← Retour à l’édition Entretien

« J’ai ouvert les vannes de mon propre bateau » — un marin rescapé raconte la nuit du sabordage

Il n’est ni officier ni chef : un homme du rang, un quartier-maître qui a reçu l’ordre, gagné son poste de sabordage et regardé sombrer son navire. Il a passé la nuit à bord, puis dans l’eau et le mazout de la rade. Quelques heures après l’évacuation, il raconte ce petit matin à sa hauteur — l’irruption des blindés, l’attente, les vannes qu’on ouvre, le froid, et cette idée simple qui tenait tout : que ces coques ne seraient « à personne d’autre que nous ».

Fernand Roustan 27 novembre 1942 12 min de lecture

On l’a retrouvé à terre, en fin de matinée, du côté du port, assis sur une caisse contre un mur, une couverture puis une veste civile jetées sur les épaules par-dessus ce qui lui restait d’uniforme. Les cheveux collés, les mains noires, une odeur de mazout qui ne le quittait pas et qu’aucun de nous, autour, ne pouvait ignorer. Il grelottait par à-coups, sans en avoir l’air conscient. Il a accepté de parler à condition qu’on ne dise ni qui il est, ni sur quel bâtiment il servait.

Il ne cherche pas ses effets, il ne raconte pas une bataille. Il dit une nuit, la sienne, celle qu’il a vécue depuis le fond d’un navire, dans le bruit et le froid, sans jamais rien savoir de ce qui se décidait plus haut. « Je n’étais pas sur la passerelle, prévient-il d’emblée. J’étais en bas, avec les vannes. C’est de là que je vous parle. »

Grand entretien

Un quartier-maître de la flotte de Toulon, rescapé du sabordage (anonymat préservé) — personnage composite

Notre interlocuteur servait à bord de l’un des grands bâtiments sabordés dans la rade au matin du 27 novembre. C’est un homme du rang : quartier-maître, il n’a rien décidé de ce qui s’est joué cette nuit-là ; il a reçu des ordres et les a exécutés. Il a demandé que ni son nom ni celui de son navire ne soient publiés, et nous respectons cet anonymat. Le lecteur est averti d’emblée : ce témoin est un personnage composite, une reconstruction éditoriale des « Échos du Passé » bâtie à partir de sources documentaires ; il n’est pas une personne réelle, mais condense la voix de plusieurs marins du rang de la flotte de Toulon. L’entretien a été recueilli ce 27 novembre, quelques heures après l’évacuation, à l’écart des emprises militaires. Il parle par phrases courtes, encore mal remis de la nuit.

Où étiez-vous quand la nuit a basculé ?

En bas, dans les coursives, à mon poste. On était sous pression réduite depuis des jours, les feux en veille, juste de quoi tenir les auxiliaires. Cette nuit-là je n’avais pas le quart tout de suite, mais personne ne dormait vraiment. On somnolait tout habillés, prêts à bondir. Il faisait ce froid humide de fin novembre qui prend dans le métal, qui vous entre dans les os malgré les chaudières. On attendait comme on attendait depuis le 11, depuis que les Allemands étaient descendus. Deux semaines à guetter, à sursauter pour rien. On s’était presque habitué à ne rien voir venir. Et puis voilà.

Comment avez-vous su que « ça y était » ?

Le branle-bas. Les sifflets, les ordres qu’on se répète d’un compartiment à l’autre, le pas des hommes au-dessus de vous sur le pont. Les moteurs, les diesels de secours qu’on lance. On sent tout de suite que ce n’est pas un exercice, à la manière dont ça se met en route. Après, en bas, vous ne voyez rien. On tend l’oreille, on attrape des bouts. On s’est passé le mot que les blindés étaient entrés, du côté de Lamalgue, qu’on forçait l’arsenal, que ça y était pour de bon. Mais moi, à mon poste, je ne voyais rien de tout ça. Le rang, il ne voit que le bout de la chaîne. On ne sait même pas bien l’heure. Il faisait encore nuit noire, ça je peux le dire. Le reste, c’est ce qu’on se disait de bouche à oreille, et ce qu’on se dit à ce moment-là n’est pas toujours vrai.

L’ordre — comment vous est-il arrivé ?

Par la voie du bord, comme le reste. De proche en proche, transmis, répété. Bref. Un mot, au fond : saborder. On l’attendait, ce mot, on l’avait entendu cent fois depuis des mois, aux exercices, dans les consignes qu’on nous rabâchait. « Le cas échéant, saborder. » On croyait le connaître. Et puis il arrive pour de vrai, dans la nuit, et ce n’est plus le même mot. Le même mot, et pas du tout la même chose. Là, il n’y a plus de « le cas échéant ». C’est maintenant, c’est votre bateau, c’est vos mains. J’ai eu un moment, une seconde, où je n’y croyais pas. Puis on y va, parce que c’est ce qu’on fait, parce que c’est le poste.

