« J’ai rendu mon épée au roi, non ma parole à mes ennemis »
À Nantes, où le roi tient sa cour depuis le 12 avril, le duc de Mercœur — dernier des grands chefs de la Ligue à avoir rendu les armes, gouverneur de Bretagne seize ans durant, cousin des Guise, longtemps appuyé par l’Espagne — a accordé un long entretien à notre rédaction, le premier depuis sa soumission en personne à Briollay le mois dernier. Il parle en homme qui a traité, non qu’on a réduit : dans quel esprit il a ployé le genou, ce qu’il abandonne et ce qu’il garde, ce qu’il attend d’un roi auquel il vient de jurer fidélité — sans rien renier de ce qu’il fut.
De tous les princes qui prirent les armes au nom de la Ligue, il fut le dernier à les déposer. Beau-frère du feu roi Henri III, cousin des Guise, gouverneur de Bretagne depuis 1582, Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur et de Penthièvre, a tenu sa province près de dix ans contre l’autorité du roi de France, un temps maître d’un gouvernement rival à Nantes et soutenu par les armes de l’Espagne. Le mois dernier, à Briollay, il est venu en personne se remettre entre les mains de Sa Majesté. Le traité qui règle sa soumission a été arrêté à Angers le 20 mars.
Nous l’avons trouvé à Nantes, dans cette ville qu’il a si longtemps gouvernée et qui reçoit aujourd’hui le roi dans ses murs. Il nous a reçus sans faste et sans humeur, avec la mesure d’un homme qui sait ce qu’il vient de céder et ce qu’il a obtenu en le cédant. Il a voulu parler longuement, car, dit-il, on a beaucoup écrit sur sa reddition et fort peu sur les raisons qui l’ont conduit à traiter. Nous lui avons laissé la parole.
Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur et de Penthièvre, gouverneur de Bretagne, dernier grand chef de la Ligue à s’être soumis au roi
Le duc de Mercœur est un personnage historique réel, et les faits ici évoqués — sa soumission à Briollay, le traité d’Angers du 20 mars, le gouvernement de Bretagne remis à César de Vendôme, les titres et places qu’il conserve, le mariage projeté de sa fille — sont datés et documentés. En revanche, aucune de ses répliques n’est un mot attesté : nulle « petite phrase » du duc n’a subsisté. Ses propos sont une reconstitution éditoriale, la mise en voix d’une posture plausible et documentée — celle d’un grand seigneur ligueur qui traite en position de force à la fin d’avril 1598 —, non un verbatim. Le lecteur se souviendra qu’à cette date ni l’édit de pacification, encore en rédaction, ni la paix avec l’Espagne, encore en pourparlers, ne sont acquis.
Vous fûtes le dernier à tenir. Pourquoi traiter maintenant, plutôt que de tenir encore ?
Parce qu’on traite bien quand on tient encore quelque chose, et mal quand on n’a plus rien entre les mains. J’ai des villes, j’ai des gens de guerre sous mes enseignes, une province qui me connaît pour son gouverneur depuis seize ans. C’est avec cela qu’on parle à un roi, non les mains nues. Attendre d’être réduit à merci, cela n’eût pas été de la constance, cela n’eût été que de l’obstination, et l’obstination se paie sans qu’on vous en sache le moindre gré. Et puis je ne me ferai pas plus fort que je ne suis. Depuis que M. de Mayenne, chef de notre parti, a fait sa paix voici deux ans, je suis demeuré seul de mon rang à tenir tête. Autour de moi, tout s’est rangé, l’un après l’autre. Un homme seul peut faire durer une place ; il ne fait pas durer une cause. J’ai jugé que l’heure de traiter était venue tandis qu’elle m’était encore favorable, et non lorsqu’elle ne le serait plus.
Le roi est catholique depuis cinq ans. Que reste-t-il de la cause pour laquelle vous avez pris les armes ?
