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La Hire : « On a rouvert la rivière à coups d’épée »

Au lendemain de la prise de Jargeau et du pont de Meung, le capitaine Étienne de Vignolles, dit La Hire, l’un des chefs de l’avant-garde, parle sans détour de la reprise des places de la Loire, du moral retrouvé des gens d’armes et de ce que la Pucelle apporte à des soldats las de reculer.

Notre envoyé à l’armée de la Loire 16 juin 1429, 09h00 10 min de lecture

Il sent encore la sueur du harnois et la poussière des chemins. Étienne de Vignolles, que tous nomment La Hire, est de ces capitaines dont le nom fait baisser la voix : routier fameux, jureur devant Dieu, mais homme du roi de Bourges jusqu’aux moelles. L’armée du roi vient d’emporter Jargeau d’assaut, et l’avant-garde qu’il mène avec Poton de Xaintrailles a forcé le pont de Meung. Nous l’avons trouvé entre deux étapes, le temps de faire reposer les chevaux. Il parle vite, dru, comme il charge.

Grand entretien

Étienne de Vignolles, dit La Hire, capitaine de gens d’armes du roi de Bourges

Entretien reconstitué. La Hire est un capitaine bien réel, l’un des chefs de l’avant-garde de l’armée de la Loire ; mais aucun verbatim de ses propos n’est attesté pour ces journées. Les paroles rapportées ici sont une reconstitution éditoriale, fidèle au tempérament, au langage et à la condition d’un homme de guerre de son parti et de son temps : aucune phrase précise n’est garantie de sa bouche, seuls les faits évoqués ont été recoupés sur le moment.

Capitaine, en deux jours voilà Jargeau prise et le pont de Meung enlevé. Comment cela s’est-il fait si vite ?

Vite ? Demandez-le à ceux qui sont restés au pied des murs de Jargeau, ils vous diront le prix. Mais oui, cela va. Nous avons battu les murailles de Jargeau à la bombarde jusqu’à crever une tour, et puis nous avons donné à l’échelle. Le comte de Suffolk tenait la place ; il est à nous, prisonnier, avec ce qui lui restait de gens valides. Le lendemain ou presque, nous étions devant Meung. Là, nous n’avons pas perdu de temps à mordre la ville ni le château : c’est le pont qu’il nous fallait, et le pont que nous avons pris. Le reste, on le laissera mûrir.

Pourquoi tant d’acharnement sur ces ponts et ces places plutôt que sur l’ennemi en rase campagne ?

Parce que la guerre, sur la Loire, c’est la rivière. Qui tient les ponts tient le passage, et qui tient le passage commande tout le pays d’alentour. Depuis l’automne, ce sont eux qui tenaient Jargeau, Meung, Beaugency, et qui de là couraient sur nos terres comme chez eux. Chaque pont que nous leur ôtons, c’est une porte que nous leur fermons au nez et que nous rouvrons pour nous. On a délivré Orléans, soit ; mais une ville délivrée au milieu de places ennemies, c’est un homme libre dans une geôle dont les barreaux tiennent encore. Nous arrachons les barreaux l’un après l’autre.

Beaugency tient toujours, en aval. Qu’attendez-vous d’elle ?

Beaugency, nous y allons, et nous y serons sous peu. La place est forte, le pont aussi ; les Anglais s’y sont retranchés et ne s’en iront pas en nous saluant. Je ne vous dirai pas qu’elle est déjà tombée, car elle ne l’est pas, et je n’ai pas pour habitude de vendre l’ours avant de l’avoir mis bas. Ce que je sais, c’est que nous ne lâcherons pas la rivière en si bon chemin. Le reste se réglera devant ses murs, à la pierre et au fer, comme à Jargeau.

On vous dit, vous et Xaintrailles, à la pointe de l’armée. Qu’est-ce que cette avant-garde montée ?

C’est le mordant de l’armée, voilà ce que c’est. Des gens d’armes à cheval, bien montés, bien armés, qui vont devant et qui frappent les premiers. Notre métier, à Poton et à moi, c’est d’être là où l’on cogne avant les autres : reconnaître les chemins, tomber sur l’ennemi quand il s’y attend le moins, et tenir le terrain le temps que le gros arrive. Une avant-garde, ça n’attend pas qu’on lui dise deux fois. Quand la rivière est à prendre, on ne délibère pas en conseil pendant huit jours ; on monte à cheval et on y va.