Qu’avez-vous fait, de vos mains ?

Chacun a son poste de sabordage, désigné d’avance. On le connaît, on l’a répété. Le mien, c’était les prises d’eau et les vannes, en bas. Alors on ouvre. Les prises d’eau à la mer, les vannes de ballast, les purges — tout ce qui fait entrer l’eau et noyer les compartiments. Vous ouvrez, et vous entendez la mer venir. Ça n’a rien de grand, vous savez. C’est de la mécanique, des volants qu’on tourne, des tapes qu’on démonte. Les mains font le travail qu’elles ont appris. C’est la tête qui a du mal à suivre, parce que la tête sait très bien ce que ça veut dire, l’eau qui monte dans un navire qu’on n’a pas ordre de vider. On noie les compartiments l’un après l’autre. Après, on remonte, tant qu’on peut encore remonter.

Et le reste de l’équipage ?

Chacun le sien, chacun à sa besogne. Pendant que je suis aux vannes, d’autres posent les charges. Sur les tourelles, sur les chaudières, sur les turbines — tout ce qui fait qu’un navire est un navire de guerre et pas une carcasse. On sabote aussi ce qui ne coule pas : les culasses des pièces, les appareils de visée, les postes de radio. Tout ce qu’on peut casser pour que ça ne serve à personne. Et le plus étrange, c’est le silence là-dedans. Pas de cris, pas de désordre. Des gestes réglés, comme à l’exercice, mais dans le vrai. Des hommes qui font ce qu’ils ont appris à faire sans un mot de trop, la mâchoire serrée. On se regarde à peine. On sait tous ce qu’on est en train de faire.

Qu’a-t-on entendu, vu, senti ?

Au loin, des tirs. On en a entendu, oui, du côté de la rade. Ce qu’on en disait, sur le moment, c’est qu’on aurait tiré, qu’il y aurait eu un abordage vers le Strasbourg — mais ça, je vous le donne comme on se le passait, de bouche en bouche, je n’ai rien vu. Puis les premières explosions, sourdes, qu’on sent autant qu’on les entend, dans la coque et dans la poitrine. De la fumée qui monte partout sur la rade, des lueurs. Le jour qui commence à venir, une aube grise, sale, avec cette fumée dessus. Et le mazout. L’odeur d’abord, puis le mazout lui-même, partout, sur l’eau, sur les mains, dans la bouche. Voilà ce que je garde. Le gris, le bruit, et cette odeur qui ne part pas.

Le moment où votre navire a commencé à couler ?

L’eau qui monte, on l’entend et on la sent avant de la voir. Le pont qui prend de la gîte sous vos pieds, qui penche, tout doucement d’abord, puis pas doucement du tout. On évacue à ce moment-là, dans cette pente qui s’accentue, en se tenant à ce qu’on peut. Et on regarde. On regarde couler ce qui était, pour nous, une maison. Je ne trouve pas d’autre mot. On y vivait, on y dormait, on y mangeait, on connaissait chaque coursive dans le noir. Et on la regarde s’enfoncer. On n’emporte rien, ou presque rien — ce qu’on a sur soi, ce qu’on a eu le temps d’attraper. Le reste descend avec le bateau. On laisse tout. C’est bête, mais on pense à des riens, à un objet, à une photo. Et puis il faut sauter, ou descendre, et se débrouiller dans l’eau.

Couler son propre bateau, comment ça se vit, en bas ?

Ce n’est pas de la bravoure, si c’est ce que vous cherchez. N’allez pas écrire que c’était un beau geste, je ne vous laisserai pas dire ça. C’est un refus, plutôt. On nous avait mis dans la tête, depuis toujours, une chose simple : ces bateaux, ni aux Allemands, ni aux Anglais. Ni aux uns, ni aux autres. À personne. Et quand vous êtes là, dans la nuit, la main sur la vanne, c’est cette phrase-là qui reste, quand tout le reste s’embrouille. On ne les laisse pas prendre. C’est tout. Ce n’est pas fier, ce n’est pas glorieux, c’est un déchirement, mais c’est un non. On dit non de la seule façon qui nous reste : en les envoyant au fond nous-mêmes, plutôt que de les voir partir sous un autre pavillon.

Mers el-Kébir — est-ce que ça pesait ?

