« Nous écoutons un visiteur dont nous ignorons le but » : Jodrell Bank traque Luna 15
Pendant que les trois Américains d’Apollo 11 filent vers la Lune, le grand radiotélescope de Jodrell Bank, en Cheshire, capte aussi les signaux d’un autre voyageur : Luna 15, l’engin automatique lancé par les Soviétiques le 13 juillet, qui converge lui aussi vers notre satellite. À l’observatoire, on écoute, on calcule, on suit sa course — mais nul, ici, ne sait au juste ce que Moscou a envoyé là-haut. Entretien.
Sur la plaine du Cheshire, la grande parabole d’acier de Jodrell Bank — soixante-seize mètres de coupe orientable, la plus vaste du monde — s’est tournée ces derniers jours vers le ciel comme une oreille géante. Elle écoute deux choses à la fois : la mission américaine Apollo 11, dont l’équipage a quitté la Terre le 16 juillet, et un second engin, soviétique celui-là, l’appareil automatique baptisé Luna 15, parti de l’Union soviétique le 13.
C’est le directeur de l’observatoire, Sir Bernard Lovell, radioastronome et fondateur des lieux, qui nous reçoit entre deux relevés. Il choisit ses mots avec prudence : son équipe capte des signaux, mesure des fréquences, reconstitue une trajectoire — mais ne dispose, sur le dessein de la sonde soviétique, d’aucune information officielle de Moscou. « Nous écoutons un visiteur dont nous ignorons le but », résume-t-il. Voici ce qu’il a bien voulu nous en dire, ce 17 juillet, au présent de l’incertitude.
Sir Bernard Lovell, directeur et fondateur de l’observatoire de Jodrell Bank (Cheshire), radioastronome
Entretien recueilli à l’observatoire de Jodrell Bank le 17 juillet 1969, alors que Luna 15 vient d’atteindre les abords de la Lune et qu’Apollo 11 y fait route. Les propos portent sur ce que les radiotélescopes britanniques captent et déduisent à cette date ; la mission exacte de l’engin soviétique n’a pas été publiée par Moscou et reste, ici, matière à conjecture.
Sir Bernard, ces jours-ci, vers quoi votre grand télescope est-il pointé ?
Vers la Lune, comme à peu près tous les instruments de la planète en ce moment, mais avec une particularité : nous y suivons deux choses à la fois. Il y a, bien sûr, le vaisseau américain Apollo 11, dont l’équipage a quitté la Terre hier et fait route vers le but que vous savez. Et il y a, depuis le 13 de ce mois, un second engin, celui-là sans hommes à bord : la sonde soviétique que l’on désigne sous le nom de Luna 15. Notre antenne est assez grande et assez sensible pour capter les émissions radio de l’un et de l’autre. C’est une situation que je n’avais encore jamais connue : deux voyageurs, partis de deux camps, convergeant vers le même astre dans la même semaine, et tous deux passant, pour ainsi dire, à portée de notre oreille.
Que captez-vous, au juste, de cet engin soviétique ? Que voit-on de lui depuis le Cheshire ?
Nous n’en voyons rien, au sens où l’œil voit ; nous l’entendons. Un engin de ce genre émet en permanence un signal radio — une porteuse, des télémesures, le souffle de ses appareils qui parlent à la Terre. Notre télescope recueille ce filet d’ondes, très faible, qui nous parvient depuis l’espace lunaire. De la fréquence de ce signal et de la manière dont elle se décale, nous tirons sa vitesse ; de l’instant où il apparaît et disparaît derrière la Lune, nous tirons sa position. C’est un travail d’écoute et de calcul, pas de regard. Nous n’avons devant nous ni image ni photographie : seulement une voix lointaine, régulière, dont nous suivons le déplacement heure après heure.
Ce que vous captez vous permet-il de reconstituer sa route ? Où en est Luna 15 à l’heure où nous parlons ?
Nous pouvons en reconstituer la trajectoire avec une assez bonne approximation, oui. L’engin a quitté la Terre le 13, a parcouru l’espace qui nous sépare de la Lune en quelques jours, et il est désormais parvenu dans le voisinage immédiat de notre satellite ; nos relevés de ce jour sont compatibles avec sa mise en orbite autour de la Lune. C’est là un point important : il ne se contente pas de passer, il paraît s’installer, tourner autour d’elle. À partir de l’écoute, nous estimons grossièrement l’altitude et l’inclinaison de cette orbite. Mais entendons-nous : ce sont nos chiffres, déduits de nos mesures, et non des chiffres que Moscou nous aurait communiqués. Nous lisons sa course dans le ciel, nous ne la recevons pas par dépêche.