Vos hommes, après tant de mois de revers, comment les trouvez-vous aujourd’hui ?

Changés, je vous le dis tout net. Il y a six mois, c’étaient des gens qui regardaient par-dessus leur épaule avant de regarder devant. On les avait trop battus. Un soldat battu, ça doute, et un soldat qui doute, vous pouvez le ranger en bataille tant que vous voudrez, il s’en ira au premier cri. Aujourd’hui ils ont repris goût à vaincre. Depuis Orléans, ils ont vu que l’Anglais saigne comme un autre quand on le presse. Un homme qui a gagné une fois veut gagner encore : c’est toute la différence, et elle vaut une armée.

Vous-même, capitaine, on vous donne pour un rude soudard. Qu’est-ce qui vous tient au parti du roi de Bourges ?

On me donne pour bien des choses, et la moitié est vraie. Je jure, je pille à l’occasion, je ne suis pas un enfant de chœur, et je ne m’en cache pas. Mais je suis l’homme du roi, et je le reste. Ce royaume a un maître, c’est le dauphin, et tant qu’il y aura un Anglais sur la Loire pour lui disputer son bien, il me trouvera à cheval. Le métier des armes, ce n’est pas seulement la solde et le butin, quoi qu’en disent les bien-pensants : c’est aussi de tenir un parti et de ne pas le trahir quand il va mal. J’ai tenu quand tout allait mal. Je ne vais pas me dérober maintenant que le vent tourne.

On parle beaucoup de la Pucelle dans vos rangs. Quel poids a-t-elle dans ce qui se fait ?

Grande question, et je vais y répondre en homme de guerre, pas en clerc. Cette fille n’a pas appris la guerre, et ce n’est pas elle qui range les batailles ni qui choisit l’heure de donner : cela, c’est l’affaire des capitaines, du duc d’Alençon, du Bâtard d’Orléans, de Poton, de moi. Que personne n’aille raconter qu’une bergère nous commande. Mais ce qu’elle apporte, je ne l’ai vu apporter par personne : un élan, une ferveur. Là où elle paraît avec sa bannière, les hommes cessent d’avoir peur et montent à l’assaut comme à une fête. Donnez-moi cela dans une armée, et je vous prends bien des places.

Vous, le vieux soudard, vous croyez donc à elle ?

Je ne dis pas que je crois ce qu’elle dit de ses voix et de son Ciel ; cela, je le laisse aux gens d’Église, qui l’ont déjà examinée et qui en jugeront mieux que moi. Ce que je crois, c’est ce que je vois : depuis qu’elle est avec nous, nous gagnons. Voilà un fait, le reste est dispute de docteurs. Et je vous dirai une chose, à moi qui jure comme un damné : quand elle est près de moi, je me retiens un peu. Elle ne veut ni jurons, ni filles de mauvaise vie au camp. J’obéis à moitié, ce qui pour moi est déjà beaucoup. Riez si vous voulez ; les hommes la suivent, et c’est cela qui me sert.

À Jargeau, on dit qu’elle a été touchée au combat. Qu’en savez-vous ?

On le dit, et moi je n’y étais pas à l’endroit même. On rapporte qu’une pierre lui serait tombée sur la tête comme elle montait à l’échelle, et que le coup l’aurait jetée bas un instant, puis qu’elle se serait relevée et aurait repris sa bannière. Je vous donne cela pour ce que cela vaut, c’est-à-dire pour ce qu’on se raconte le soir autour des feux. Que la chose soit vraie au détail, je n’en jurerais pas. Ce que je sais, c’est qu’à la fin la place était à nous et Suffolk dans nos mains. Pour le reste, fiez-vous à plus sûr que les contes de veillée.

Les gens d’armes d’en face, ces Anglais, que valent-ils à vos yeux ?

