« J’ai ouvert les vannes de mon propre bateau » — un marin rescapé raconte la nuit du sabordage
Il n’est ni officier ni chef : un homme du rang, un quartier-maître qui a reçu l’ordre, gagné son poste de sabordage et regardé sombrer son navire. Il a passé la nuit à bord, puis dans l’eau et le mazout de la rade. Quelques heures après l’évacuation, il raconte ce petit matin à sa hauteur — l’irruption des blindés, l’attente, les vannes qu’on ouvre, le froid, et cette idée simple qui tenait tout : que ces coques ne seraient « à personne d’autre que nous ».
On l’a retrouvé à terre, en fin de matinée, du côté du port, assis sur une caisse contre un mur, une couverture puis une veste civile jetées sur les épaules par-dessus ce qui lui restait d’uniforme. Les cheveux collés, les mains noires, une odeur de mazout qui ne le quittait pas et qu’aucun de nous, autour, ne pouvait ignorer. Il grelottait par à-coups, sans en avoir l’air conscient. Il a accepté de parler à condition qu’on ne dise ni qui il est, ni sur quel bâtiment il servait.
Il ne cherche pas ses effets, il ne raconte pas une bataille. Il dit une nuit, la sienne, celle qu’il a vécue depuis le fond d’un navire, dans le bruit et le froid, sans jamais rien savoir de ce qui se décidait plus haut. « Je n’étais pas sur la passerelle, prévient-il d’emblée. J’étais en bas, avec les vannes. C’est de là que je vous parle. »
Un quartier-maître de la flotte de Toulon, rescapé du sabordage (anonymat préservé) — personnage composite
Notre interlocuteur servait à bord de l’un des grands bâtiments sabordés dans la rade au matin du 27 novembre. C’est un homme du rang : quartier-maître, il n’a rien décidé de ce qui s’est joué cette nuit-là ; il a reçu des ordres et les a exécutés. Il a demandé que ni son nom ni celui de son navire ne soient publiés, et nous respectons cet anonymat. Le lecteur est averti d’emblée : ce témoin est un personnage composite, une reconstruction éditoriale des « Échos du Passé » bâtie à partir de sources documentaires ; il n’est pas une personne réelle, mais condense la voix de plusieurs marins du rang de la flotte de Toulon. L’entretien a été recueilli ce 27 novembre, quelques heures après l’évacuation, à l’écart des emprises militaires. Il parle par phrases courtes, encore mal remis de la nuit.
Où étiez-vous quand la nuit a basculé ?
En bas, dans les coursives, à mon poste. On était sous pression réduite depuis des jours, les feux en veille, juste de quoi tenir les auxiliaires. Cette nuit-là je n’avais pas le quart tout de suite, mais personne ne dormait vraiment. On somnolait tout habillés, prêts à bondir. Il faisait ce froid humide de fin novembre qui prend dans le métal, qui vous entre dans les os malgré les chaudières. On attendait comme on attendait depuis le 11, depuis que les Allemands étaient descendus. Deux semaines à guetter, à sursauter pour rien. On s’était presque habitué à ne rien voir venir. Et puis voilà.
Comment avez-vous su que « ça y était » ?
Le branle-bas. Les sifflets, les ordres qu’on se répète d’un compartiment à l’autre, le pas des hommes au-dessus de vous sur le pont. Les moteurs, les diesels de secours qu’on lance. On sent tout de suite que ce n’est pas un exercice, à la manière dont ça se met en route. Après, en bas, vous ne voyez rien. On tend l’oreille, on attrape des bouts. On s’est passé le mot que les blindés étaient entrés, du côté de Lamalgue, qu’on forçait l’arsenal, que ça y était pour de bon. Mais moi, à mon poste, je ne voyais rien de tout ça. Le rang, il ne voit que le bout de la chaîne. On ne sait même pas bien l’heure. Il faisait encore nuit noire, ça je peux le dire. Le reste, c’est ce qu’on se disait de bouche à oreille, et ce qu’on se dit à ce moment-là n’est pas toujours vrai.
L’ordre — comment vous est-il arrivé ?