Vous touchez au vif, et je ne biaiserai pas. Quand j’ai pris les armes, le trône semblait devoir échoir à un prince que Rome tenait pour hérétique et relaps ; il y allait, à mes yeux et à ceux de beaucoup, du salut de la religion dans ce royaume. Cela, je l’ai cru, et je le dis sans en rougir : je ne suis pas de ceux qui renient au soir ce qu’ils ont tenu pour juste au matin. Mais le roi s’est fait instruire, il a abjuré, il a été reçu par le Saint-Père. La religion catholique est celle du roi et celle de l’État. La cause pour laquelle j’avais tiré l’épée, en ce qu’elle avait de plus haut, se trouve donc, sur ce point, satisfaite par le roi lui-même. On ne fait pas la guerre à un prince catholique au nom de la défense des catholiques. Ce qui m’armait n’est plus ; il serait insensé de demeurer en armes pour un motif qui a cessé d’exister.
L’Espagne vous a longtemps soutenu. Cet appui, aujourd’hui, ne vous embarrasse-t-il pas ?
Il m’a servi, je n’en ferai pas mystère : sans les secours d’Espagne, je n’aurais pas tenu la Bretagne aussi longtemps. Les troupes de Don Juan del Águila se sont établies sur le Blavet ; il en est venu près de deux mille jusqu’au Pellerin, à la porte de Nantes, sur la Loire ; et c’est avec ce concours qu’on a défait les gens du roi à Craon, voici quelques années. Voilà pour le service rendu. Mais un tel appui, avec le temps, embarrasse plus qu’il ne soulage. On ne loge pas chez soi les soldats d’un roi étranger sans qu’il finisse par se croire chez lui. Le peuple de Bretagne les a vus d’abord comme des alliés, puis comme une garnison qui ne s’en va point. Et voici que l’Espagne elle-même traite désormais de son côté : elle regarde à sa propre paix avec la France. Un homme qui s’appuierait aujourd’hui tout entier sur elle s’appuierait sur un bâton qui se retire. J’ai préféré traiter par moi-même, pour mes raisons, avant qu’on ne traite par-dessus ma tête.
Vous vous êtes jeté aux pieds du roi à Briollay. Un homme de votre maison peut-il en sortir sans y perdre l’honneur ?
Je me suis incliné devant mon roi, non devant un vainqueur qui m’eût pris à la gorge. C’est toute la différence, et elle est entière. S’humilier devant un ennemi qu’on a combattu et qui vous tient, cela, oui, serait une honte, et je ne l’aurais pas fait. Reconnaître son roi légitime et lui rendre l’hommage qui lui est dû, il n’y a là nulle bassesse : c’est l’ordre même par lequel un gentilhomme se tient debout. Je suis de la maison de Lorraine, et je n’oublie pas de qui je descends. Mais c’est justement parce que je sais mon rang que je puis ployer le genou sans le rabaisser. L’honneur d’un grand n’est pas de ne s’incliner jamais ; il est de savoir devant qui l’on s’incline, et pourquoi. Devant le roi de France, un prince ne déchoit pas ; il se remet à sa place.
Que remettez-vous au roi ?
Le gouvernement de Bretagne, que je tiens depuis 1582. C’est le prix principal, et je ne feindrai pas que ce soit peu. Une province entière, ses ports, ses places, l’autorité que j’y exerçais au nom du roi et que j’ai, dans les troubles, exercée pour mon compte — tout cela, je le rends. Un gouverneur n’est pas propriétaire de sa province ; il la tient du roi et la lui rend quand le roi la redemande. Le mien me la redemande ; je la lui rends. Voilà ce qui, de tout ce que je cède, me coûte le plus, car un homme se fait à une province comme à sa propre maison.
Et qui vous succède à ce gouvernement ?
