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Entretien | Un Garde française rallié : « On nous avait fait jurer de garder le roi ; ce jour-là, nous avons gardé Paris »

Un soldat du rang des Gardes françaises, passé du côté des assaillants, raconte l’assaut de l’intérieur du mouvement : la consigne rompue, le régiment qui bascule, les canons des Invalides traînés à bras d’hommes, et la fusillade dont il jure ne pas savoir qui l’a ouverte. Un long entretien à chaud, dans l’incertitude de ce qui va suivre.

Propos recueillis par notre correspondant dans le faubourg Saint-Antoine 16 juillet 1789 16 min de lecture

Il porte encore l’habit bleu à parements rouges du régiment, mais il ne saurait plus dire au juste de quel côté cet habit le range. Soldat des Gardes françaises, de ces compagnies casernées à Paris depuis des années et mêlées au peuple de la ville plus qu’à la cour, il a, comme beaucoup des siens, refusé de marcher contre les Parisiens, puis pris les armes avec eux. Nous l’avons trouvé sur le pavé du faubourg, las, la voix encore prise par la poudre.

Il ne se donne pas le beau rôle. Il ne prétend pas avoir voulu renverser quoi que ce soit : il raconte un glissement, des ordres qu’on ne pouvait plus exécuter, une discipline qui se défait jour après jour, jusqu’à cette matinée du 14 où l’on a marché vers la vieille forteresse sans trop savoir ce qu’on en ferait. Le soldat de métier perce sous le révolté improvisé : il parle des canons, des embrasures et des distances avec l’habitude du service.

Ce qui revient sans cesse, c’est le serment. On lui avait appris à garder le roi ; il s’est retrouvé, dit-il, à garder la ville contre les régiments qu’on faisait venir des frontières. Cette contradiction, il ne la tranche pas. Il sait seulement ce qu’il a vu et fait, et il se refuse à en dire davantage qu’il n’en sait — y compris sur ce premier coup de feu dont personne, jure-t-il, ne peut nommer l’auteur.

Nous restituons ces propos comme une reconstitution plausible, fondée sur ce que rapportent ceux qui ont marché sur la Bastille. Le soldat qui parle ici est un homme du rang reconstitué, non une figure authentifiée ; ses paroles disent l’assaut tel qu’un simple soldat pouvait le vivre, dans l’ignorance complète de ce que l’Assemblée et le roi décideront.

Grand entretien

Un soldat des Gardes françaises rallié aux assaillants (Nicolas Brunet, fusilier, composite reconstitué)

Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite — un homme du rang anonyme des Gardes françaises — assemblé à partir de ce que l’on sait du ralliement du régiment et du déroulement de l’assaut. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées et s’en tiennent à ce qu’un simple soldat pouvait savoir et ressentir le 16 juillet, sans préjuger des suites.

Vous êtes des Gardes françaises, soldats du roi. Comment en êtes-vous venu à marcher contre une forteresse royale ?

Par petits pas, monsieur, et non d’un coup, comme on se l’imaginera peut-être plus tard. Nous sommes casernés ici depuis des années — à Babylone, à la Pépinière, ailleurs dans la ville. Nous mangeons le pain de Paris, nous y avons nos connaissances, nos femmes pour certains. Quand on a commencé à nous donner l’ordre de contenir le peuple, de barrer les rues, beaucoup d’entre nous ont senti que ce n’était plus le même service. Tirer sur des Parisiens, sur des gens qu’on croise au marché, pour le compte de qui ? Le pas s’est fait dans nos têtes bien avant de se faire sur le pavé.

Dans vos casernes, ces derniers jours, qu’est-ce qui a changé ?

Tout, et rien qu’on puisse dater à l’heure près. L’ordre tenait de moins en moins. Des camarades qu’on avait enfermés à l’Abbaye pour avoir refusé de marcher, on les a vus délivrés par la foule, portés en triomphe, et nous, dans les rangs, nous n’avons pas eu le cœur de trouver cela mauvais. Nos officiers, le duc du Châtelet en tête, voulaient nous tenir serrés, et plus ils serraient, plus cela craquait. On nous demandait une obéissance que nos consciences ne suivaient plus. À un certain moment, un soldat se dit : si je dois choisir entre l’habit et la ville, je choisis la ville.

On a beaucoup parlé des troupes étrangères massées autour de Paris. Cela a-t-il pesé sur vous ?

Énormément, et c’est peut-être là le fond de l’affaire. On voyait arriver des régiments allemands, des Suisses, toute une soldatesque qui ne parlait pas notre langue et qui n’avait, elle, aucun scrupule à charger le peuple. Le Royal-Allemand de Lambesc avait déjà fondu sur la foule du côté des Tuileries. Nous, les Gardes françaises, nous nous sommes regardés et nous nous sommes dit : on nous remplace par des étrangers pour faire le sale ouvrage contre Paris. Cela nous a soulevés. Garder le roi, soit ; servir d’escorte à des cavaliers qui sabrent nos concitoyens, jamais.

