Le général Jourdan, député : “On invoque un complot sans preuve pour livrer la représentation nationale au sabre”
Tandis que les Anciens décrètent le transfert des Conseils à Saint-Cloud et qu’un commandement des troupes de Paris est remis à Bonaparte, une voix s’élève contre la manœuvre. Général vainqueur de Fleurus devenu député de la Haute-Vienne, figure du club du Manège, Jean-Baptiste Jourdan y voit un guet-apens tendu à la représentation nationale sous le masque de la loi. Il dénonce un péril jacobin invoqué sans preuve, un article 102 de la Constitution détourné de son objet, et le spectre d’un pouvoir de sabre. Un long entretien, au soir du 18 brumaire, avec l’un des rares à nommer tout haut ce que d’autres taisent.
On attendait le vainqueur de Fleurus dans l’uniforme ; on trouve un homme en habit de député, la parole nette, l’indignation contenue mais visible. Jean-Baptiste Jourdan nous reçoit au soir d’une journée qui l’a trouvé du mauvais côté du rapport de forces. Autour de lui, la plupart de ses collègues du Conseil des Cinq-Cents se taisent, calculent, attendent de voir. Lui parle, et il parle pour dire non. C’est, à cette heure, une position presque solitaire, et il le sait.
Le général n’a pas la froideur des juristes qui, ailleurs dans Paris, expliquent doctement pourquoi il fallait déplacer les Conseils. Il raisonne en soldat qui connaît le prix d’un ordre donné, et en républicain qui a vu naître le régime qu’on prétend aujourd’hui réformer par surprise. Ce qui l’occupe n’est pas d’abord la personne de Bonaparte, dont il ne conteste pas la gloire, mais un enchaînement : un complot dont nul ne produit la preuve, un article de la Constitution tiré de son sens, et, au bout, la force armée remise à un général le jour même où l’exécutif se défait.
Il pèse ses mots quand on l’interroge sur l’état réel de Paris, concède la nervosité de la ville, ne feint pas de tout savoir des intentions de chacun. Cette honnêteté-là donne du poids au reste : ce n’est pas un homme qui nie l’inquiétude, c’est un homme qui refuse qu’on y réponde en désarmant la représentation. Il rappelle, dates à l’appui, que la République a pris depuis des années l’habitude de se sauver hors de ses règles, et qu’on récolte ce soir cette habitude.
Reste une part d’ombre qu’il ne dissipe pas et ne prétend pas dissiper. Il ignore ce que fera l’armée, ce que voudront demain ses collègues, ce que Sieyès a exactement en tête. Il juge, dit-il, sur les actes visibles, et sur eux seuls. C’est cette prudence dans l’incertitude, jointe à la fermeté sur ce qu’il tient pour établi, que nous avons recueillie au soir du 18 brumaire.
Jean-Baptiste Jourdan, général et député de la Haute-Vienne au Conseil des Cinq-Cents
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des positions attribuées à Jean-Baptiste Jourdan — opposant au transfert des Conseils, fondateur du club du Manège — et du contexte du 18 brumaire an VIII au soir. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et dénoncé le 18 au soir et ne révèlent pas la journée du lendemain, à Saint-Cloud.
Vous parlez de guet-apens. Le décret des Anciens est pourtant régulier. Où est le piège ?
Le piège n’est pas dans la forme, il est dans l’intention. La forme, je vous l’accorde, est irréprochable : un décret, un vote, une signature, tout est en règle. Mais regardez comment les choses se sont enchaînées, à quelle vitesse, dans quel ordre. On ne décide pas en une matinée de transférer les deux Conseils et de remettre les troupes de Paris à un général si l’on n’y a pas songé longtemps à l’avance. Ce que je vois, c’est une opération montée de longue main, préparée dans le secret des salons, et qu’on habille au dernier moment d’une procédure pour lui donner le visage de la loi. La régularité du décret n’est pas la preuve de l’innocence de la manœuvre ; elle en est le déguisement. On me tend une apparence légale et l’on me somme de m’incliner devant elle comme si la légalité d’un jour effaçait le calcul de plusieurs semaines.
Ce complot jacobin que dénoncent les Anciens — n’existe-t-il pas ?