Un enfant : César de Vendôme, qui n’a pas encore ses quatre ans. C’est le fils du roi, légitimé par lui, et Sa Majesté le pourvoit de la Bretagne. Vous me direz qu’un gouvernement de cette conséquence à un enfant de cet âge, cela paraît étrange. Il n’en est rien. Le roi n’installe pas un enfant pour qu’un enfant gouverne ; il place son propre sang là où j’étais, pour marquer que la Bretagne rentre dans la main du roi et n’en sortira plus. On gouvernera pour l’enfant en attendant qu’il soit d’âge. Ce qui compte, c’est le nom qu’on met à ma place : ce n’est pas celui d’un autre grand seigneur, c’est celui du fils du roi. Je comprends fort bien ce que cela veut dire, et je ne le trouve pas mauvais.
Que conservez-vous, en échange de ce que vous cédez ?
On ne m’a point dépouillé, et il faut le dire, car le bruit voudrait qu’un vaincu sorte nu de l’affaire. Je garde mes titres : je demeure duc de Mercœur et de Penthièvre. Je garde plusieurs places en Bretagne, que je tiendrai encore un temps — Guingamp, Moncontour, Lamballe, l’île de Bréhat —, non plus comme un parti qui résiste, mais comme des sûretés qu’on me laisse le temps de la confiance. Et je garde, surtout, le patrimoine de Penthièvre, qui vient de ma femme, Marie de Luxembourg. Ces terres et ces droits ne sont pas des faveurs du roi : ce sont des biens de sa maison à elle, que ni la guerre ni la paix ne sauraient m’ôter sans injustice. Un homme qui traite ne troque pas l’héritage de sa femme contre son pardon. J’ai rendu ce qui était au roi ; je garde ce qui est à nous. La différence est de droit, non de faveur.
On parle d’une compensation considérable en argent. Qu’en est-il au juste ?
On en parle plus que je n’en touche, croyez-le bien. Il est question d’une somme, et j’entendrai qu’elle soit à la mesure de ce que je remets ; on avance le chiffre de plusieurs millions de livres. Mais je me garderai de vous donner un compte arrêté, car il ne l’est pas. Les comptes ne sont pas faits, et rien n’est encore versé. Vous n’ignorez pas dans quel état la longue guerre a laissé le trésor du roi. Promettre des millions et les payer sont deux choses fort distinctes, et l’on sait quelle distance il y a de l’une à l’autre. Ce qu’on m’accorde, si on me l’accorde, se versera par parties et sur plusieurs années, non d’un coup ni sans peine. Je serais mal avisé de tenir pour reçu ce qui n’est encore qu’écrit. J’attends de voir venir les deniers avant de les compter miens.
On dit aussi qu’un mariage doit sceller votre accord avec le roi.
Il en est question, et je ne le cache pas, car c’est la part la plus haute de tout ce qui se traite. J’ai une fille unique, Françoise, qui n’a pas encore six ans. Elle est mon seul enfant, l’héritière de Penthièvre et des droits que ma maison peut prétendre en Bretagne. On projette de la fiancer à ce même César de Vendôme, le fils du roi, à qui échoit mon gouvernement. Vous voyez le dessein, il est clair des deux côtés. Le roi arrime à son propre sang la maison qui a le plus tenu la Bretagne : en unissant mon héritière à son fils, il fait entrer dans sa lignée ce que je lui remets. Et moi, qui n’ai point de fils pour me continuer, je place ma fille au plus haut qu’un père le puisse, auprès du sang de France. Ce sont deux enfants, entendez-le bien : rien n’est célébré, il ne peut rien l’être avant des années. On les fiance. Si cette union se fait, elle nouera nos deux maisons ; mais elle est encore tout entière à venir, et je ne parle ici que d’un projet, non d’un fait accompli.
Vous avez déjà changé de camp. Pourquoi le roi vous croirait-il fidèle à présent ?