Ça pesait. Ne croyez pas que ce soit une affaire d’officiers, ces choses-là. Au poste d’équipage aussi, on l’a dans le ventre. Juillet 40, les Anglais qui tirent sur les nôtres à Mers el-Kébir, et des centaines de morts — près de treize cents, à ce qu’on disait, des camarades, des hommes comme nous. Ça ne s’oublie pas au poste. Je vais vous le dire crûment, comme on le pense entre nous : beaucoup, ici, n’aiment pas les Anglais, et c’est de là que ça vient. Alors quand on nous répète qu’il faut, s’il le faut, empêcher les Anglais d’entrer autant que les Allemands, personne au poste ne trouve ça absurde. On a payé une fois pour savoir qu’une voile étrangère, même d’un ancien ami, ça peut tirer. Ça compte, cette nuit-là, dans ce qu’on fait. Pas comme une consigne d’en haut. Comme une rancune qu’on porte.

Aviez-vous compris ce qui se décidait au-dessus de vous ?

Non. Franchement, non. Les amiraux, pour nous, ce sont des noms. De Laborde, Marquis — on les connaît de nom, on les a peut-être aperçus une fois à une revue, de loin. Ce qu’ils se disaient cette nuit-là, ce qu’ils ont décidé, à quelle heure, sur quel ordre venu d’où — je n’en sais rien, et je ne suis pas là pour vous en parler. On était en bas. On a reçu le mot, on l’a fait. Je ne dis pas de mal d’eux, remarquez, je ne suis pas à leur place et je ne sais pas ce qu’ils avaient à décider. Mais je ne vais pas non plus vous réciter des raisons que je n’ai pas. Ce qui se joue tout en haut, ça reste tout en haut. Nous, on avait les vannes.

A-t-on parlé de résister, de partir ?

Il s’en est dit, des choses, au poste, dans la confusion. On racontait que des sous-marins auraient forcé la passe, qu’ils seraient sortis. Où ? Pour aller où ? Personne ne le savait. On se le passait comme le reste, sans rien pouvoir vérifier, et je vous le donne pour ce bruit et rien de plus. Ce qu’on en pensait, en bas ? Certains trouvaient qu’ils avaient bien fait de sortir, plutôt que de couler à quai. D’autres haussaient les épaules. On ne savait pas où ils allaient, alors on ne savait pas quoi en penser. N’allez pas mettre de grands mots là-dessus. On n’a pas parlé de je ne sais quel geste, de je ne sais quelle cause. On a fait ce qu’on nous a dit, on a coulé nos bateaux, et quelques-uns sont sortis. Le reste, c’est vous qui le direz peut-être, pas moi.

Et maintenant, le petit matin d’après ?

On est à terre, trempés, noirs de mazout, avec ce qu’on nous a jeté sur le dos. La rade fume encore. On voit dépasser des coques, des mâts penchés, de la fumée sur l’eau grise. C’est un spectacle qu’on n’oubliera pas, mais sur le moment on ne le regarde même pas vraiment : on cherche les autres des yeux. Les camarades. Qui est là, qui n’est pas là. On dit qu’il y a eu des morts, une douzaine, des blessés, mais personne ne sait au juste, on donne des chiffres qui changent d’une bouche à l’autre, rien n’est sûr. On compte, on recompte, on attend de voir apparaître une tête connue. Et par-dessus tout ça, une fatigue comme je n’en ai jamais eu, et un vide. Un grand vide. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Où on va nous envoyer, ce qu’on va devenir. Rien.

Un dernier mot ?

Je n’ai pas de belle phrase. Ne cherchez pas à faire de moi un héros, il n’y en a pas eu, et ne cherchez pas non plus à faire un coupable, il n’y en a pas eu non plus, pas chez nous en bas. On a reçu un ordre, on l’a fait, et ça nous a déchiré le cœur, voilà tout. Ces bateaux, ils étaient à nous. Ils ne seront à personne. C’est la seule chose que je sais dire de sûr ce matin. Pour le reste — ce que ça voudra dire, ce qu’on en pensera plus tard —, je n’en sais rien et je ne suis pas celui qui doit le dire. Moi, j’ai ouvert les vannes de mon propre bateau, et je l’ai regardé partir. Ça me suffit pour aujourd’hui.

Le contexte

Le 11 novembre 1942, en réaction au débarquement allié en Afrique du Nord (8 novembre), l’armée allemande a franchi la ligne de démarcation et occupé l’ancienne zone libre, en violation de la convention d’armistice de juin 1940.

Toulon était depuis lors la seule enclave de France métropolitaine soustraite à l’occupation directe : par accord provisoire, la défense du camp retranché et la garde des navires étaient laissées à la marine française, à condition qu’elle ne tente rien contre l’Axe et défende le port contre les Anglo-Américains et les Français « dissidents ».