Alors qu’on le produise. Voilà tout ce que je demande, et c’est le droit le plus élémentaire. On agite un complot terrible contre la représentation nationale ; fort bien : où sont les pièces ? Où sont les noms ? Où sont les armes saisies, les correspondances interceptées, les hommes arrêtés ? Je n’ai vu, ce jour, aucune preuve publique, pas un document, pas un accusé nommé devant l’Assemblée. On nous demande de croire sur parole à un péril qu’on ne montre pas. Et je pose la seule question qui vaille : à qui profite l’alarme ? Ceux-là mêmes qui crient au complot sont ceux qui, le jour même, reçoivent le commandement des troupes et déplacent les Conseils là où il leur plaît. Quand l’homme qui dénonce le danger est aussi celui qui en tire tout le pouvoir, permettez que je regarde le danger de plus près avant de m’en effrayer.
L’article 102 autorise pourtant les Anciens à changer la résidence du Corps législatif.
L’article existe, je ne le nie pas, et je ne suis pas de ceux qui font parler la Constitution comme il les arrange. Mais un texte a un objet, et l’objet de cet article, chacun le connaît : protéger une assemblée menacée, lui permettre de fuir une émeute, une sédition, une force qui voudrait la contraindre. Il fut écrit pour la sauvegarde de la représentation, non pour sa capture. Or que fait-on aujourd’hui ? On s’en sert pour soustraire les Conseils au peuple de Paris, à ses regards, à sa protection même, et pour les porter sous les baïonnettes à Saint-Cloud. Et lisez l’article qui suit : il ordonne qu’au jour même du décret, les Conseils cessent de délibérer dans la ville où ils siégeaient. Le jour même, sur-le-champ, sans un délai pour se reconnaître, sans un recours pour s’y opposer. Cette exécution immédiate, on vous la présentera comme une rigueur salutaire ; elle est tout le contraire, car c’est elle qui permet d’enlever une assemblée avant qu’elle ait eu le temps de résister. On respecte la lettre pour en trahir l’esprit ; on prend l’arme forgée pour défendre l’Assemblée et on la retourne contre elle.
Mais Paris n’est-il pas agité ? Une assemblée a le droit de délibérer au calme.
Je ne vous dirai pas que Paris est tranquille comme un dimanche ; ce serait mentir, et je ne mens pas pour les besoins de ma cause. La ville est nerveuse, les clubs sont échauffés, on s’y invective, on s’y méfie de tout et de tous. Je ne nie pas qu’il y ait matière à inquiétude, et je ne prétends pas connaître le fond des intentions de chacun dans cette agitation — nul ne l’a, cette vue complète, ni moi ni ceux qui parlent si haut. Mais convenez d’une chose : on ne répond pas à une inquiétude vague en désarmant la représentation nationale et en la remettant entre les mains d’un général. Si le mal est le tumulte, le remède n’est pas d’ôter à l’Assemblée sa liberté ; c’est de garantir sa sûreté sans la mettre sous tutelle. Entre protéger une assemblée et la tenir, il y a une frontière, et je crains qu’on ne l’ait franchie aujourd’hui au prétexte d’un désordre dont on grossit la mesure.
Pourquoi le commandement à Bonaparte est-il, selon vous, le vrai cœur de l’affaire ?
Parce que tout le reste en découle. Songez à ce qu’on a fait : au moment précis où l’exécutif s’effondre, où les directeurs s’en vont ou sont mis à l’écart, on remet la force chargée d’assurer la sûreté des Conseils à un seul général. Dès lors, ce n’est plus la loi qui garde la loi, c’est le sabre qui arbitre. Comprenez-moi bien : je ne dispute pas à Bonaparte sa gloire, elle est réelle, et ce n’est pas de sa personne qu’il s’agit. C’est du précédent. Une République qui, dans la crise, appelle un général à son secours enseigne à tous ses généraux qu’on peut disposer d’elle, qu’il suffit d’un moment de faiblesse civile pour que l’épée devienne le recours. Aujourd’hui c’est celui-ci, demain ce sera un autre. Le jour où l’on prend l’habitude de confier le salut de la représentation à un homme d’armes, on a changé la nature du régime, quels que soient les mots qu’on garde pour le désigner.
N’est-ce pas la première fois qu’on force ainsi la Constitution ?
