieds. Je prends ce qu’on donne, mais je vois bien où l’on m’arrête.

Justement, où vous arrête-t-on ? Dites-nous ce qui, dans les limites de cet édit, vous pèse le plus.

Ce qui me pèse, c’est que notre culte reste enfermé dans des bornes. On l’autorise là où il se tenait déjà l’an passé, dans les fiefs de nos seigneurs qui ont haute justice, et en deux endroits par bailliage, m’a-t-on dit. Hors de là, rien. Et il est des villes entières où l’on nous ferme la porte : dans Paris d’abord, où nous n’aurons ni temple ni prêche, et en plusieurs autres bonnes villes du royaume. Songez à ce que cela veut dire : un homme de la religion peut demeurer dans la capitale de son roi, y tenir charge, y mourir, sans jamais y entendre un sermon selon sa foi ni y faire baptiser son enfant. On nous tolère à condition de ne pas trop paraître. C’est une liberté qui se cache.

On dit pourtant que l’édit vous ouvre les charges, les universités, les hôpitaux, et qu’il institue des chambres de justice où siégeront des vôtres. N’est-ce pas là une égalité que vous n’aviez jamais eue ?

C’en est le commencement, et je ne le méprise pas. Que les nôtres puissent entrer aux offices sans abjurer, être reçus aux écoles et soignés aux hôpitaux comme les autres, cela défait une part de l’injure qu’on nous faisait de nous tenir pour des étrangers dans notre propre pays. Et ces chambres où l’on jugera nos procès avec des juges pris des deux créances, cela me touche plus encore : car ce qui nous a le plus perdus, ce ne sont pas seulement les armées, ce sont les tribunaux où l’on ne trouvait jamais un homme de sa foi pour peser sa cause. Un juge de son bord ne rend pas toujours meilleure justice ; mais il ôte au moins la certitude d’être condamné d’avance. C’est un progrès. Je dis un progrès, non un accomplissement.

Vos fidèles, dans les temples, comment reçoivent-ils la chose ? Est-ce la même retenue que la vôtre ?

Il y a de tout, comme dans tout troupeau. Les uns, les plus las, les plus éprouvés, remercient Dieu tout simplement d’avoir enfin quelque part où poser la tête ; ceux-là bénissent le roi et n’en veulent pas savoir davantage. D’autres, et ils ne sont pas les moins fermes, murmurent qu’on nous a rognés, qu’on nous chasse des grandes villes, qu’on nous fait la charité d’un culte au lieu de nous rendre notre droit. Et il en est, parmi les plus vieux, qui ne disent rien et hochent la tête : ceux-là ont vu d’autres papiers, d’autres promesses, et savent ce qu’un édit pèse quand l’humeur change. Mon office est de tempérer les uns et les autres. À ceux qui exultent, je rappelle qu’on n’a rien signé encore dans les parlements ; à ceux qui maudissent, je rappelle qu’il vaut mieux ce toit-ci que le ciel nu.

Vous venez d’y toucher : les places que le roi vous laisse pour votre sûreté ne vous sont concédées que pour un temps. Cela ne suffit-il pas à vous garder ?

Cela nous garde un temps, et huit ans ne sont pas l’éternité. Le roi nous laisse tenir certaines places, avec nos gens et nos garnisons, et il en paiera l’entretien : c’est notre gage, notre assurance que les belles paroles ne resteront pas parole. Sans ces places, je vous l’avoue, je ne dormirais guère : un peuple désarmé qui s’en remet à la seule bonne foi d’autrui, après ce que nous avons vu, serait un peuple imprudent. Mais huit ans passent vite. Et l’on ne nous dit pas ce qu’il adviendra au bout. Un gage qu’on peut ne pas renouveler, c’est un gage qui vous tient en haleine. Je ne me plains pas qu’on nous l’accorde ; je note qu’on nous l’accorde à terme, et qu’un terme, cela s’attend en comptant les jours.

Vous invoquez souvent ce que « vous avez vu ». À quoi songez-vous quand vous parlez ainsi ?