Ce sont de durs adversaires, et qui me dira le contraire n’a jamais reçu une volée de leurs archers. Leurs traits font des moissons, et ils savent se retrancher et tenir. Je ne les méprise pas ; on ne méprise pas un homme qui vous tue les vôtres. Mais ils ne sont pas en si grand nombre qu’on le dit, et ils ont pris l’habitude de gagner, ce qui rend un homme paresseux. Depuis Orléans, ils ont goûté à la défaite, et un soldat qui se met à reculer n’est plus tout à fait le même. Nous, c’est l’inverse. Voilà pourquoi je suis de bonne humeur ce matin.

Craignez-vous qu’ils se rassemblent pour vous tenir tête ?

Je le crois et je l’espère à la fois, si vous voulez le fond de ma pensée. Ils ont des forces ailleurs qui n’ont pas donné ici, des capitaines de renom qui ne sont pas tous tombés ou pris. Tant qu’ils tiennent encore des places sur la rivière, rien n’est clos, et un homme prudent garde ses gardes aux portes. Mais je ne vais pas vous mentir : un soldat comme moi ne déteste pas que l’ennemi se montre. On sait au moins où le frapper. Ce qui m’use, ce sont les sièges qui traînent ; une rencontre en plein champ, c’est plus court, et c’est notre métier.

Un dernier mot, capitaine. Ce soir, à quoi songez-vous ?

À faire reposer les chevaux, d’abord, car une avant-garde sans chevaux frais n’est qu’une troupe de piétons en colère. À mes gens, qu’il faut nourrir, panser et tenir en main. Et puis, je vous l’avoue, j’ai le cœur plus léger que je ne l’ai eu depuis longtemps. Voilà des mois que nous reculions ; depuis quelques semaines, c’est nous qui avançons, et l’on rouvre la rivière à coups d’épée. Pour le reste, où nous mènera tout ceci, je n’en sais rien et je me garde de le deviner. Un capitaine qui prédit l’avenir se prépare à être démenti. Aujourd’hui suffit à sa peine ; demain, nous remonterons à cheval.

Le contexte

Depuis la levée du siège d’Orléans, au début de mai, le parti du roi de Bourges a repris l’offensive le long de la Loire pour en chasser les Anglais des places qu’ils tiennent.

Jargeau, en amont d’Orléans, a été emportée d’assaut les 11 et 12 juin ; le comte de Suffolk, qui y commandait, a été fait prisonnier. Le 15 juin, l’armée a forcé le pont de Meung-sur-Loire, sans s’attarder à la ville ni au château.

L’avant-garde montée est conduite par les capitaines Étienne de Vignolles, dit La Hire, et Poton de Xaintrailles ; le commandement d’ensemble appartient au duc d’Alençon et au Bâtard d’Orléans. La Pucelle marche avec l’armée.

En aval, Beaugency, place forte tenue par les Anglais, n’est pas encore réduite.

État des informations

Entretien recueilli le 16 juin 1429, entre deux étapes de l’armée de la Loire. La Hire tient pour sûrs la prise de Jargeau, la capture de Suffolk et l’enlèvement du pont de Meung ; il donne pour rapporté, et non pour avéré, le détail de la blessure de la Pucelle, et il ne préjuge en rien de la suite, Beaugency n’étant pas encore réduite.

Ce que l’on sait

  • Jargeau a été prise les 11-12 juin 1429 après bombardement et assaut ; le comte de Suffolk y a été fait prisonnier.
  • Le pont fortifié de Meung-sur-Loire a été enlevé le 15 juin ; la ville et le château, tenu par les Anglais, n’ont pas été pris ce jour-là.
  • L’avant-garde de l’armée, montée et armée, est commandée par La Hire et Poton de Xaintrailles ; le commandement militaire demeure aux capitaines et au duc d’Alençon, non à la Pucelle.

Ce que l’on ignore

  • L’issue de l’affaire de Beaugency, place encore tenue par les Anglais à cette date.
  • Si et où les Anglais se rassembleront pour faire tête, et avec quelles forces venues d’ailleurs.
  • La part militaire réelle de la Pucelle dans la conduite des opérations, qui demeure discutée, le commandement restant aux gens de guerre.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps de la chevauchée ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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