« J’ai lâché mon uniforme mardi. Ce matin, j’ai repris un fusil sur le parvis. Entre les deux, je n’ai pas beaucoup dormi. »
Depuis ce matin, le drapeau tricolore flotte sur la Préfecture de police. Parmi les quelque deux mille gardiens qui l’ont prise, l’un d’eux a accepté de parler — de la grève commencée mardi, de la porte laissée entrouverte, et de ce que fut, avant cela, le métier de policier sous l’Occupation.
Ce samedi 19 août, peu après sept heures du matin, le tricolore est monté sur la façade de la Préfecture de police, sur l’île de la Cité. Depuis mardi, les gardiens de la paix étaient en grève ; ce matin, environ deux mille d’entre eux, la plupart en civil, se sont rassemblés sur le parvis de Notre-Dame, puis sont entrés dans le bâtiment. Le préfet nommé par Vichy, Amédée Bussière, a été arrêté dans son bureau. L’après-midi, la garnison allemande a tenté de reprendre les lieux : quelques chars se sont présentés devant la Préfecture et ont été repoussés.
Le bâtiment est maintenant un camp retranché. On a vidé les bureaux de leurs meubles pour barricader les portes, empilé des sacs de sable aux fenêtres, disposé des armes reprises à l’ennemi ou sorties on ne sait d’où. Des chefs des Forces françaises de l’intérieur sont venus dans la matinée ; les hommes portent désormais un brassard. Personne, dans ces murs, ne sait combien de temps il faudra tenir ni ce que la garnison décidera cette nuit.
Notre interlocuteur n’est pas un chef. C’est un gardien de la paix comme il y en a des milliers dans cette ville, qui a fait ce métier sous quatre années d’Occupation avant de rendre son uniforme mardi et de reprendre un fusil ce matin. Il parle sans se grandir, et sans rien cacher de ce qui, dans ces quatre années, ne se raconte pas facilement.
Un gardien de la paix de la Préfecture de police, Île de la Cité
Il n’a pas voulu que nous donnions son nom, et nous ne l’aurions pas fait : rien n’est joué, et un homme qui a porté l’uniforme depuis dix ans sait ce que vaut une liste. Gardien de la paix, la quarantaine, il était ce matin sur le parvis de Notre-Dame quand la porte de la Préfecture s’est ouverte. Nous l’avons rencontré en fin de journée dans une cour encore encombrée de sacs de sable. Sa voix est celle de plusieurs : figure composée à partir de plusieurs conversations recueillies dans les murs de la Préfecture ce jour-là, pour ne mettre personne en danger. Il pèse ses mots, s’arrête souvent.
Racontez-moi ce matin. Comment êtes-vous entré dans la Préfecture ?
À pied, en veston, comme un homme qui va à son travail. On nous avait dit de nous trouver sur le parvis avant sept heures, sans uniforme, sans rien qui se voie. Nous étions des centaines, puis des milliers, à traîner là comme si de rien n’était, à guetter les fenêtres. Je n’avais sur moi que mon pistolet de service, celui que j’avais gardé quand on nous a ordonné de rendre le reste. Une balle de trop dans la poche et c’était fini. Et puis la porte s’est ouverte — quelqu’un l’avait laissée entrouverte de l’intérieur, je ne sais pas qui, je ne veux pas le savoir — et nous sommes entrés en courant. Franchir ce seuil, cette porte devant laquelle j’ai monté la garde tant de fois pour d’autres, ça m’a fait quelque chose que je ne saurais pas bien vous dire.
Et le drapeau ?
Il est monté sur la façade dans la matinée, et un autre sur les tours de Notre-Dame, juste en face. Nous étions dans la cour, le cou tordu à regarder en l’air. Des hommes se sont mis à chanter. Je ne vous dirai pas que tout le monde chantait juste, ni que ça a duré : on avait aussi peur, on courait dans tous les sens pour barricader. Mais ce tricolore sur ces pierres, après tout ce qu’on y a vu passer, ça vous serre la gorge. J’ai pensé à des choses que je croyais avoir mises de côté. Et puis il a fallu redescendre porter des sacs.
Revenons en arrière. Pourquoi cette grève, et pourquoi cette semaine ?