La question est juste, et je n’en prends pas ombrage. Un homme qui s’est levé contre son roi et qui vient se ranger doit s’attendre à ce qu’on pèse sa parole. Je répondrai simplement : ce qui m’a fait résister a disparu, donc ce qui me ferait rompre a disparu aussi. Je m’étais armé pour une cause que je croyais menacée ; le roi, en se faisant catholique, l’a mise à couvert. Il n’y a plus, dans ce royaume, de motif qui me porte à reprendre les armes contre lui. Et puis j’ai prêté serment, non du bout des lèvres, mais en personne, à Briollay, la main dans la main du roi. Un homme de mon rang n’engage pas cela à la légère. On me croira ou non ; le temps en jugera mieux que mes protestations. Mais qu’on y songe : je n’ai pas trahi par humeur ni par gain, j’ai combattu pour un motif, et ce motif n’est plus. La fidélité que je promets aujourd’hui repose sur cela, qui vaut mieux que toutes les assurances : je n’ai plus de raison d’être infidèle.
Regrettez-vous d’avoir été de la Ligue ?
Non, et je ne vous ferai pas l’injure de vous mentir pour vous plaire. Je ne renie pas ce que j’ai été. Quand le trône paraissait devoir passer à un prince que l’Église tenait pour hérétique, j’ai défendu ce que je croyais juste, avec ceux de ma maison et de ma foi. On ne se repent pas d’avoir servi sa conscience au temps où elle vous le commandait. Mais je ne viendrai pas non plus faire l’apologie de ces années, ni prêcher qu’il faille recommencer. Ce temps est clos. Le roi est catholique, la question qui nous divisait est vidée, et un homme sage ne rallume pas une guerre dont la cause s’est éteinte. J’ai fait ce que je devais quand je le devais ; je fais aujourd’hui ce que je dois. Il n’y a là ni reniement d’hier ni reniement de ce jour : il y a un homme qui suit sa raison selon que le temps la lui montre.
On négocie un édit pour les protestants, et une paix avec l’Espagne. Qu’en espérez-vous, qu’en redoutez-vous ?
De la paix avec l’Espagne, j’espère franchement du bien. Ce royaume saigne depuis trop d’années ; que les armes se taisent au-dehors comme au-dedans, c’est le vœu de tout homme qui aime la France, et je ne suis pas le dernier à le former. Les pourparlers sont en cours, dit-on ; je souhaite qu’ils aboutissent, sans oser encore les tenir pour conclus. De l’édit qu’on rédige en cette ville pour ceux de la religion prétendue réformée, je vous parlerai avec plus de partage. Je suis catholique, je l’ai toujours été, et je ne saurais me réjouir sans réserve qu’on accorde beaucoup à ceux dont j’ai combattu le parti. Je redoute qu’on ne leur donne trop, des places, des sûretés, une liberté qui à mes yeux passe la mesure. Mais je désire par-dessus tout que ces guerres finissent, et je sais qu’une paix se paie de concessions qui déplaisent. Cet édit n’est pas encore signé ; on le dit en rédaction. J’en attends ce que tout le monde en attend : qu’il ferme les plaies sans en rouvrir d’autres. Est-ce qu’il le fera ? Nul ne le peut dire tant qu’il n’est pas arrêté.
À ceux qui disent que vous vous êtes vendu, que répondez-vous ?
Qu’ils confondent se vendre et traiter. Celui qui se vend livre ce qui n’est pas à lui et prend un prix pour sa honte. Moi, j’ai remis au roi ce qui était au roi — sa province —, et j’ai obtenu, en le lui remettant de bonne grâce et à temps, qu’on me laisse mes titres, mes biens et mon rang. Cela s’appelle traiter, et l’on traite d’autant mieux qu’on a de quoi. J’ai traité cher, oui, parce que je tenais de quoi négocier : des places, des soldats, une province. Un homme qui n’a rien ne vend rien ; on le prend. J’avais quelque chose, je l’ai porté au marché en homme qui sait ce qu’il vaut. Se soumettre à son roi n’est pas se vendre ; c’est rentrer dans l’ordre, et il valait mieux y rentrer debout, en traitant, que contraint et la corde au cou. J’ai rendu mon épée au roi. Je n’ai pas, pour autant, rendu ma parole à ceux qui furent mes ennemis, ni renié ce que je fus. Que ceux qui parlent de vente me montrent ce que j’ai livré qui ne fût pas au roi de droit.