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Entretien | Sur la place, ce matin-là : « On attendait je ne sais quoi, et il est tombé un grand silence »

Il était de faction dans le cordon, sur la place de la Révolution, ce 21 janvier. Garde national, patriote, il a tenu la ligne, transmis la consigne du silence, entendu les tambours couvrir la voix du condamné, vu le couperet tomber et la tête montrée à la foule. Il dit le froid, l’attente, et surtout ce silence pesant qu’il a contribué à faire et qui l’a saisi lui-même. Pas d’allégresse unanime dans sa bouche, mais un trouble : les uns ont crié « Vive la République ! », d’autres sont restés muets. Un entretien à chaud, deux jours après, avec un homme qui a fait le silence autant qu’il l’a subi.

Propos recueillis par notre correspondant à Paris 23 janvier 1793, 10h00 15 min de lecture

Nous l’avons rencontré deux jours après, dans l’arrière-salle d’un cabaret proche de son quartier, l’uniforme encore sur le dos. Garde national, il était lundi matin de faction sur la place de la Révolution, dans l’un de ces cordons de troupe qui tenaient la foule à distance de l’échafaud. Il n’a pas vu la scène de loin, comme tant d’autres : il l’a tenue, il l’a encadrée, il a passé à voix basse les consignes qu’on lui transmettait. Il a, dit-il lui-même, aidé à faire ce silence dont chacun parle aujourd’hui — et ce silence l’a saisi à son tour.

Il parle posément, sans forfanterie ni regret affiché. Patriote convaincu, il ne renie rien de ce qu’il croit ; mais quelque chose, dans cette matinée, l’a remué qu’il ne sait pas bien nommer. Il revient sur le froid, la brume, l’attente interminable, les tambours partout, et ce moment où, la tête montrée, des cris se sont élevés tandis que d’autres, autour de lui, ne disaient rien. Il ne se peint pas en triomphateur ; il dit le malaise autant que la ferveur.

Ce qu’il rapporte de ce qu’il a vu de ses yeux, nous le donnons comme son témoignage ; ce qu’il dit avoir entendu dire — les scènes au pied de l’échafaud, les gestes de quelques-uns après le coup —, nous le donnons comme il nous le donne lui-même : des choses qu’on raconte, qu’il n’a pas toutes vues, et que nous ne garantissons pas. L’homme qui parle ici est une figure composite, reconstituée à partir de ce qu’un garde du cordon pouvait voir et ressentir ce jour-là ; ses paroles ne sont pas des citations authentifiées.

Grand entretien

Un garde national du cordon, place de la Révolution (figure composite reconstituée)

Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est une figure composite — un garde national anonyme, en faction dans le cordon de la place de la Révolution le 21 janvier 1793 — assemblée à partir de ce qu’un tel témoin pouvait voir, entendre et ressentir ce matin-là. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées. Les scènes survenues après la chute du couperet (gestes de spectateurs au pied de l’échafaud, présence d’hommes du bataillon de Marseille) sont rapportées comme on les raconte, et non vues par lui ; elles proviennent de récits postérieurs (Mercier, Prudhomme) et sont données sous toute réserve. Les derniers mots prêtés au condamné sont rapportés comme incertains, les tambours ayant couvert sa voix. L’entretien s’en tient à ce qui est connaissable au 23 janvier et ne révèle rien des suites.

Où étiez-vous placé, lundi matin, et depuis quand ?

Dans le cordon, monsieur, à quelques pas de la plate-forme, du côté où la foule poussait. On nous avait rassemblés bien avant le jour ; j’étais en faction depuis l’aube, peut-être plus tôt. Il faisait un froid à fendre les pierres, et une brume épaisse sur la place, à n’y voir d’abord que des ombres. Nous étions en nombre, croyez-le : des gardes nationaux, des fédérés, des canonniers, postés aux abords, aux rues, aux ponts. Toute la ville en armes, m’a-t-il semblé. On nous avait dit de tenir la ligne et de ne laisser personne approcher. Nous avons tenu.

Vous dites avoir aidé à faire le silence. Qu’entendez-vous par là ?

J’entends que ce silence-là ne s’est pas fait tout seul. On nous avait recommandé le calme, l’ordre, point de cris, point de désordre : la chose devait s’accomplir gravement, sans tumulte. Nous passions la consigne le long du rang, à voix basse, et nous contenions la presse des gens. Et puis il y avait les tambours, partout, prêts à battre. Tout cela ensemble fait taire une foule, monsieur, mieux que n’importe quelle harangue. Mais je vous dirai une chose : on commande le silence aux autres, et voilà qu’il vous prend vous-même. À mesure que l’heure approchait, je sentais ma propre gorge se serrer. On attendait je ne sais quoi, et il est tombé un grand silence, un silence qui pesait sur les épaules.

On imaginerait une foule échauffée, criant. Ce n’était pas le cas ?