Par la voie du bord, comme le reste. De proche en proche, transmis, répété. Bref. Un mot, au fond : saborder. On l’attendait, ce mot, on l’avait entendu cent fois depuis des mois, aux exercices, dans les consignes qu’on nous rabâchait. « Le cas échéant, saborder. » On croyait le connaître. Et puis il arrive pour de vrai, dans la nuit, et ce n’est plus le même mot. Le même mot, et pas du tout la même chose. Là, il n’y a plus de « le cas échéant ». C’est maintenant, c’est votre bateau, c’est vos mains. J’ai eu un moment, une seconde, où je n’y croyais pas. Puis on y va, parce que c’est ce qu’on fait, parce que c’est le poste.
Qu’avez-vous fait, de vos mains ?
Chacun a son poste de sabordage, désigné d’avance. On le connaît, on l’a répété. Le mien, c’était les prises d’eau et les vannes, en bas. Alors on ouvre. Les prises d’eau à la mer, les vannes de ballast, les purges — tout ce qui fait entrer l’eau et noyer les compartiments. Vous ouvrez, et vous entendez la mer venir. Ça n’a rien de grand, vous savez. C’est de la mécanique, des volants qu’on tourne, des tapes qu’on démonte. Les mains font le travail qu’elles ont appris. C’est la tête qui a du mal à suivre, parce que la tête sait très bien ce que ça veut dire, l’eau qui monte dans un navire qu’on n’a pas ordre de vider. On noie les compartiments l’un après l’autre. Après, on remonte, tant qu’on peut encore remonter.
Et le reste de l’équipage ?
Chacun le sien, chacun à sa besogne. Pendant que je suis aux vannes, d’autres posent les charges. Sur les tourelles, sur les chaudières, sur les turbines — tout ce qui fait qu’un navire est un navire de guerre et pas une carcasse. On sabote aussi ce qui ne coule pas : les culasses des pièces, les appareils de visée, les postes de radio. Tout ce qu’on peut casser pour que ça ne serve à personne. Et le plus étrange, c’est le silence là-dedans. Pas de cris, pas de désordre. Des gestes réglés, comme à l’exercice, mais dans le vrai. Des hommes qui font ce qu’ils ont appris à faire sans un mot de trop, la mâchoire serrée. On se regarde à peine. On sait tous ce qu’on est en train de faire.
Qu’a-t-on entendu, vu, senti ?
Au loin, des tirs. On en a entendu, oui, du côté de la rade. Ce qu’on en disait, sur le moment, c’est qu’on aurait tiré, qu’il y aurait eu un abordage vers le Strasbourg — mais ça, je vous le donne comme on se le passait, de bouche en bouche, je n’ai rien vu. Puis les premières explosions, sourdes, qu’on sent autant qu’on les entend, dans la coque et dans la poitrine. De la fumée qui monte partout sur la rade, des lueurs. Le jour qui commence à venir, une aube grise, sale, avec cette fumée dessus. Et le mazout. L’odeur d’abord, puis le mazout lui-même, partout, sur l’eau, sur les mains, dans la bouche. Voilà ce que je garde. Le gris, le bruit, et cette odeur qui ne part pas.
Le moment où votre navire a commencé à couler ?
L’eau qui monte, on l’entend et on la sent avant de la voir. Le pont qui prend de la gîte sous vos pieds, qui penche, tout doucement d’abord, puis pas doucement du tout. On évacue à ce moment-là, dans cette pente qui s’accentue, en se tenant à ce qu’on peut. Et on regarde. On regarde couler ce qui était, pour nous, une maison. Je ne trouve pas d’autre mot. On y vivait, on y dormait, on y mangeait, on connaissait chaque coursive dans le noir. Et on la regarde s’enfoncer. On n’emporte rien, ou presque rien — ce qu’on a sur soi, ce qu’on a eu le temps d’attraper. Le reste descend avec le bateau. On laisse tout. C’est bête, mais on pense à des riens, à un objet, à une photo. Et puis il faut sauter, ou descendre, et se débrouiller dans l’eau.
Couler son propre bateau, comment ça se vit, en bas ?
Ce n’est pas de la bravoure, si c’est ce que vous cherchez. N’allez pas écrire que c’était un beau geste, je ne vous laisserai pas dire ça. C’est un refus, plutôt. On nous avait mis dans la tête, depuis toujours, une chose simple : ces bateaux, ni aux Allemands, ni aux Anglais. Ni aux uns, ni aux autres. À personne. Et quand vous êtes là, dans la nuit, la main sur la vanne, c’est cette phrase-là qui reste, quand tout le reste s’embrouille. On ne les laisse pas prendre. C’est tout. Ce n’est pas fier, ce n’est pas glorieux, c’est un déchirement, mais c’est un non. On dit non de la seule façon qui nous reste : en les envoyant au fond nous-mêmes, plutôt que de les voir partir sous un autre pavillon.