Justement : sait-on, à Jodrell Bank, ce que cet engin est venu faire ? Quelle est sa mission ?
Non. Et je tiens à être très net là-dessus, car c’est le cœur de l’affaire. Les autorités soviétiques n’ont pas publié le programme de Luna 15. On nous dit qu’il s’agit d’étudier l’espace autour de la Lune, ce qui est une formule fort large et qui n’engage à rien. Au-delà, nous en sommes réduits à nos propres observations et aux suppositions qu’elles autorisent. Je ne puis vous dire si cet appareil doit se poser, demeurer en orbite, photographier, prélever quelque chose — je ne le sais pas, personne ici ne le sait avec certitude, et il serait malhonnête de ma part de vous donner pour assuré ce qui n’est qu’une lecture de signaux. Nous écoutons un visiteur dont nous ignorons le but.
On entend dire, pourtant, que les Soviétiques chercheraient à rapporter de la matière lunaire avant les Américains. Que vaut cette hypothèse ?
Elle circule, en effet, dans les milieux qui observent ces choses, et je vous la rapporte pour ce qu’elle est : une conjecture, non un fait. L’idée est la suivante. Si l’on voulait, sans risquer d’hommes, ramener sur Terre un fragment du sol lunaire, il faudrait un engin automatique capable de se poser, de prélever, puis de repartir tout seul — et il faudrait le lancer de façon à devancer, ou du moins à accompagner, l’expédition américaine. Or voici un engin soviétique, automatique, arrivé à la Lune dans la même semaine qu’Apollo. La coïncidence est si frappante que beaucoup en concluent à une course au premier échantillon. Je comprends le raisonnement ; je le trouve même séduisant. Mais je n’ai, dans mes relevés, rien qui le prouve. Un signal radio ne vous dit pas les intentions de celui qui l’émet. C’est une hypothèse d’observateurs, et je me garderais bien de la présenter autrement.
Vos signaux ne vous donnent-ils vraiment aucun indice sur ces intentions ? Une manœuvre, un changement de cap ?
Ils nous donnent des indices sur ce qu’il fait, non sur ce qu’il veut. Nous voyons un engin qui manœuvre, qui ajuste sa course, qui paraît se mettre en orbite : c’est le comportement d’un appareil piloté avec soin depuis le sol, et non d’un débris lâché au hasard. Cela témoigne d’une mission préparée, d’un dessein précis. Mais lequel ? Le même comportement conviendrait à une sonde qui n’a qu’à tourner autour de la Lune pour l’étudier, et à une sonde qui prépare une descente. Tant que l’orbite n’aura pas été abaissée d’une certaine manière, ou tant que l’engin n’aura pas amorcé un geste sans équivoque, nous ne pourrons trancher. Nous notons chaque variation, nous les comparons d’une heure à l’autre ; pour l’instant, elles s’accordent à plusieurs scénarios, et il serait imprudent d’en privilégier un.
Cette présence soviétique inquiète-t-elle, à l’heure où Apollo 11 fait la même route ? Y a-t-il un risque ?
Le risque dont on s’est soucié n’est pas celui d’une collision en plein ciel, qui serait d’une improbabilité extrême tant l’espace est vaste — mais celui d’un brouillage. Deux engins émettant près de la même Lune, dans des bandes de fréquences voisines, pourraient gêner mutuellement les liaisons radio, et l’on conçoit que les Américains tiennent par-dessus tout à ce que rien ne trouble le dialogue avec leur équipage. C’est pourquoi, m’a-t-on rapporté, une démarche a été faite auprès de Moscou pour s’assurer que les trajectoires ne se contrarieraient pas. Du côté de notre observatoire, je vous dirai simplement que nous suivons les deux engins sur des fréquences distinctes et que, jusqu’à présent, l’écoute de l’un ne nous a pas empêchés d’écouter l’autre.
Vous parlez d’une démarche auprès de Moscou. Les Soviétiques ont-ils répondu, donné quelque chose ?