Hélas non, et c’est bien ce qui m’afflige le plus. Rappelez-vous le 18 fructidor an V : on fit entrer les troupes d’Augereau dans Paris pour purger les Conseils des élus qu’on jugeait royalistes, et l’on cassa des élections au nom du salut public. Rappelez-vous le 22 floréal an VI : cette fois ce furent des républicains élus qu’on écarta, parce que leur nombre effrayait. Rappelez-vous le 30 prairial dernier, où les Conseils prirent leur revanche sur les directeurs et les contraignirent. À chaque secousse, on s’est sauvé hors des règles, on a traité la Constitution comme un obstacle à écarter plutôt que comme une loi à respecter. On a ainsi habitué la République à se sauver contre elle-même. Eh bien, on récolte aujourd’hui cette semence : à force de forcer les règles pour de bonnes raisons, on a appris à tous qu’on pouvait les forcer, et voilà qu’on les force une fois de plus, mais cette fois avec l’armée pour argument.
Le Directoire lui-même se défait aujourd’hui. N’est-ce pas la preuve que le régime était mort ?
C’est la preuve qu’on l’a démonté, ce qui n’est pas la même chose. Voyez comment les choses se sont passées en une seule journée : Sieyès et Roger-Ducos, qui sont dans la confidence de l’entreprise, donnent leur démission ; Barras se retire sous la pression, on lui fait comprendre que sa place n’est plus tenable ; et les deux qui restent, Gohier et Moulin, qui refusent de se prêter à la manœuvre, sont tenus sous garde au Luxembourg. Est-ce là un régime qui meurt de vieillesse, de sa propre usure, comme on voudrait nous le faire croire ? Non. C’est un exécutif qu’on a désarticulé pièce à pièce en quelques heures, par des démissions concertées d’un côté et une contrainte de l’autre. On me dira qu’il était moribond ; peut-être. Mais on ne l’a pas laissé mourir, on l’a défait. Et cette vacance qu’on a créée n’est pas l’accident de la journée : elle en est l’objet même. On a fait le vide pour pouvoir ensuite le combler à sa guise.
Que peuvent encore les Cinq-Cents ?
Plus qu’on ne le croit, si nous le voulons. La représentation nationale n’a pas dit son dernier mot ce soir ; elle est déplacée, non dissoute, et demain elle délibère. Ce que je demande à mes collègues est simple : de la fermeté. Que nous n’allions pas ratifier sous la contrainte, dans le trouble et sous la garde des troupes, ce qu’on n’aurait jamais osé nous proposer à Paris, en pleine lumière, sans un général à la porte. Une assemblée qui vote parce qu’elle a peur, ou parce qu’on l’a mise hors d’état de faire autrement, n’est plus une assemblée libre, et ses décrets ne valent pas mieux que la contrainte qui les a arrachés. Je ne veux pas préjuger de ce que feront les Cinq-Cents ; ils sont libres, et c’est justement cette liberté que je réclame pour eux. Mais je leur dirai, à eux comme à vous : ce qu’on cède sous la pression, on ne le reprend jamais qu’au prix du sang.
Et si vous vous trompiez ? Si tout cela ne visait qu’à réparer un régime à bout ?
Je puis me tromper, et je ne ferai pas le fanfaron qui prétend lire dans les cœurs. Sur les intentions profondes de Sieyès et de ceux qui l’entourent, je n’ai pas de certitude ; peut-être croient-ils sincèrement sauver la République, peut-être n’y a-t-il là que l’impatience de bons esprits devant un régime qui ne fonctionne plus. De cela, je conviens, je ne suis pas juge, car nul ne voit le fond des âmes. Mais je ne juge pas sur les âmes ; je juge sur les actes, et les actes, eux, sont visibles de tous. Un complot dénoncé sans qu’on en montre la preuve ; un transfert forcé des Conseils sous couvert d’un article détourné ; le commandement militaire remis à un général ; l’exécutif dissous en un jour. Voilà des faits, non des procès d’intention, et ces faits-là, j’ai le droit de les nommer et de m’en alarmer. Si l’on me démontre demain, par des actes tout aussi clairs, que je me suis effrayé à tort, j’en serai le premier soulagé et je le reconnaîtrai. L’épreuve est dans les heures qui viennent. C’est aux actes, et non aux promesses, qu’il faudra juger.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.