Mers el-Kébir — est-ce que ça pesait ?
Ça pesait. Ne croyez pas que ce soit une affaire d’officiers, ces choses-là. Au poste d’équipage aussi, on l’a dans le ventre. Juillet 40, les Anglais qui tirent sur les nôtres à Mers el-Kébir, et des centaines de morts — près de treize cents, à ce qu’on disait, des camarades, des hommes comme nous. Ça ne s’oublie pas au poste. Je vais vous le dire crûment, comme on le pense entre nous : beaucoup, ici, n’aiment pas les Anglais, et c’est de là que ça vient. Alors quand on nous répète qu’il faut, s’il le faut, empêcher les Anglais d’entrer autant que les Allemands, personne au poste ne trouve ça absurde. On a payé une fois pour savoir qu’une voile étrangère, même d’un ancien ami, ça peut tirer. Ça compte, cette nuit-là, dans ce qu’on fait. Pas comme une consigne d’en haut. Comme une rancune qu’on porte.
Aviez-vous compris ce qui se décidait au-dessus de vous ?
Non. Franchement, non. Les amiraux, pour nous, ce sont des noms. De Laborde, Marquis — on les connaît de nom, on les a peut-être aperçus une fois à une revue, de loin. Ce qu’ils se disaient cette nuit-là, ce qu’ils ont décidé, à quelle heure, sur quel ordre venu d’où — je n’en sais rien, et je ne suis pas là pour vous en parler. On était en bas. On a reçu le mot, on l’a fait. Je ne dis pas de mal d’eux, remarquez, je ne suis pas à leur place et je ne sais pas ce qu’ils avaient à décider. Mais je ne vais pas non plus vous réciter des raisons que je n’ai pas. Ce qui se joue tout en haut, ça reste tout en haut. Nous, on avait les vannes.
A-t-on parlé de résister, de partir ?
Il s’en est dit, des choses, au poste, dans la confusion. On racontait que des sous-marins auraient forcé la passe, qu’ils seraient sortis. Où ? Pour aller où ? Personne ne le savait. On se le passait comme le reste, sans rien pouvoir vérifier, et je vous le donne pour ce bruit et rien de plus. Ce qu’on en pensait, en bas ? Certains trouvaient qu’ils avaient bien fait de sortir, plutôt que de couler à quai. D’autres haussaient les épaules. On ne savait pas où ils allaient, alors on ne savait pas quoi en penser. N’allez pas mettre de grands mots là-dessus. On n’a pas parlé de je ne sais quel geste, de je ne sais quelle cause. On a fait ce qu’on nous a dit, on a coulé nos bateaux, et quelques-uns sont sortis. Le reste, c’est vous qui le direz peut-être, pas moi.
Et maintenant, le petit matin d’après ?
On est à terre, trempés, noirs de mazout, avec ce qu’on nous a jeté sur le dos. La rade fume encore. On voit dépasser des coques, des mâts penchés, de la fumée sur l’eau grise. C’est un spectacle qu’on n’oubliera pas, mais sur le moment on ne le regarde même pas vraiment : on cherche les autres des yeux. Les camarades. Qui est là, qui n’est pas là. On dit qu’il y a eu des morts, une douzaine, des blessés, mais personne ne sait au juste, on donne des chiffres qui changent d’une bouche à l’autre, rien n’est sûr. On compte, on recompte, on attend de voir apparaître une tête connue. Et par-dessus tout ça, une fatigue comme je n’en ai jamais eu, et un vide. Un grand vide. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Où on va nous envoyer, ce qu’on va devenir. Rien.
Un dernier mot ?
Je n’ai pas de belle phrase. Ne cherchez pas à faire de moi un héros, il n’y en a pas eu, et ne cherchez pas non plus à faire un coupable, il n’y en a pas eu non plus, pas chez nous en bas. On a reçu un ordre, on l’a fait, et ça nous a déchiré le cœur, voilà tout. Ces bateaux, ils étaient à nous. Ils ne seront à personne. C’est la seule chose que je sais dire de sûr ce matin. Pour le reste — ce que ça voudra dire, ce qu’on en pensera plus tard —, je n’en sais rien et je ne suis pas celui qui doit le dire. Moi, j’ai ouvert les vannes de mon propre bateau, et je l’ai regardé partir. Ça me suffit pour aujourd’hui.