Pas comme on l’imagine, non. Il y avait foule, une foule immense, et pourtant un calme étrange, presque lourd. Bien des visages étaient fermés, graves ; on eût dit des gens venus à un office plus qu’à une fête. Je n’ai pas vu cette allégresse qu’on prête parfois au peuple en pareille occasion ; j’ai vu de l’attente, et chez beaucoup une sorte de gêne qu’on n’ose pas dire. Plus tard, on m’a rapporté que, sur les boulevards, des passants erraient seuls, sans se parler, dans un morne silence, comme assommés. Je le crois sans peine. Ce que j’ai eu sous les yeux, ce n’était pas le triomphe ; c’était quelque chose de plus sourd, dont je ne saurais bien rendre compte.

Avez-vous vu arriver le condamné ?

Je l’ai vu descendre de voiture, oui, à travers les rangs. Le prêtre était avec lui. Il avait l’air, de loin, d’un homme posé, qui marchait à pas mesurés. On lui a lié les mains. Tout cela se faisait dans ce silence dont je vous parle, à peine troublé par quelques ordres brefs et le pas des aides. Je n’étais pas assez près pour distinguer les traits ; mais l’ensemble de la chose, cette lenteur, ce froid, cette foule muette qui regardait monter un homme qu’on avait appelé roi — cela vous saisit, qu’on le veuille ou non. On a beau être résolu, on n’assiste pas à cela comme à une parade.

On dit qu’il a voulu parler, et que les tambours l’ont couvert. Qu’avez-vous entendu ?

Il s’est avancé au bord de la plate-forme et il a parlé, d’une voix forte, vers la foule. De ma place, je n’ai saisi que des bribes ; le vent, la distance, le bruit. On m’a redit depuis qu’il aurait déclaré mourir innocent des crimes qu’on lui imputait, et qu’il pardonnait aux auteurs de sa mort. Je vous rapporte cela comme on me l’a rapporté, car je ne saurais le jurer mot pour mot ; ceux qui étaient au plus près disent une chose, d’autres une autre. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pu aller jusqu’au bout : sur un ordre, les tambours ont battu tous à la fois, et ce roulement a tout emporté. Sa voix s’est perdue là-dedans. On dit que l’ordre venait du général Santerre ; je ne l’ai pas reçu moi-même, je ne puis l’affirmer.

Ce roulement de tambour, comment l’avez-vous ressenti, vous qui étiez du métier ?

Mal, je vous l’avoue. Couvrir la voix d’un homme à cet instant-là, c’est une chose qu’on commande et qu’on exécute, et dont on comprend la raison : on ne voulait pas qu’il haranguât la foule, qu’il l’émût, qu’un mot ne mît le feu aux poudres. La consigne se défend. Mais quand le roulement a éclaté et qu’on n’a plus rien entendu de lui, j’ai senti, parmi nous, un froid passer. Faire taire celui qui va mourir… je ne sais comment dire. On obéit, et l’on n’en est pas plus tranquille. Voilà l’honnête vérité d’un homme qui était là.

Et le moment même, la chute ?

Cela a été très vite. Les aides l’ont saisi, lié à la planche ; il y a eu, dit-on, quelque lutte, je n’ai pas bien vu. Puis le couperet est tombé — on m’a dit dix heures vingt-deux. Un des aides a pris la tête et l’a montrée à la foule, faisant le tour de l’échafaud. C’est à cet instant que le silence s’est rompu.

Rompu comment ? Par des cris ?

Par des cris, oui, mais pas de toute la place, et c’est là ce qu’il faut bien comprendre. De plusieurs points se sont élevés des « Vive la Nation ! », des « Vive la République ! », j’ai entendu aussi « Vive la Liberté ! ». Des hommes brandissaient leur chapeau, quelques-uns au bout de leur pique ou de leur baïonnette — cela, je l’ai vu de mes yeux, depuis mon rang, et il ne faut pas le confondre avec ce qu’on raconte des gestes commis au pied même de l’échafaud, que je n’ai point vus. Les canons ont tonné, des salves, à faire trembler le pavé. Les rangs des soldats reprenaient les cris. Et pourtant, à côté de moi, des gens ne disaient rien du tout, le regard fixe. J’en ai vu détourner la tête. Les sentiments étaient partagés, monsieur, partagés jusque dans le cordon. Les uns acclamaient, les autres se taisaient. Ce n’était pas une seule voix ; c’étaient deux choses mêlées.

On rapporte des scènes au pied de l’échafaud. En avez-vous été témoin ?

Pas de mes yeux, et je ne veux pas vous donner pour vu ce que je n’ai qu’entendu dire. On raconte que des gens se seraient approchés pour tremper qui une pique, qui une baïonnette, qui un mouchoir dans le sang répandu au pied de la machine. On nomme des hommes du bataillon de Marseille. Je rapporte ce qu’on dit, et je vous prie de le prendre pour cela : un récit qui court, non une chose que j’atteste. Mon poste me tenait à distance, et la presse était telle qu’on ne voyait pas tout. Que de pareilles choses se soient faites, je ne le crois ni ne le nie ; je dis seulement qu’on les raconte.