Venons-en au 14. Comment la journée a-t-elle commencé pour vous ?

Par les armes. Dès le matin, on est allés les chercher où elles étaient : aux Invalides, où le peuple s’est emparé de fusils par milliers, et de pièces de canon. Il fallait de la poudre, et l’on disait qu’il y en avait à la Bastille. Voilà, au vrai, pourquoi nous avons marché sur elle : non pour délivrer je ne sais quels prisonniers — il n’y en avait presque pas — mais pour la poudre, et parce que ces grosses tours qui dominent le faubourg étaient devenues, dans tous les esprits, le signe de ce qu’on voulait abattre. On y est allés en foule, et nous, les soldats, mêlés à cette foule.

Qui défendait la place, en face de vous ?

Peu de monde, à dire vrai, mais derrière de fortes murailles. Quelques dizaines d’invalides — de vieux soldats, des hommes usés — et une poignée de Suisses, du détachement de Salis-Samade, une trentaine peut-être. Et au-dessus de tout cela le gouverneur, M. de Launay, dans ses tours. Quand on voit ces murs, ces fossés, ces ponts-levis, on se dit qu’une centaine d’hommes bien retranchés peut tenir longtemps contre une foule mal armée. C’est ce qui rend la chose si étrange : nous étions des milliers dehors, et faibles ; ils étaient une poignée dedans, et forts de leurs pierres.

A-t-on cherché à parler avant de combattre ?

Oui, et plus d’une fois. Des députés de l’Hôtel de Ville sont entrés pour parlementer, demander qu’on retire les canons des embrasures, qu’on rende la poudre. On nous a même dit qu’à l’intérieur, on les avait reçus avec civilité, qu’on leur avait offert à manger. Pendant ce temps, nous attendions dehors, dans une impatience qui montait. On entrait, on ressortait, rien ne venait. La foule s’échauffait, croyait à des ruses, à des délais pour gagner du temps en attendant des secours. C’est dans cette attente énervée que tout a basculé.

Et le premier coup de feu ? Qui l’a tiré ?

Voilà ce que je ne peux pas vous dire, et méfiez-vous de quiconque vous l’affirmera. Des gens étaient entrés dans la première cour ; on avait, paraît-il, abaissé un pont-levis, et la foule s’y est engouffrée. Puis tout d’un coup, la fusillade. Les uns crient à la trahison, que de Launay nous a attirés là pour nous faire tirer dessus à bout portant ; d’autres disent que ce sont les nôtres qui ont fait feu les premiers, dans la confusion. Moi, j’étais dans le bruit et la fumée, et dans le bruit et la fumée on ne sait rien. J’ai vu tomber des camarades, beaucoup. Le reste, ce sont des paroles d’après, et je n’en répondrai pas.

À quel moment votre régiment a-t-il vraiment pesé sur le combat ?

Quand sont arrivés les canons et les hommes du métier. Tant que ce fut une foule criant sous les murs, on mourait sans avancer. Puis un détachement des Gardes françaises est venu, avec des sergents, des hommes qui avaient servi, qui savaient ce qu’est une pièce et comment on la pointe. On a traîné à bras les canons pris aux Invalides, on les a mis en batterie contre l’entrée, braqués sur les embrasures. Là, les choses ont changé de face. Ce que la fureur ne pouvait pas, la science des armes l’a fait : on a forcé les défenseurs à quitter leurs pièces, on a menacé le grand pont. Sans nous, je crois bien que la foule serait restée dehors à se faire tuer.

On dit que le gouverneur a menacé de tout faire sauter. L’avez-vous su sur le moment ?

On l’a su, et cela a glacé bien des cœurs. Le bruit a couru que de Launay, voyant qu’il ne pourrait tenir, parlait de mettre le feu aux poudres et de s’ensevelir avec la forteresse, le quartier et nous tous. Songez à ce que c’est : tant de poudre au cœur d’un faubourg plein de monde. S’il l’avait fait, ce n’est pas seulement la Bastille qui sautait, c’est la moitié du Saint-Antoine. Je ne sais s’il l’aurait vraiment osé, ou si ce fut un moyen d’obtenir des conditions. Mais sur le moment, croyez-moi, nul n’avait envie de jouer à le démentir.

Comment s’est faite la reddition ?