Sur le but de leur engin, rien, je vous l’ai dit. Mais sur sa trajectoire, oui : on m’indique que les Soviétiques ont consenti à communiquer la route de Luna 15, précisément pour qu’il n’y ait pas de mauvaise rencontre avec le vaisseau américain. C’est un geste qui mérite d’être relevé, car il n’est pas dans les habitudes de ce temps que les deux camps se parlent de leurs engins. On me dit que cet échange est passé par des voies inattendues, d’un astronaute américain à un responsable soviétique. Voyez le paradoxe : on se dispute la Lune, on se cache l’essentiel — et, dans le même mouvement, on s’accorde le minimum nécessaire pour ne pas se nuire. Cette coopération-là, toute mince qu’elle soit, est en soi un petit événement.
Comment qualifieriez-vous cette situation, vous qui suivez ces engins depuis tant d’années ?
Singulière, et même un peu irréelle. J’ai dans les écouteurs deux voix qui viennent du même coin du ciel, et qui ne se parlent pas. L’une est bavarde, attendue, annoncée au monde entier : c’est l’Amérique, qui fait de son voyage un spectacle public et nous prévient de chaque étape. L’autre est muette quant à ses intentions, lancée sans tambour, et nous la découvrons à mesure qu’elle se révèle, par ses seuls signaux. C’est comme assister à une course dont l’un des concurrents court au grand jour et l’autre dans l’ombre. Pour l’astronome, c’est passionnant ; je passe mes journées à reconstituer, à partir d’ondes ténues, ce qu’on ne veut pas me dire. Mais je me défends d’en faire un roman : je m’en tiens à ce que l’antenne me donne.
Peut-on, de Jodrell Bank, prévoir ce que cet engin va faire dans les prochaines heures ?
Non, et je me garderai bien de jouer les devins. Je puis vous dire où il est, à peu près, et comment il se meut ; je ne puis vous dire ce qu’il fera. Tout dépend d’un programme qui est dans des calculateurs soviétiques et dans des têtes soviétiques, et auquel nous n’avons pas accès. Nous continuerons d’écouter sans relâche, jour et nuit, parce que c’est précisément dans les heures qui viennent que ses manœuvres, s’il en accomplit, deviendront lisibles dans nos signaux. Mais vous me demanderiez de prédire l’avenir, et un homme de science qui se respecte ne prédit pas : il observe, il note, et il attend que les faits parlent d’eux-mêmes. À cette heure, ils n’ont pas encore parlé.
Vos relevés sur Luna 15 ont-ils une valeur au-delà de la curiosité ? À quoi servent-ils ?
Ils ont une double valeur. D’abord, scientifique et technique : suivre un engin lointain par la seule radio, en tirer sa vitesse et son orbite, c’est l’exercice même pour lequel cet observatoire a été conçu, et chaque mission de ce genre affine notre art de l’écoute. Ensuite, une valeur de témoignage : nous sommes un poste neutre, en terre anglaise, qui n’appartient ni à Washington ni à Moscou, et qui consigne ce qu’il capte des uns et des autres. Quand un camp se tait sur ses intentions, le relevé indépendant d’un observatoire tiers garde son prix : il établit, au moins, ce qui s’est réellement passé dans le ciel, indépendamment de ce qu’on en dira. Voilà pourquoi nous tenons un registre soigneux de tout ce que nous entendons de cette sonde, fût-ce sans en connaître le dessein.
Un dernier mot, Sir Bernard : que retiendrez-vous de ces journées, vous qui les vivez aux écouteurs ?
Que nous vivons un moment où le ciel est plus encombré et plus disputé qu’il ne l’a jamais été, et qu’il revient à des hommes penchés sur des cadrans, dans une plaine du Cheshire, d’en démêler patiemment les voix. Je n’ai pas le sentiment d’assister à un spectacle ; j’ai le sentiment de faire un métier d’écoute, modeste et exigeant, au beau milieu d’une histoire qui me dépasse. Ce que ces engins vont accomplir, je l’ignore comme vous. Ce que je sais, c’est que notre antenne tournera vers eux tant qu’ils émettront, et que nous noterons fidèlement chaque signal, sans rien y ajouter que nous n’ayons entendu. Le reste appartient aux jours qui viennent.