Le général La Fayette : “J’ai pris sur moi de faire courir sus aux ravisseurs du roi”
Il avait engagé sa parole, et jusqu’à sa tête, que le roi ne quitterait pas Paris ; ce matin, les appartements des Tuileries sont vides. Insulté dès l’aube dans les couloirs du château, le commandant de la Garde nationale ne se dérobe pas : il endosse l’ordre lancé sur les routes, dit y voir un enlèvement, jure de ramener le roi au sein de l’Assemblée et de tenir la capitale. À onze heures, l’homme le plus regardé et le plus soupçonné de Paris nous a reçus.
On le disait le gardien du roi et de la Constitution ; ce matin, on le montre du doigt comme le garant qui a laissé filer ce qu’il gardait. Marie-Joseph du Motier, marquis de La Fayette, commande la Garde nationale de Paris depuis les journées de 1789. La sûreté de la capitale et la garde des Tuileries reposent sur lui. Il avait donné sa parole, publiquement, que le roi ne s’échapperait pas de sa main. Le lit royal a été trouvé vide au petit matin.
Nous l’avons vu dans le château même, au milieu d’un va-et-vient d’aides de camp et de gardes en armes. Il a essuyé des insultes dès l’aube, on l’a accusé tout haut de complicité, on a même porté la main sur des officiers de sa garde. Il ne le cache pas et n’en tire pas gloire. Il répond avec la sécheresse d’un militaire qui sait sa position ébranlée et qui a choisi, plutôt que de se justifier par le détail, d’endosser en bloc ce qu’il a ordonné depuis ce matin.
Car il a agi vite. Avant même que l’Assemblée eût statué, il a fait partir des cavaliers sur les routes de l’Est avec un ordre écrit de sa main : y est écrit le mot d’enlèvement, et cette phrase que déjà l’on se répète dans Paris, « je prends sur moi toute la responsabilité ». C’est cet ordre, et le droit qu’il s’est donné de le signer seul, que nous avons voulu lui faire expliquer.
Nous restituons ses propos comme une reconstitution plausible, fondée sur ce qui se dit et se sait à cette heure du 21 juin. Ils disent l’embarras d’un homme du milieu, tenu de répondre d’un roi qu’il n’a pas su retenir, et résolu à ne pas laisser Paris basculer dans la panique tant que rien n’est joué.
Marie-Joseph du Motier, marquis de La Fayette, commandant en chef de la Garde nationale de Paris
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir de l’ordre lancé ce matin par le commandant de la Garde nationale et de la scène des Tuileries au lendemain du départ du roi. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et dit à chaud le 21 juin, avant toute nouvelle des routes.
Général, on rappelle partout ce matin que vous aviez répondu de la personne du roi. Aviez-vous engagé votre parole là-dessus ?
Je l’avais engagée, et je ne m’en dédis pas. J’ai dit, devant qui voulait l’entendre, que le roi était à Paris sous ma garde et qu’il n’en sortirait pas sans que la nation le sût. C’était plus qu’une consigne de service : c’était un engagement d’honneur, de ceux qu’un homme place au-dessus de sa vie. Aujourd’hui les appartements sont vides, et je n’ai pas l’intention de me cacher derrière des explications. Un homme qui a engagé sa tête n’a pas à discuter le prix ; il a à réparer ce qu’il peut encore réparer.
Comment un tel départ a-t-il pu se faire sous vos yeux ? Vous étiez au château hier soir.
J’y étais, en effet. J’ai vu le coucher du roi, j’ai visité les postes, j’ai vérifié les factions comme je le fais chaque soir. Tout m’a paru en ordre, et c’est bien là ce qui me pèse le plus. On n’a pas forcé une porte, on n’a pas trompé une sentinelle par la force : on est sorti par des dedans que je croyais tenir, à petits groupes, sans bruit, en profitant de la nuit et de l’habitude. Je ne cherche pas à me dire surpris par une armée ; on m’a pris par la ruse, dans la maison même que je gardais. C’est une faute de ma garde, et j’en suis le chef.
On dit que la surveillance du château avait été renforcée ces derniers jours, après une dénonciation. Cela n’aggrave-t-il pas l’embarras ?