Mal, et vite, et dans un grand désordre. À un moment, on a vu paraître quelque chose de blanc, et les armes qu’on renversait, la crosse en l’air — le signe qu’on se rendait. On a fait baisser le grand pont-levis. Et alors la foule s’est ruée à l’intérieur, et nous avec, et il n’y avait plus d’ordre du tout. Des promesses avaient été faites, je crois, qu’on aurait la vie sauve. Mais une foule qui vient de perdre cent des siens sous ces murs n’écoute plus les promesses. Ce qui s’est passé ensuite, dans la cohue, en sortant la garnison, je n’aime pas y revenir.

Qu’est-il advenu de M. de Launay ?

On l’a pris, et on a voulu le mener à l’Hôtel de Ville pour qu’il y fût jugé, ou du moins entendu. Il n’y est pas arrivé entier. En chemin, à travers une foule déchaînée, on l’a frappé, et il est tombé du côté de la place de Grève. Je ne décrirai pas ce que j’ai entrevu ; on lui a ôté la vie, et l’on a promené sa tête. C’est une chose qui m’a remué, je l’avoue, soldat que je suis. Tuer dans le combat, c’est une chose ; cela, c’en est une autre. Mais qui, dans cette foule, aurait pu retenir cette foule ? Pas moi, ni dix comme moi.

Maintenant que la forteresse est tombée, qu’attendez-vous ? Que va-t-il se passer ?

Là, monsieur, je suis aussi ignorant que vous. Nous avons pris la Bastille, soit ; mais le roi est à Versailles, avec ses régiments et ses ministres, et nul ne sait ce qu’il décidera de nous. Va-t-il céder, ou rassembler ses troupes et marcher sur Paris pour nous châtier d’avoir levé la main sur ses murs ? Nous, les Gardes françaises, nous avons rompu notre serment au grand jour ; si la cour reprend le dessus, je n’ose penser à notre sort. J’aimerais croire qu’on a fait reculer quelque chose de mauvais. Mais ce soir je ne sais qu’une chose : la place est à nous, et l’avenir à personne.

Un dernier mot. Regrettez-vous ?

Non, et oui. Non, parce que je ne pouvais pas tirer sur Paris, et que je ne le pourrais pas davantage demain. Quand je revois les régiments étrangers qu’on amenait contre nous, je sais que j’ai bien fait de me ranger du côté de la ville. Oui, parce qu’on a vu mourir trop de monde, et de trop laide façon, pour s’en réjouir tout à fait. On nous avait fait jurer de garder le roi ; ce jour-là, nous avons gardé Paris. Si c’est un crime, je le porterai ; si c’est un devoir, qu’on me le dise. Pour l’heure, je rentre laver la poudre de mes mains, et j’attends, comme tout le monde, de savoir ce que demain fera de nous.

Le contexte

Le régiment des Gardes françaises, caserné à Paris (Babylone, la Pépinière, entre autres), était mêlé de longue date à la population de la ville.

Début juillet 1789, une partie du régiment refuse de marcher contre les Parisiens ; des soldats emprisonnés à l’Abbaye sont délivrés par la foule.

Le 14 juillet au matin, le peuple s’empare d’armes et de canons aux Invalides avant de marcher sur la Bastille, surtout pour s’y procurer de la poudre.

La place, défendue par environ quatre-vingts invalides et une trentaine de Suisses du détachement de Salis-Samade sous le gouverneur de Launay, est emportée dans l’après-midi.

Des troupes royales, dont des régiments étrangers et le Royal-Allemand de Lambesc, étaient massées autour de la capitale.

État des informations

Témoignage reconstitué à chaud auprès d’un homme du rang composite, sans préjuger des décisions à venir du roi et de l’Assemblée.

Ce que l’on sait

  • Des Gardes françaises se sont ralliés aux assaillants et ont apporté un savoir-faire militaire décisif, notamment la mise en batterie de canons pris aux Invalides.
  • La Bastille s’est rendue dans l’après-midi du 14 juillet après plusieurs heures de combat.
  • Le gouverneur de Launay a été tué alors qu’on le conduisait vers l’Hôtel de Ville.

Ce que l’on ignore

  • L’identité de celui qui a ouvert le feu le premier reste indéterminée, y compris pour les combattants.
  • Les intentions réelles de la cour et du roi après la chute de la Bastille demeurent inconnues.
  • Le sort réservé aux soldats des Gardes françaises ayant rompu leur consigne n’est pas fixé.

Sources historiques utilisées

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VII « Prise de la Bastille (14 juillet 1789) »

Jules Michelet

Récit consulté pour la journée du 14 juillet : garnison (32 Suisses, 82 invalides, canons, barils de poudre), prise des fusils et canons aux Invalides, parlementation de Thuriot (entrée dans les cours, montée sur les tours, canons reculés et masqués), députations de l’Hôtel de Ville avec tambour et drapeau, ralliement des Gardes françaises et mise en batterie de canons, capitulation, mort du gouverneur de Launay (tête portée sur une pique) et de Flesselles.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

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