Frère Richard, le prédicateur rallié : « Le peuple marche devant nous »
Le cordelier dont la parole a remué les foules de Paris à la Champagne s’est joint à l’armée du roi et chemine avec elle. Au camp dressé devant Troyes, dont les bourgeois viennent à peine de traiter, il dit la ferveur des petites gens, l’accueil partagé des villes, et la lettre qu’il a portée aux Troyens — celle-là même qu’on jeta d’abord au feu.
On le reconnaît de loin à la foule qui se forme autour de lui dès qu’il s’arrête. Depuis des mois, le nom de frère Richard court les routes ; à Paris, dit-on, il prêcha plusieurs jours durant aux Innocents devant des milliers de gens, et l’on vit, à sa parole, brûler dés, cartes et vanités. Le voici à présent dans l’ost du roi, devant Troyes, mêlé aux gens d’armes et aux gens de pied, prêchant le matin, marchant le jour.
C’est lui qui a porté aux Troyens, voici quelques jours, la lettre de la Pucelle. La ville a longtemps tenu ses portes closes ; ce 9 juillet, ses bourgeois sont enfin venus traiter au camp du roi. Entre deux prônes, le frère a bien voulu nous dire ce qu’il voit du peuple qui suit cette armée, et de l’accueil que lui font les bonnes villes. Voici ses propos, recueillis tels qu’on les a pu retenir.
Frère Richard, prédicateur cordelier rallié à la cause du roi et de la Pucelle (entretien reconstitué)
Cet entretien est une reconstitution éditoriale. Frère Richard est une figure réelle et attestée, prédicateur fameux dont la prédication souleva les foules de Paris puis de Champagne en cette année 1429, et qui porta aux Troyens la lettre de la Pucelle. Mais aucun verbatim sûr ne lui est prêté : les propos rapportés ici sont composés d’après ce que les chroniques disent de sa prédication et de son ralliement. L’épisode des « fèves » qu’il aurait fait semer relève de la tradition ; nous le donnons comme ce que le frère prêche et ce qu’on en rapporte, non comme un document daté. La lecture providentialiste qui traverse ses paroles est sa foi à lui, restituée comme telle et non endossée par la rédaction.
Mon frère, vous prêchiez naguère à Paris, ville du parti adverse. Comment vous trouve-t-on aujourd’hui dans l’armée du roi de Bourges ?
Parce que j’ai suivi ce que ma conscience me commandait, et rien d’autre. J’ai prêché où l’on m’a laissé prêcher, et j’ai parlé de pénitence, de la fin des temps, du retour à Dieu, sans regarder de quel parti étaient ceux qui m’écoutaient. Mais quand j’ai vu ce qui se faisait du côté du gentil roi de France, et cette fille qu’on dit envoyée du Ciel, je n’ai plus pu demeurer où j’étais. On me l’a d’ailleurs fait sentir : ma parole gênait. Je suis donc venu là où je crois que Dieu travaille, et c’est ici, avec cette armée. Je ne renie rien de ce que j’ai prêché ; je le porte seulement où il sera mieux entendu.
Vous parlez de la Pucelle comme d’une chose certaine. L’avez-vous éprouvée, vous qui êtes homme d’Église ?
Je m’en suis approché avec crainte, je vous l’avoue, comme on doit le faire. Le Malin sait prendre figure de lumière, et tout esprit n’est pas de Dieu ; un clerc qui l’oublie est un sot. J’ai donc fait sur elle les signes qu’on fait pour discerner, et je l’ai regardée prier, et je l’ai écoutée. Ce que j’y ai trouvé, je le dis pour ce qu’il vaut : une fille simple, humble, droite, qui ne cherche rien pour elle et qui ne parle que de mener le roi à son sacre. Je ne suis pas son juge — d’autres clercs l’ont examinée à Poitiers avant moi. Mais pour ce qui est de ma pauvre lumière, je n’y ai rien vu que de bon, et beaucoup qui passe l’ordinaire.
C’est vous qui avez porté aux Troyens la lettre de la Pucelle. Que leur disait-elle ?
Elle leur mandait, au nom du Roi du Ciel, de faire vraie obéissance au gentil roi de France, de lui ouvrir leurs portes et de revenir à leur seigneur légitime ; et que, s’ils le faisaient, il leur serait pardonné. Ce n’était pas une lettre de menace seulement, c’était un appel : revenez, et l’on vous recevra en pitié. J’ai porté cela dans la ville comme on porte un message de paix, espérant qu’on l’entendrait.
Et l’a-t-on entendu ?
Pas d’abord, et durement. On me rapporte que les notables de Troyes, ayant reçu la lettre, l’ont déclarée sans rime ni raison, et qu’ils ont dit de la Pucelle qu’elle n’était qu’une folle pleine du diable. On l’aurait même jetée au feu. Voilà ce qu’on m’en a dit ; je le rapporte sans l’adoucir, car c’est la vérité de l’accueil qu’on m’a fait. Que des gens de bien, effrayés de l’Anglais et du Bourguignon qui les tiennent, aient eu d’abord cette parole, je ne m’en étonne pas. La peur fait dire des choses dures. Mais voyez : aujourd’hui même, ces mêmes bourgeois sont venus traiter au camp. Ce qu’ils ont brûlé dans la lettre, ils le retrouvent à leur porte.
On dit aussi qu’on vous a soupçonné, vous, d’être devenu sorcier pour avoir porté cette lettre ?
On me l’a fait dire, oui, et cela me peine plus que tout. Là où l’on me tenait pour un bon religieux, voilà qu’on me tient pour ensorcelé, ou pis, depuis que je marche avec la Pucelle. C’est le sort de qui se range d’un côté dans une guerre comme celle-ci : aussitôt l’autre parti vous noircit. Je ne suis ni sorcier ni devin. Je prêche la pénitence et le nom de Jésus, comme je l’ai toujours fait. Si porter à des chrétiens une lettre qui les rappelle à leur roi est devenu sorcellerie, alors le mot ne veut plus rien dire.