Cela l’aggrave, et je ne vais pas prétendre le contraire. Des bruits d’un départ couraient, on nous avait mis en garde, et j’avais donné des ordres pour resserrer la garde autour de la famille royale. C’est précisément ce qui rend la chose amère : ce n’est pas un guet endormi qui a laissé passer le roi, c’est un guet averti. Il faudra que j’examine comment mes ordres ont été exécutés, où la faille s’est trouvée, et si quelqu’un les a desservis. Mais ce n’est pas l’heure de chercher un coupable dans mes rangs ; c’est l’heure de rattraper une voiture.
Votre ordre de ce matin parle d’un enlèvement du roi par les ennemis de la Révolution. De quel droit qualifiez-vous ainsi un départ dont on ignore encore tout ?
Parce que c’est la seule qualification qui permette d’agir sans mettre la nation en guerre contre son propre roi. Tant que rien n’est prouvé de sa main, je tiens que le roi a été emmené par ceux qui haïssent nos travaux, et que mon devoir est de le délivrer. Comprenez ce que je fais : si je proclame que le roi a fui, alors j’oppose le peuple au trône, et je ne réponds plus de rien. Si je dis qu’on nous l’a enlevé, alors j’ordonne de le reprendre à ses ravisseurs et de le rendre à la nation, sans que personne ait à porter la main sur la personne sacrée. J’ai choisi les mots qui gardent une issue.
Vous avez écrit : « je prends sur moi toute la responsabilité ». De quel droit un général signe-t-il seul l’ordre de faire courir sus au roi, avant que l’Assemblée ait parlé ?
Du droit de l’urgence, et d’aucun autre. Chaque heure comptait ; une berline gagne du chemin pendant qu’on délibère. L’Assemblée allait se réunir, elle prendrait son décret, et elle l’a pris ; mais je ne pouvais pas attendre qu’elle eût fini pour lancer des cavaliers sur la route. J’ai donc signé de ma seule main, et j’ai écrit noir sur blanc que la responsabilité en était mienne, pour qu’aucun de ceux qui obéiraient à cet ordre n’eût à craindre d’avoir agi sans mandat. Si l’on me reproche d’avoir agi avant la loi, qu’on me le reproche à moi seul : c’est pour cela que j’ai mis mon nom au bas, et pas un autre.
Qui avez-vous envoyé sur les routes ?
Des officiers sûrs, dont j’ai les noms en tête et que je tairai tant qu’ils sont en chemin. Ils sont partis dans les directions par où l’on peut gagner l’Est et la frontière, avec ordre de faire lever les bons citoyens, de porter l’alerte de ville en ville et d’arrêter la voiture pour la ramener. D’autres de mes aides de camp n’ont pu passer : la foule les a retenus au pont Louis XVI, croyant, dans le trouble, qu’ils allaient favoriser la fuite plutôt que la rompre. Il a fallu qu’un des miens les dégageât et les escortât jusqu’aux portes. Voilà où nous en sommes : on soupçonne jusqu’aux courriers que j’envoie pour reprendre le roi.
Ce soupçon vous atteint personnellement. On raconte que vous avez été insulté dès l’aube, dans le château même.
On ne l’a pas raconté, on l’a fait devant moi. Quand la nouvelle a couru, des gens sont entrés dans les appartements, et j’ai entendu qu’on nous accusait tout haut, le maire Bailly et moi, d’avoir laissé partir le roi de connivence. On a même battu un officier de la garde des Tuileries, le duc d’Aumont, qui n’avait d’autre tort que d’y commander. Je ne m’en plains pas comme d’une injustice personnelle : dans un tel moment, le soupçon est presque un devoir du peuple, et j’aime mieux un peuple qui se défie qu’un peuple endormi. Mais qu’on juge un homme sur ses actes de la journée, et non sur la peur du matin.
Vous jurez de ramener le roi. Mais le ramener où, et pour y faire quoi ?
Le ramener au sein de l’Assemblée nationale : ce sont les mots que j’ai écrits, et je les pèse. Je n’ai pas dit le traduire en justice, je n’ai pas dit le juger. Ce n’est ni à moi ni à mon épée d’en décider. Mon office s’arrête à le remettre, sain et sauf, entre les mains des représentants de la nation ; ce qu’ils feront ensuite, c’est leur affaire et celle de la loi, non la mienne. Un soldat qui se croirait juge du roi serait plus dangereux pour la liberté que le roi lui-même. Je reprends un dépôt qu’on m’a soustrait ; je le rends à qui de droit.