Je songe à tout ce qui a été promis et repris. Depuis que nos pères ont commencé de prêcher l’Évangile en ce royaume, on a signé la paix je ne sais combien de fois, et je ne sais combien de fois on l’a rompue. On nous a donné des édits qu’on a déchirés, des sûretés qu’on a reprises, des trêves qui n’ont pas passé la saison. Et je ne parle pas des jours où la parole donnée n’a pas même retenu le couteau. Vous comprendrez qu’un homme qui a cet héritage dans la mémoire ne saute pas de joie au premier papier venu. Ce n’est pas défiance envers le roi en particulier ; c’est prudence héritée. Nous avons trop cru, et nous l’avons payé cher. On ne me fera pas reproche d’attendre de voir.

Cet édit-ci, pourtant, ne vous paraît-il pas d’une autre étoffe que les précédents ?

Il me paraît plus ample, oui, et plus détaillé ; on y a mis plus de soin, plus d’articles, plus de choses réglées par le menu. C’est peut-être signe qu’on a voulu, cette fois, que cela tînt. Mais je serais un mauvais berger si je prenais mon désir pour la chose. Est-il d’une autre étoffe ? Je l’espère de tout mon cœur ; je n’en jurerais point. Ce qui fera la différence, ce ne sera pas le nombre des articles : ce sera si, dans dix ans, dans vingt ans, un pasteur comme moi peut encore prêcher sans se cacher, et un père faire baptiser son fils sans trembler. Cela, nul ne peut me le dire aujourd’hui. Je le saurai en le vivant, ou mes enfants le sauront pour moi.

On dit que l’édit doit encore passer devant les parlements pour avoir pleine force. Attendez-vous cette étape avec confiance ?

Je l’attends avec attention, et sans confiance excessive. Un édit signé de la main du roi n’a sa pleine vigueur, dans ce royaume, que lorsque les cours souveraines l’ont vérifié et enregistré. Or ces cours, vous le savez, ne nous sont pas tendres ; il s’y trouve bien des gens qui verront d’un mauvais œil qu’on accorde tant à ceux de la religion. Le roi a voulu ; il faut encore que les parlements enregistrent. Tant que cela n’est pas fait, l’édit est comme une maison bâtie mais dont on n’a pas encore posé le toit : on y peut loger, on n’y est pas à l’abri de la pluie. J’attends donc, et je ne crie pas victoire. La partie n’est pas jouée tant que le greffe n’a pas parlé.

On annonce aussi que le roi va faire la paix avec l’Espagne. Cela change-t-il quelque chose pour vous ?

Cela peut changer beaucoup, et je ne sais dans quel sens. D’un côté, si le roi n’a plus la guerre du dehors sur les bras, il aura le loisir de faire tenir la paix du dedans, et ses moyens en seront plus libres pour nous protéger comme il le promet. En cela, une paix avec l’Espagne me paraîtrait un bien. D’un autre côté, un prince qui n’a plus besoin de nos épées contre l’étranger nous ménagera-t-il autant qu’au temps où il lui fallait nos soldats ? Je ne veux pas faire le procès d’intentions que je ne connais pas. Je dis seulement qu’un homme qui a moins besoin de vous vous doit moins, à ses propres yeux. Nous verrons ce que la paix nous laisse d’égards.

Beaucoup, chez vous, reprochent au roi d’avoir quitté votre foi pour la couronne. Cela pèse-t-il sur la manière dont vous recevez son édit ?

Cela pèse, comment le nier. Il a été des nôtres ; il a prié dans nos temples ; nous l’avons tenu pour le bras que Dieu nous donnait. Qu’il soit passé à Rome, beaucoup l’ont ressenti comme un deuil, et quelques-uns comme un abandon. Je ne suis pas de ceux qui l’accablent : un roi de France porte des charges qu’un simple fidèle ignore, et Dieu jugera son cœur, non moi. Mais je comprends que la blessure demeure, et qu’elle colore ce que nous recevons de sa main. Certains des miens se disent : voilà un homme qui nous a quittés, et qui aujourd’hui nous mesure notre culte à l’aune de sa cour ; comment nous y fierions-nous tout à fait ? Je ne réponds pas à cela ; je le porte avec eux. On peut être reconnaissant d’un bienfait et garder au fond une peine. Les deux vivent ensemble.

