Lucien Bonaparte, président des Cinq-Cents : “Je suis le frère du général, mais je préside l’Assemblée — et c’est elle que je servirai”
À vingt-quatre ans, il occupe le fauteuil d’où dépend, peut-être, le sort de la journée. Frère du général à qui l’on vient de confier les troupes, président du Conseil des Cinq-Cents, Lucien Bonaparte se débat dans une contradiction qu’il refuse d’admettre : sauver le régime sans paraître le renverser. Un long entretien, au soir du 18 brumaire, avec l’homme qui jure de protéger la représentation nationale qu’on s’apprête à déplacer.
Il est jeune, trop jeune peut-être pour la charge que le sort lui a remise : à peine vingt-quatre ans, et déjà président du Conseil des Cinq-Cents, cette assemblée d’où peut sortir, dans les heures qui viennent, le salut ou la ruine de l’entreprise. Lucien Bonaparte a la parole vive, l’éloquence facile, et cette ardeur républicaine qu’il revendique comme un titre. Il nous reçoit dans le va-et-vient des courriers, conscient que chacun de ses mots sera pesé par deux camps qui le guettent.
Car sa position est d’une singulière fausseté, et il le sait. Il est le frère du général à qui l’on vient de confier la force armée de Paris ; il est aussi le gardien institutionnel de l’assemblée que cette force est censée protéger — ou contraindre, murmurent les méfiants. De cette double appartenance, il fait une vertu : qui mieux qu’un frère, dit-il, pour garantir que le général ne franchira pas la ligne ? Ses adversaires retournent l’argument : qui mieux qu’un frère pour livrer l’assemblée ?
Tout au long de l’entretien, il s’efforce de tenir ensemble ce qui menace de se rompre : la fidélité au sang et le devoir envers la représentation, la nécessité d’agir vite et le respect des formes. Il s’indigne sincèrement quand on lui parle de coup de force, et l’on hésite à dire s’il se ment à lui-même ou s’il croit fermement ce qu’il proclame. Peut-être les deux à la fois — ce qui est la situation la plus dangereuse pour un homme placé là où il est.
Il ignore, ce soir, ce que demain exigera de lui. Il parle en homme qui croit maîtriser la journée du lendemain, sans soupçonner qu’elle pourrait, à un moment, dépendre de lui seul. C’est cette assurance d’avant l’épreuve que nous avons recueillie : celle d’un jeune président persuadé qu’on peut sauver une République sans jamais avoir à choisir entre son frère et son serment.
Lucien Bonaparte, président du Conseil des Cinq-Cents
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir de la fonction et des positions attestées de Lucien Bonaparte au 18 brumaire an VIII. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et dit le 18 au soir et ne révèlent pas la journée de Saint-Cloud.
Vous présidez les Cinq-Cents et vous êtes le frère du général. Laquelle de ces deux fidélités l’emporte ce soir ?
Vous posez la question comme si elles devaient s’opposer ; je refuse ce piège. J’aime mon frère, je ne m’en cache pas, et je crois à ce qu’il représente pour le pays. Mais je siège dans ce fauteuil par la volonté de l’Assemblée, et c’est elle que j’ai juré de servir. Si demain ces deux devoirs se contredisaient, alors seulement il faudrait choisir, et je vous assure que je choisirais la représentation nationale, car c’est d’elle que je tiens ma charge. Mais je ne crois pas qu’on en vienne là. Toute mon action vise précisément à ce que ce choix déchirant ne se présente jamais.
On a invoqué un complot pour justifier les mesures du jour. Ce péril existe-t-il vraiment ?
On parle d’un péril contre la représentation nationale, et le Conseil des Anciens l’a estimé assez sérieux pour agir. Vous me demandez s’il est réel ; je vous réponds en honnête homme que je n’en ai pas, sous les yeux, la preuve matérielle et complète. Mais regardez le climat : les factions s’agitent, les uns redoutent un retour des fureurs jacobines, les autres une restauration. Dans un tel état, attendre la preuve d’un complot, c’est parfois attendre qu’il ait réussi. Je préfère qu’on me reproche une précaution excessive qu’une négligence fatale. Je sais ce que ce raisonnement a de glissant ; je l’assume parce que l’inaction, elle, est sûrement coupable.
Le transfert à Saint-Cloud ne revient-il pas à mettre l’Assemblée sous la garde des baïonnettes ?
Je sais qu’on le présentera ainsi, et cette accusation m’est pénible, car elle vise ce que je veux protéger. La vérité est l’inverse : c’est à Paris que l’Assemblée délibère sous la pression, entourée de clubs, de galeries chauffées, de foules qu’une faction sait soulever en une heure. À Saint-Cloud, elle délibérera au calme. Les troupes ne sont pas là pour la contraindre, mais pour la garantir du tumulte. Je conçois que la distinction soit subtile, et qu’une garde puisse devenir une geôle si l’on en abuse. C’est pourquoi je serai là, dans le fauteuil, pour veiller que la garde reste une garde. Tant que je préside, nul soldat n’entrera dans la salle des séances.