Ça s’est noué autour du 15. Les Allemands avaient commencé à désarmer nos collègues de la banlieue — à Asnières, à Saint-Denis, on est venu leur prendre leurs armes, on ne leur faisait plus confiance. Nous avons compris que nous serions les suivants. La Préfecture nous a donné l’ordre d’abandonner armes et uniformes et de ne plus nous montrer. Vous comprenez ce que ça veut dire ? On nous demandait de disparaître, de laisser la ville aux mains de l’occupant sans un policier dans les rues. Il y avait depuis un moment des hommes qui s’organisaient entre eux, dans les commissariats, par affinités, par confiance — on ne s’appelait pas d’un grand nom, on se réunissait à trois ou quatre dans une arrière-salle. Quand l’ordre de rendre l’uniforme est tombé, ça a suffi. On a cessé le service. C’était ça ou se coucher.
Vous êtes donc resté quatre jours sans uniforme. Comment les avez-vous passés ?
Chez des gens, un peu partout, jamais deux nuits au même endroit. On se faisait passer des consignes de bouche à oreille, un mot dans une cour, un rendez-vous décommandé. Le pire, c’est qu’on ne savait plus de quel côté on risquait le plus. Sans uniforme, pour les Allemands vous êtes un homme suspect qu’on peut arrêter au coin d’une rue ; et pour certains, un policier qui a lâché son poste, presque un déserteur. On n’était plus rien, ni d’un bord ni de l’autre, entre les deux, à attendre. J’ai peu dormi cette semaine-là. On tendait l’oreille aux nouvelles, on savait que les Alliés étaient quelque part vers l’ouest, mais où exactement, personne ne pouvait le dire. On attendait un signal sans savoir lequel.
Vous portez l’uniforme depuis dix ans. Qu’est-ce que ça a été, être policier à Paris pendant ces quatre années ?
Voilà la question que j’attendais, et à laquelle je ne sais pas bien répondre. On a fait un métier sous des ordres qui ne venaient plus de nous. On réglait la circulation, on faisait des rondes, des constats, des choses de tous les jours — et puis il y a eu le reste. Vous savez de quoi je parle. Il y a eu les rafles. Je ne vais pas vous dire que je l’ignorais, ce serait un mensonge et j’en ai assez fait cette semaine, des silences. En juillet 42, pendant l’été, on a fait sortir des gens de chez eux, la nuit, très tôt le matin, des familles entières, des femmes, des enfants qui pleuraient dans les escaliers. C’était nous, la police française, sur des listes tenues dans nos bureaux. On les a emmenés. Je n’étais pas de ceux qui frappaient aux portes, ce jour-là, et je me le suis répété longtemps comme si ça me lavait. Ça ne me lave pas. J’ai vu les autobus. J’ai su où ça allait, ou en tout cas j’ai su assez pour ne pas vouloir en savoir plus. Et je n’ai rien dit. On était beaucoup à n’avoir rien dit.
Est-ce que cela compte, dans le fait de vous être rallié ce matin ?
Ne me faites pas dire que je me suis battu ce matin pour me racheter. Ce serait trop propre, et je me méfie des choses trop propres. Il y a de tout là-dedans, mêlé, et je ne saurais pas vous faire le partage. Il y a du remords, oui, ça vient la nuit, ces visages. Il y a la peur aussi, très bête : quand la partie tourne, un homme veut être du bon côté de la barricade avant qu’il soit trop tard. Et puis il y a quelque chose de plus simple, de plus tard venu, qui ressemble à une conviction — l’idée qu’on ne pouvait pas continuer, qu’à un moment ça devait cesser. Tout ça ensemble. Celui qui vous dira qu’il a rejoint la Résistance le cœur pur, sans une once de calcul, méfiez-vous de lui. Moi je vous dis la vérité : c’est venu tard, et c’est venu mélangé.
Tous vos collègues ne vous ont pas suivi. Qu’en est-il d’eux ?
Non, tous n’ont pas suivi, et c’est une déchirure qu’on ne mesure pas encore. Le préfet, M. Bussière, celui que Vichy avait mis là, a été arrêté ce matin dans son bureau — voilà pour le sommet. Mais entre nous, dans les rangs, il y a ceux qui sont restés chez eux, ceux qui ont attendu de voir, ceux qui pensent qu’on est fous et qu’on va tous se faire tuer pour rien. Je ne les accable pas tous. Certains ont femme et enfants et calculent autrement. D’autres ont trop servi le régime pour se retourner d’un matin à l’autre. Nous nous connaissons tous, nous avons fait les mêmes rondes, et voilà que ce matin la maison est coupée en deux. On ne se regarde plus pareil. Ça aussi, il faudra le régler un jour.
