Un proche du général de Gaulle, à Londres : “Un appel ne suffit pas, mais il empêche le silence de gagner”
Au lendemain de la parole lancée sur les ondes britanniques, un des rares Français de Londres reçoit notre correspondante dans un bureau de fortune. Il refuse de transformer ce refus naissant en victoire imaginaire : il faudra des hommes, des navires, l’Empire, du temps, et rien n’est acquis. Un long entretien sur ce que peut et ne peut pas, ce mois de juin, une voix sans armée.
Le bureau est modeste, presque provisoire : une table, deux chaises dépareillées, un téléphone qui sonne rarement et que l’on regarde comme on guette une nouvelle. On y parle bas, en français, dans une ville qui se prépare elle-même à être bombardée. Les Français qui se réclament ici de la poursuite de la guerre ne forment ni un gouvernement, ni une armée, ni même encore un parti : ils sont une poignée d’hommes, quelques contacts, une conviction fragile et une parole prononcée la veille au micro de la radio anglaise.
Notre interlocuteur appartient à ce premier cercle. Il a accepté de répondre à condition qu’on ne le pare d’aucun titre qu’il n’a pas. Il pèse ses mots avec un soin presque douloureux, car il sait que tout, en ce moment, peut être retourné contre eux : on les dira ambitieux, déserteurs, vendus à l’Anglais. Il sait aussi que de l’autre côté de la Manche, à Bordeaux, un maréchal couvert de gloire a demandé l’arrêt des combats, et que cette autorité-là écrase, pour l’instant, la leur.
Il insiste sur une chose : ne pas confondre la naissance d’un refus avec la puissance qui pourrait, peut-être, en sortir un jour. L’appel d’hier n’a pas gagné une bataille ; il a seulement empêché que le silence devienne la seule réponse française à la défaite. Pour le reste — les volontaires, les colonies, la flotte, la reconnaissance d’un allié — tout reste à faire, et il ne se cache pas que cela peut échouer.
C’est cette honnêteté qui rend l’entretien précieux. Londres, ce matin, n’est pas un quartier général triomphant : c’est un commencement incertain, suspendu à des nouvelles qui n’arrivent pas, à des hommes qui n’ont peut-être pas entendu, à un avenir que personne ici n’ose prédire.
Un proche du général de Gaulle, à Londres
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir du contexte londonien des tout premiers jours et des enjeux politiques du refus de l’armistice. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et espéré le 19 juin 1940, sans rien connaître de la suite de la guerre.
Soyons direct : un appel à la radio peut-il vraiment changer le cours des choses ?
Seul, non, et nous serions des charlatans de le prétendre. Une voix ne remplace ni un État, ni une armée, ni une flotte. Mais ne sous-estimez pas ce qu’elle empêche. Depuis huit jours, la seule parole française qui porte est celle de la défaite et de la demande d’armistice. Si rien ne lui répond, alors le silence devient un acquiescement, et la France entière paraît avoir renoncé. L’appel d’hier ne gagne rien ; il maintient ouverte une question que beaucoup voudraient déjà refermer. C’est peu, et c’est immense.
À Bordeaux, le maréchal Pétain demande l’armistice. Comment osez-vous, ici, lui tenir tête ?
Votre mot — « oser » — est le bon, et je ne le fuirai pas. Oui, il faut une singulière audace, peut-être de l’insolence, pour opposer quoi que ce soit à un nom comme le sien. Mais distinguons. Nous ne contestons pas l’homme ; nous contestons une conclusion. Le maréchal juge la bataille de France perdue : sur ce point, hélas, il a sans doute raison. Nous disons autre chose : que la bataille de France n’est pas la guerre tout entière. On peut perdre une bataille, fût-elle terrible, sans que tout soit fini, à condition qu’il reste un empire, une mer tenue par les Anglais, et le temps de faire venir d’ailleurs les forces qui manquent ici.
Justement, vous parlez de l’Empire. N’est-ce pas une consolation sur une carte plus qu’une réalité ?
C’est exactement le danger que je veux éviter de vous laisser croire. Sur une carte, l’Empire est immense : l’Afrique du Nord, l’Afrique noire, l’Indochine, des ports, des soldats, des matières premières. Dans la réalité, une carte ne se bat pas toute seule. Il faut que les gouverneurs et les généraux là-bas choisissent de continuer plutôt que d’obéir à Bordeaux ; il faut que les communications tiennent ; il faut surtout que la flotte ne tombe pas, par l’armistice, sous une garde qui la neutraliserait. L’Empire est un possible considérable. Il ne deviendra une force que si des hommes, un par un, décident qu’il en sera ainsi. Rien n’est joué.
Et la flotte, précisément ? Pourquoi y revenez-vous ?