Et la reine, les enfants ? Répondez-vous aussi d’eux ?
J’en réponds comme du roi. On les a emmenés ensemble, sous des noms d’emprunt, et c’est ensemble qu’il faut les rendre. Je n’ai pas d’ordre particulier pour l’un et pour l’autre : mes cavaliers ont mission de délivrer la famille royale, non de trier entre ses personnes. On a beaucoup dit, ces derniers mois, que l’inspiration du départ venait des appartements de la reine ; je n’en sais rien de sûr, et ce n’est pas à cette heure que je me ferai l’écho des pamphlets. Ce que je sais, c’est que des enfants sont sur une route de nuit, et que je les veux ramenés sans qu’un cheveu leur soit touché.
Pendant que vos courriers galopent, que faites-vous de Paris ? On dit la ville prête à s’embraser.
Paris est ma première charge, avant même les routes de l’Est. Une ville qui apprend au réveil que son roi n’est plus là peut passer en une heure de la stupeur à la fureur, et de la fureur au sang. J’ai fait battre le rappel, j’ai mis la Garde sur pied, j’ai renforcé les postes non pour contenir le peuple contre lui-même mais pour qu’il n’y ait ni pillage, ni vengeance, ni panique. La colère, je la comprends ; je veux seulement qu’elle marche en ordre. Que l’on crie, que l’on s’assemble, que l’on coure aux nouvelles : soit. Mais je ne laisserai pas Paris se déchirer pendant qu’on cherche le roi.
Beaucoup disent ce matin que le roi, en partant, a rompu son pacte avec la nation. La Constitution tient-elle encore ?
La Constitution tient tant que ceux qui l’ont jurée la tiennent, et je suis de ceux-là. Que le départ du roi soit une atteinte grave au pacte, je ne le nierai pas ; mais un pacte ne tombe pas parce qu’un homme, fût-il roi, y a peut-être manqué. Il tombe si nous l’abandonnons. Mon devoir, ce matin, est justement d’empêcher que le désordre ne fasse à la liberté plus de mal que la fuite elle-même. Nous avons une Assemblée, elle siège, elle décrète ; les pouvoirs de l’État n’ont pas cessé une minute. Voilà ce que je veux montrer aux Parisiens : que rien n’est tombé, que tout tient, et qu’on peut attendre les nouvelles sans se croire dans le vide.
Vos adversaires des clubs demandent des comptes. Ils vous rappellent que vous aviez répondu du roi sur votre tête.
Ils me le rappellent, et ils sont dans leur droit ; je n’attendais pas d’eux qu’ils me ménagent. Je n’ai pas de réponse pour flatter les clubs, je n’en ai qu’une pour ma conscience : j’ai promis, j’ai failli à ma promesse dans la garde, et je m’emploie depuis l’aube à réparer par mes actes ce que ma garde a laissé faire. Qu’on me juge là-dessus. Je ne demande pas qu’on me croie sur parole une seconde fois ; je demande qu’on regarde ce que j’ordonne aujourd’hui, et qu’on attende de voir s’il rentre. Si l’on veut ensuite me demander compte, je serai là ; je ne suis pas homme à fuir mon poste parce qu’il est devenu dangereux.
De quoi, alors, pouvez-vous répondre en cet instant devant les Parisiens ?
De ce que j’ai fait depuis ce matin, et de rien de plus, car je ne veux pas promettre ce que je ne tiens pas encore. Je réponds d’avoir donné l’alerte sans attendre, d’avoir lancé des hommes sur toutes les routes praticables, d’avoir mis mon nom au bas de l’ordre pour couvrir ceux qui obéissent. Je réponds de tenir Paris dans l’ordre tant que je serai debout. De la suite, des routes, de l’heure où l’on rejoindra la voiture, je ne réponds pas : nul ne le sait encore, et je ne jouerai pas au devin. Ce que je peux jurer aux Parisiens, c’est que je n’aurai pas dormi tant que le roi ne sera pas rendu à la nation, ou que je n’aurai plus rien à donner pour l’y ramener.