Depuis l’armistice de 1940, une consigne prescrivait que la flotte ne servît jamais une puissance étrangère : « ni aux Allemands, ni aux Anglais ». Cette instruction, présentée par le commandement comme un principe intangible, s’était durcie après le drame de Mers el-Kébir (3 juillet 1940), où la flotte britannique avait ouvert le feu sur des navires français.

Dans la nuit du 27 novembre, des forces allemandes seraient entrées dans le camp retranché et l’arsenal ; les équipages ont alors reçu l’ordre de saborder. À bord des grands bâtiments de la rade, l’opération se serait déroulée avant l’aube, aux heures encore incertaines du petit matin, dans la confusion. Le commandement présente ce sabordage comme l’exécution des consignes reçues.

Concrètement, saborder consistait à noyer les navires par leurs propres prises d’eau, vannes de ballast et purges, et à détruire l’armement — culasses des pièces, appareils de visée, chaudières et turbines, postes de radio — pour rendre les bâtiments inutilisables. Les équipages ont ensuite évacué à terre.

État des informations

Cet entretien est recueilli le 27 novembre 1942, quelques heures après le sabordage, auprès d’un homme du rang qui n’a vu que son poste et ignore ce qui s’est décidé au-dessus de lui. Les heures, les chiffres et le sort des navires évadés ne sont, à cette date, connus qu’en ordres de grandeur ou par la rumeur ; nous nous en tenons à ce qui est établi ce matin et ne préjugeons rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Depuis le 11 novembre 1942, l’armée allemande occupe l’ancienne zone libre ; Toulon en demeurait, provisoirement, exclue par accord, sous garde de la marine française.
  • Une consigne héritée de l’armistice de 1940, durcie après Mers el-Kébir, prescrivait de ne livrer la flotte à aucune force étrangère et, en dernier recours, de la saborder.
  • Au matin du 27 novembre, les équipages de la rade ont reçu l’ordre de saborder et ont noyé et saboté leurs navires avant d’évacuer à terre.
  • La mémoire de Mers el-Kébir (3 juillet 1940) reste vive parmi les hommes du rang comme parmi les cadres.

Ce que l’on ignore

  • L’heure exacte à laquelle l’ordre de sabordage a été donné, et la chronologie précise de la nuit.
  • Le nombre exact de navires sabordés et l’ampleur des pertes humaines, donnés à cette heure par des chiffres provisoires et discordants.
  • Le sort des sous-marins qui auraient forcé la passe : combien, vers quelle destination, et pour y faire quoi.
  • La portée des décisions prises plus haut — au commandement et à Vichy — et ce qu’il adviendra des équipages et de l’armée d’armistice.

Sources historiques utilisées

secondary

Sabordage de la flotte française à Toulon

Consultée pour le seul contexte au 27 novembre 1942 : occupation de la zone libre le 11 novembre, statut de l’enclave de Toulon, consigne de ne livrer la flotte à personne, déroulé et réalisation matérielle du sabordage au petit matin. Aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé.

secondary

Attaque de Mers el-Kébir

Consultée pour la mémoire de Mers el-Kébir (3 juillet 1940) et son ordre de grandeur en pertes, tel qu’il pesait sur l’état d’esprit des équipages au 27 novembre 1942. Ne sert que ce contexte, sans usage d’aucun élément postérieur.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet entretien est une reconstitution fictive d’un format journalistique de l’époque. Le témoin — « un quartier-maître rescapé du sabordage » — est un personnage composite, non historique : il agrège la voix, les gestes et l’état d’esprit de plusieurs marins du rang de la flotte de Toulon au matin du 27 novembre 1942, d’après les sources secondaires citées. Aucun propos ne lui prête une connaissance postérieure à cette date ; les formulations « à chaud » imitent un média du moment.

Articles liés

Entretien

« Nous attendons, la main sur les vannes » — entretien avec un officier de l’arsenal

Depuis le 11 novembre, la Wehrmacht occupe l’ancienne zone libre. Toulon seule demeure, par accord provisoire, une enclave « neutre » où la marine garde ses navires et ses établissements. Un officier-marinier de l’arsenal, qui requiert l’anonymat, a accepté de nous décrire ce huis clos d’attente, de discipline et de consignes — sans rien savoir, dit-il, de ce que demain réserve.

18 novembre 194213 min
Analyse

Mers el-Kébir, deux ans après : pourquoi la flotte ne se rendra à personne

À l’heure où les troupes allemandes franchissent la ligne de démarcation et où la rade de Toulon abrite le gros de nos forces navales, il faut relire le drame de Mers el-Kébir. Depuis ce 3 juillet 1940 où la Royal Navy a ouvert le feu sur d’anciens alliés, une doctrine s’est durcie dans la marine : la flotte ne se livrera à personne — ni à Berlin, ni à Londres. Clé de lecture d’un principe forgé dans la défiance.

18 novembre 194210 min