Parce qu’elle est, peut-être, l’enjeu le plus lourd de tous, et le plus silencieux. La marine française est puissante, presque intacte ; elle n’a pas été vaincue, elle. Selon ce que deviendront ses navires, l’équilibre des mers penche d’un côté ou de l’autre. Vous comprenez pourquoi nos alliés anglais regardent cette question avec une angoisse qu’ils cachent mal. Un armistice qui livrerait ou immobiliserait cette flotte ne serait pas seulement une affaire française ; ce serait un coup porté à tous ceux qui veulent encore tenir la mer. Voilà une des inconnues qui peuvent tout décider, et que nul ici ne maîtrise.
De quoi manquez-vous le plus, ce matin ?
De relais, et c’est un manque moral autant que matériel. Il nous faut des hommes qui aient entendu l’appel, certes, mais surtout des hommes qui acceptent d’y répondre — c’est-à-dire de quitter l’obéissance immédiate, confortable, légale en apparence, pour une fidélité encore sans titre ni garantie. Demander cela à un officier, c’est lui demander de risquer son honneur sur un pari. Beaucoup, je le crains, choisiront la discipline, parce qu’elle paraît le devoir. Notre difficulté n’est pas seulement de trouver des soldats : c’est de convaincre des consciences que, cette fois, le devoir n’est pas là où l’on a l’habitude de le mettre.
Avez-vous des nouvelles de France ? Sait-on si l’appel a été entendu ?
Presque rien, et c’est une épreuve. Nous ne savons pas combien de postes étaient allumés hier soir, combien d’oreilles ont saisi ces quelques phrases, combien les ont aussitôt oubliées dans le bruit de l’exode. La France que nous voulons atteindre est sur les routes, sans toit, sans journaux sûrs, occupée à trouver du pain et un abri. Peut-être l’appel s’est-il perdu dans ce tumulte ; peut-être germe-t-il dans quelques têtes que nous ne connaîtrons jamais. Nous travaillons sans accusé de réception. C’est l’une des choses les plus dures : agir sans savoir si l’on a été entendu.
On vous accusera de diviser les Français au pire moment. Que répondez-vous ?
Que la division est déjà là, et qu’elle ne vient pas de nous. Elle vient du moment où l’on a posé la question : continuer ou cesser. À partir de là, il n’y a plus une seule réponse française possible. Nous n’avons pas créé le désaccord ; nous refusons seulement d’accepter qu’une seule des deux réponses ait le droit de s’exprimer. On nous reprochera de parler quand il faudrait, dit-on, se taire et se soumettre. Mais si le silence devient la seule conduite permise, alors c’est la soumission qu’on appelle unité, et ce mot-là, je ne l’accepte pas.
Vous sentez-vous le droit de parler au nom de la France ?
Non, et je me méfierais de quiconque le prétendrait ce matin. Nous ne sommes pas la France ; nous représentons, pour l’instant, une France qui refuse de disparaître de cette guerre. C’est une nuance, mais elle est tout. Réclamer aujourd’hui une légitimité pleine serait une imposture, et nos adversaires auraient raison de s’en moquer. Cette légitimité, si elle vient, ne se décrétera pas : elle se gagnera, par des actes, par des ralliements, par du sang peut-être. Pour l’heure, nous n’avons que notre refus et le peu d’hommes qui le partagent. C’est de cela qu’il faut partir, sans nous mentir sur notre faiblesse.
Que craignez-vous le plus dans les jours qui viennent ?
Que l’armistice soit signé avant que quoi que ce soit ait pu s’organiser, et qu’il referme toutes les portes d’un coup. Une fois les armes posées, une fois l’Empire sommé d’obéir et la flotte placée sous condition, chaque ralliement deviendra une désobéissance caractérisée, presque une trahison aux yeux de la loi. Le temps joue contre nous. Chaque jour de retard est un jour où des hommes qui auraient pu nous rejoindre se trouveront liés par un acte officiel. Voilà ma crainte : non pas que nous ayons tort, mais que nous soyons trop peu, trop tard.
Et l’espérance, dans tout cela ? Sur quoi repose-t-elle ?
Sur des choses fragiles que je n’oserais pas appeler des certitudes. Sur l’idée que cette guerre sera mondiale, qu’elle débordera l’Europe, que des forces immenses — l’Empire britannique qui tient bon, l’industrie d’outre-Atlantique — finiront par compter plus que la bataille perdue de mai. Mais je vous parle d’un calcul, pas d’une promesse. Rien ne dit que ces forces entreront dans la lutte, ni quand, ni à quel prix. Notre espérance n’est pas une prédiction ; c’est un pari sur la durée, fait par des gens qui ont décidé qu’il valait mieux parier que se rendre. Demandez-moi dans un an si nous avions raison. Ce matin, je n’en sais rien, et je préfère vous le dire.