Dans la matinée, des chefs des Forces françaises de l’intérieur sont venus. On vous a donné un brassard.
Oui. Des chefs sont entrés, on a parlé de nous placer sous leur commandement, et on nous a prescrit de porter un brassard pour qu’on sache qui nous étions. Ça peut vous paraître un détail, un bout de tissu. Pour un homme qui a passé dix ans dans une hiérarchie, à saluer un grade, à recevoir des ordres d’une chaîne bien nette, ce n’en est pas un. Ce matin j’ai changé de maître. J’obéis maintenant à des hommes dont je ne connaissais pas le nom hier, qui n’ont pas d’uniforme, dont je ne sais pas d’où ils sortent, sinon qu’ils commandent la rue. Je le fais volontiers, remarquez. Mais je serais malhonnête de dire que ça ne fait rien, de passer comme ça sous un autre drapeau après une vie de discipline.
Cet après-midi, la Préfecture a été attaquée. Vous y étiez ?
J’y étais. Des chars se sont présentés devant le bâtiment, trois je crois, avec de l’infanterie. On les a arrêtés aux mitrailleuses qu’on avait mises aux fenêtres et derrière les sacs de sable, et avec des bouteilles d’essence qu’on a appris à préparer là, dans la cour, ce jour même — de l’essence, un chiffon, on allume et on lance. C’est peu de chose contre du blindage, croyez-moi. Nos armes sont dérisoires : des fusils dépareillés, ce qu’on a pris à l’ennemi, des cartouches qu’on compte. On tenait quand même, plaqués derrière les pierres, avec cette peur au ventre, celle qui vous rend la bouche sèche et les mains sûres en même temps, je ne sais pas comment dire. Ils ont reculé cette fois. Cette fois.
Et s’ils reviennent en force ?
Alors je ne sais pas. C’est la vérité et je ne vais pas vous jouer le brave. Avec ce que nous avons, si l’ennemi met le poids qu’il faut — de l’artillerie, de l’aviation, des blindés en nombre — il peut nous écraser dans ces murs et reprendre l’île. Ce bâtiment n’est pas une forteresse, c’est une préfecture avec des sacs de sable aux fenêtres. On tient avec des fusils et du courage, et le courage ne perce pas l’acier. On dit qu’un secours approche, qu’on ne sera pas seuls longtemps. On le dit. Je l’entends comme vous, et je voudrais y croire, mais je n’ai vu aucun secours de mes yeux et je n’ai reçu aucune promesse que je puisse tenir pour sûre. En attendant, ce qui est certain, c’est qu’ils peuvent revenir, et qu’ils peuvent tout raser. On tiendra tant qu’on pourra. Après, je ne sais pas.
Et les vôtres, cette nuit — où sont-ils ?
Chez nous, dans notre quartier, loin d’ici. Je les ai vus il y a quelques jours, avant de disparaître dans la grève. Je leur ai dit peu de chose, ce qu’on dit dans ces cas-là : de rester à l’abri, loin des fenêtres, de ne pas m’attendre le soir. Ma femme a compris à ma façon de le dire qu’il valait mieux ne pas poser trop de questions. Je pense à eux, forcément, surtout maintenant que la nuit tombe et qu’on ne sait pas ce que la garnison va décider. Mais je vais vous dire une chose : je suis presque plus tranquille de les savoir là-bas que si j’étais avec eux à me ronger. Ici au moins j’ai de quoi faire. Là-bas je ne ferais qu’attendre.
Et vous, après — s’il y a un après ?
S’il y a un après. Écoutez, je ne suis pas naïf. Je sais qu’un jour on me demandera des comptes sur ces dix années, sur ce que j’ai fait et ce que je n’ai pas empêché. On aura raison de le demander. Ce brassard que je porte depuis ce matin n’efface pas les autobus de l’été 42, et je ne me raconte pas qu’il les efface. Je ne vous demande pas de me juger aujourd’hui, et je ne demande à personne de me juger aujourd’hui — ce n’est pas l’heure, l’heure est à tenir ces murs. Mais je sais que l’heure viendra. Je l’ignore encore, cette heure, ce qu’elle exigera de moi, sous quelle forme. Peut-être que je l’accepterai. Pour l’instant je ne sais qu’une chose : ce soir je suis à mon poste, du bon côté cette fois, et c’est déjà plus que je n’en avais depuis longtemps. Le reste, on verra si je suis encore là pour le voir.