Pour finir : si vous deviez dire en un mot où vous en êtes, ce soir, quel serait-il ?

Soulagé, oui ; rassuré, pas encore. Je bénis Dieu d’un abri qu’on nous rend après tant d’années sans toit, et je prie qu’il soit solide. Mais je n’ai pas oublié le chemin par où nous sommes venus, ni ce qu’il en a coûté aux nôtres, et je sais que rien n’est acquis qu’on ne l’ait vu durer. Je reprendrai demain mon prêche, dans le lieu qu’on me permet, avec un peu moins de crainte qu’hier et pas encore assez de sûreté pour dormir sans y penser. C’est, je crois, où en sont la plupart des miens. Nous prenons ce qu’on nous donne, la main ouverte et l’œil ouvert.

Le contexte

Depuis 1562, huit édits de pacification ont déjà été signés puis rompus (Amboise 1563, Saint-Germain 1570, Beaulieu 1576, Poitiers 1577, entre autres) ; l’édit signé à Nantes est la neuvième tentative de paix intérieure.

Le roi Henri IV, né et élevé dans la religion réformée, a abjuré à Saint-Denis le 25 juillet 1593, avant d’être sacré à Chartres et reçu dans Paris.

L’édit garantit la liberté de conscience dans tout le royaume, mais n’autorise l’exercice public du culte réformé que dans des lieux limités, et l’interdit notamment dans Paris et plusieurs grandes villes.

Le texte prévoit des places de sûreté remises aux protestants pour un temps, avec garnisons entretenues aux frais du roi, ainsi que des chambres de justice où siègent des juges des deux confessions.

Pour avoir pleine force de loi, l’édit doit encore être vérifié et enregistré par les parlements : au moment de cet entretien, cette étape n’est pas franchie.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce que le pasteur pouvait savoir et éprouver au début de mai 1598. Il ne préjuge ni de l’enregistrement de l’édit, ni de sa durée, ni de rien de ce qui adviendra ensuite : la question de savoir si cette paix tiendra reste entière.

Ce que l’on sait

  • L’édit accorde la liberté de conscience dans tout le royaume et autorise l’exercice du culte réformé là où il était établi, dans certains fiefs et en des lieux comptés par bailliage.
  • Le culte réformé demeure interdit dans Paris et dans plusieurs grandes villes du royaume.
  • Le roi concède aux protestants des places de sûreté pour un temps limité, avec garnisons entretenues à ses frais, et un subside pour l’entretien des ministres.
  • L’édit ouvre aux protestants l’accès aux charges, aux universités et aux hôpitaux, et institue des chambres de justice mêlant juges des deux confessions.

Ce que l’on ignore

  • Si les parlements vérifieront et enregistreront l’édit, condition de sa pleine force, et dans quels délais.
  • Ce qu’il adviendra des places de sûreté au terme des huit années pour lesquelles elles sont concédées.
  • Si le roi tiendra durablement ses engagements, ou si cet édit connaîtra le sort des huit paix précédentes.
  • Quel effet la paix annoncée avec l’Espagne aura sur la protection réelle accordée aux protestants.

Sources historiques utilisées

secondary

Édit de Nantes — Wikipédia

Structure de l’édit, liberté de conscience et de culte, lieux d’exercice autorisés et interdits, places de sûreté et chambres mi-parties.

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Reconstruction éditoriale — Aujourd’hier

L’interlocuteur est un personnage composite reconstitué à partir de la sensibilité documentée des pasteurs réformés au printemps 1598. Les propos sont illustratifs de cette disposition d’esprit, non le verbatim d’une personne réelle. La forme d’entretien imite un média du temps.

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