Vous semblez bien sûr de pouvoir contenir la force. Et si elle ne vous obéissait pas ?
Alors j’aurais failli, et je ne me cacherais pas derrière des mots. Mais songez à ma position : si un soldat venait à violer l’enceinte de la représentation, ce serait sous mes yeux, contre ma personne, contre ma fonction. Je ne suis pas un témoin lointain ; je suis le président. Ma voix, dans ce moment, vaudrait plus qu’un régiment, car elle dirait à la France entière si l’Assemblée est libre ou captive. Je compte sur cette autorité morale autant que sur la discipline des troupes. Naïveté, direz-vous peut-être. Je réponds : c’est sur de telles fermetés que tiennent les Républiques, ou alors elles ne tiennent sur rien.
Beaucoup de vos collègues vous accusent déjà de servir l’ambition de votre frère. Que leur répondez-vous ?
Que l’ambition n’est pas un crime quand elle sert la nation, et qu’elle l’est quand elle ne sert qu’un homme — toute la question est là, et je ne la fuis pas. Mon frère a de l’ambition, qui en doute ? Mais je n’ai pas vu, jusqu’ici, qu’il veuille le pouvoir pour en jouir ; je l’ai vu vouloir un État qui fonctionne. Si je me trompais, si demain il cherchait à se faire maître au lieu de serviteur, je serais le premier trompé et le premier humilié, car j’aurais engagé mon honneur pour lui. C’est dire si je le surveille autant que je le soutiens. Un frère qui préside l’Assemblée n’est pas seulement un allié du général : il est aussi, s’il le faut, son dernier obstacle.
Vous vous dites républicain ardent. Cette journée ne trahit-elle pas la République que vous chérissez ?
Je la sers, au contraire, et c’est ma conviction la plus profonde. Qu’est-ce que la République ? Non point cette mécanique paralysée qui se sauve chaque année par un coup, qui annule les élections qui lui déplaisent et proscrit les élus qui la gênent. Cela, ce n’est pas la liberté ; c’est son cadavre encore debout. La vraie République, celle dont je rêve, est un gouvernement stable, respecté, capable de durer sans se trahir. Si, pour la fonder, il faut secouer aujourd’hui les formes usées d’un régime moribond, alors ce n’est pas une trahison, c’est un accouchement. Je sais le risque de ce langage. Mais on ne reproche pas au médecin de rompre la fièvre.
N’avez-vous pas peur, à votre âge, de porter une responsabilité aussi écrasante ?
J’aurais tort de ne pas l’éprouver, et je l’éprouve, croyez-le, plus que je ne le montre. À mon âge, on me confie un fauteuil dont peut dépendre le sort du pays ; il y a de quoi donner le vertige. Mais la jeunesse a ceci de bon qu’elle ne s’accroche pas encore aux prudences qui paralysent les vieux régimes. Je préfère agir et risquer de me tromper que vieillir dans le commentaire des occasions perdues. Si je me trompe, on me le reprochera, et ce sera justice. Si je réussis, on dira que c’était facile. Telle est la condition de ceux qui acceptent d’être au fauteuil le jour où il faut décider.
Que ferez-vous, demain, si les Cinq-Cents refusent ce que vous leur proposez ?
Je les présiderai jusqu’au bout, car telle est ma charge, et je ne forcerai pas leur vote. Une assemblée a le droit de dire non ; ce droit, je le défendrai même contre mon propre vœu. Mais je plaiderai de toutes mes forces pour qu’ils mesurent l’enjeu : il ne s’agit pas d’approuver une faction, il s’agit de choisir entre l’impuissance qui nous mine et une réforme qui peut nous sauver. S’ils refusent malgré tout, la journée s’arrêtera là, et nul ne pourra dire que la représentation a été violée. Voilà, monsieur, la seule issue que je m’interdis : celle où l’on passerait par-dessus l’Assemblée. Tant que je présiderai, cette porte-là restera fermée.
Un dernier mot. Comment voudriez-vous qu’on juge votre rôle dans cette journée ?
Qu’on me juge sur un seul point : ai-je, oui ou non, protégé la liberté de l’Assemblée ? Le reste — les combinaisons, les ambitions, les soupçons — appartient aux pamphlétaires. Moi, j’aurai tenu ce fauteuil ; j’aurai veillé que la délibération demeure libre ; j’aurai, s’il l’avait fallu, opposé ma personne à quiconque aurait voulu en faire une mascarade. Si j’y parviens, j’aurai bien servi, fût-ce dans l’ombre de mon frère. Si j’y échoue, aucune excuse de jeunesse ne me sauvera du reproche. Mais je vous le dis ce soir, avant l’épreuve : je n’ai pas accepté ce fauteuil pour y être le complice d’un coup. Demain le prouvera, ou me condamnera.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.