Parlons du peuple. Vous qui le voyez de près, comment reçoit-il cette armée et cette fille ?
Ah, le peuple ! C’est là que je vois la main de Dieu plus clairement que partout ailleurs. Les petites gens accourent. Sur les chemins, dans les bourgs, ils sortent pour voir passer la Pucelle, ils se pressent pour toucher son cheval, son étendard, le bord de sa cotte ; il faut parfois les écarter. Ils veulent qu’elle les bénisse, et elle, qui n’est qu’une fille, leur dit de s’adresser à Dieu et non à elle. Mais le peuple ne s’y trompe pas : il sent qu’il se passe quelque chose qu’on n’avait pas vu de longtemps. Voilà des années que ces gens-là ne connaissent que la guerre, le pillage, les compagnies qui les rançonnent. Et voilà qu’on leur dit que le roi va à son sacre, et qu’une envoyée du Ciel marche devant lui. Le pauvre monde a faim d’espérance autant que de pain. Cette armée, c’est de l’espérance qui marche.
Cette ferveur ne tient-elle pas, justement, à la faim ? On dit l’ost mal nourri.
Il l’est, je ne le cacherai pas. Devant Troyes, plus d’un soldat n’avait pas mangé de pain depuis des jours, et l’on a vu des hommes affaiblis dans les rangs. La fortune des armes tient à peu de chose ; un ost qui jeûne ne tient pas longtemps. Mais Dieu pourvoit par des voies qu’on ne prévoit pas. On a trouvé dans ces campagnes de quoi soutenir les gens — des fèves en abondance, entre autres, qui ont nourri bien des bouches.
Ces fèves, justement. On dit que c’est vous qui, l’an passé, prêchiez aux gens d’en semer largement ?
On le dit, et je ne le renierai pas, mais entendez-moi bien : je ne suis pas devin et je ne fais pas pousser les moissons. J’ai prêché par ces pays, l’an dernier, la pénitence et l’approche d’un grand temps ; et j’exhortais les gens à semer, à semer largement leurs fèves, car celui qui doit venir viendrait bientôt. Beaucoup l’ont fait. Que ces mêmes fèves nourrissent aujourd’hui l’armée du roi, je n’y vois pas une science que j’aurais eue, mais une Providence qui se sert de tout, et même d’un pauvre prêcheur qui ne savait pas ce qu’il préparait. Tenez cela pour ce que la dévotion en dit, non pour une prophétie que je revendiquerais.
Vous avez dit : les villes accueillent diversement. Toutes ne se sont donc pas ouvertes comme on l’espérait ?
Non, et c’est la dure vérité de cette marche. Quelques places ont reçu le roi de bon cœur, comme délivrées ; d’autres ont fermé leurs portes et tenu bon, par crainte de l’Anglais et du Bourguignon, ou par serment qu’elles leur avaient fait. Troyes elle-même nous a longtemps regardés du haut de ses murs sans bouger. Chaque ville pèse : son danger, son serment, ses bourgeois, ce qu’on lui promet et ce qu’on lui fera si elle se rend. Je ne les juge pas trop vite. Il est plus aisé de prêcher la confiance du dehors que de l’avoir, du dedans, quand on a femme, enfants et marchandise derrière ses portes, et l’ennemi tout près.
Et Troyes, aujourd’hui ? Ses bourgeois sont au camp. Tenez-vous l’affaire pour faite ?
Je tiens pour fait qu’ils sont venus, et c’est déjà beaucoup, quand on songe au feu où l’on jeta la lettre. Ils traitent ; on parle de conditions, de sûretés pour les personnes et les biens, de ce qu’il adviendra de ceux qui tiennent pour l’autre parti. Ces choses-là ne se concluent pas en une heure, et je ne vous dirai pas ce qui n’est pas encore arrêté. Que la ville s’ouvre demain ou qu’elle marchande encore, je l’ignore. J’espère, je prie pour qu’on entre sans verser de sang chrétien. Mais je me garderai de vous donner pour fait ce qui est seulement en bon chemin.
Au-delà de Troyes, qu’attendez-vous de cette marche ? On parle déjà de Reims.
On en parle, et le cœur me bat quand je l’entends. Mais je ne mettrai pas la charrue devant les bœufs. Il y a des villes encore entre l’armée et Reims, et chacune sera ce qu’elle voudra être. Ce que j’attends — ce que nous attendons tous, je crois, dans cet ost —, c’est un grand événement, quelque chose que ce pauvre royaume n’a pas connu de longtemps : que le gentil roi soit mené à son droit, comme la Pucelle le répète. Quand, et comment, et par quel chemin, Dieu le sait. Pour aujourd’hui, je prêche, je marche, et je rends grâce d’être là pour le voir.
Un dernier mot, mon frère. À ceux qui doutent encore, de part et d’autre, que leur direz-vous ?
Je leur dirai ce que je prêche à tous : faites pénitence, et regardez sans haine ce qui se passe sous vos yeux. À ceux qui tiennent pour l’autre parti, je dis : ce ne sont pas des ennemis qui marchent vers vous, ce sont des frères qui vous rappellent à votre roi ; ouvrez, et l’on vous recevra. À ceux des nôtres que la ferveur emporte, je dis : gardez-vous de l’orgueil, car ce n’est pas notre bras qui fait ceci. Et de la Pucelle, je ne dirai qu’une chose : je n’ai pas vu, en bien des années de prédication, le pauvre peuple se tourner ainsi vers une espérance. Que Dieu nous garde de la gâter par nos péchés.