Êtes-vous fâché, après coup, d’avoir été là ?

Non, je ne dirai pas cela. Je suis patriote, et de bonne foi ; j’ai cru et je crois encore que la nation avait le droit de juger celui qui l’avait trahie, et la Convention a prononcé. Quand on m’a commandé d’y être, j’y suis allé sans murmurer ; c’était mon service et mon devoir d’homme libre. Mais on peut faire son devoir et en sortir le cœur lourd. Je ne suis pas de ceux qui ont dansé, et l’on m’a dit qu’il s’en est trouvé. Ce que j’ai éprouvé, moi, ce n’est pas de la joie. C’est plutôt le sentiment d’avoir vu une chose qu’on n’avait jamais vue, et qu’on ne reverra peut-être jamais.

Que voulez-vous dire par « une chose qu’on n’avait jamais vue » ?

Songez-y : un homme qu’on a nommé roi toute sa vie, devant qui l’on s’inclinait, conduit par ses anciens sujets sur une place publique et mis à mort au grand jour, sous nos yeux, par notre main à tous, en quelque sorte. Cela ne s’était jamais fait chez nous. On a beau le vouloir, le juger juste, on n’assiste pas à cela comme à rien. Il y avait dans l’air, ce matin-là, le sentiment que quelque chose se brisait pour de bon, dont on ne reviendrait pas. C’est peut-être ce qui faisait ce silence. Non la crainte, non le remords : plutôt le poids d’un acte dont chacun sentait confusément qu’il était sans exemple.

Un dernier mot. Si vous deviez dire en quoi cette matinée vous laisse ?

Elle me laisse partagé, monsieur, comme la place l’était. Je ne renie pas la République ; je l’ai servie en armes ce jour-là et je la servirai encore. Mais je ne vous ferai pas un récit de fête, parce que ce n’en fut pas une, ou pas pour tous. J’ai vu le froid, la brume, une foule immense et muette, j’ai aidé à faire le silence, j’ai entendu les tambours couvrir une voix d’homme, et puis des cris, et puis des gens qui se taisaient. Voilà ce que j’en rapporte. Pour ce qui viendra après, ce qu’on dira de ce 21 janvier au-dedans et au-dehors, je n’en sais rien et n’en veux rien préjuger. Je ne suis qu’un garde qui était au cordon, et qui vous dit ce qu’il a vu.

Le contexte

Louis Capet, ci-devant roi des Français, condamné à mort par la Convention nationale, a été exécuté le 21 janvier 1793 sur la place de la Révolution, le couperet tombant à dix heures vingt-deux.

La capitale était, ce matin-là, tenue en armes : gardes nationaux, fédérés et canonniers occupaient places, carrefours, ponts et abords de la place ; la foule était maintenue à distance de l’échafaud par des cordons de troupe.

La matinée fut froide et brumeuse ; le trajet du Temple à la place, puis l’exécution, se firent dans un silence imposé et largement obtenu, à peine rompu après la chute du couperet.

Le condamné a tenté de s’adresser au peuple ; un roulement de tambour, qu’on dit ordonné par le général Santerre, a couvert sa voix avant qu’il n’achève.

Après la présentation de la tête à la foule, des cris de « Vive la Nation ! », « Vive la République ! », « Vive la Liberté ! » se sont élevés en plusieurs points, accompagnés de salves d’artillerie, tandis qu’une partie de l’assistance restait muette.

État des informations

Entretien reconstitué à chaud auprès d’un garde national composite, en faction dans le cordon le 21 janvier 1793. Il s’en tient à ce qu’un tel témoin pouvait voir et entendre ; les scènes survenues après la chute du couperet sont rapportées sous réserve, d’après des récits postérieurs (Mercier, Prudhomme), et les derniers mots du condamné sont donnés comme incertains. Daté du 23 janvier, l’entretien ne préjuge en rien des suites.

Ce que l’on sait

  • L’exécution a eu lieu le 21 janvier 1793 sur la place de la Révolution, le couperet tombant à dix heures vingt-deux.
  • Paris était occupé en armes ; la foule était tenue à distance de l’échafaud par des cordons de gardes nationaux et de troupes.
  • La matinée fut froide et brumeuse, et marquée par un silence pesant, imposé et largement obtenu.
  • Le condamné a voulu parler ; un roulement de tambour a couvert sa voix avant la fin de sa phrase.
  • Après la chute, la tête a été montrée à la foule ; des cris « Vive la Nation ! / Vive la République ! / Vive la Liberté ! » se sont élevés en plusieurs points, avec des salves, une partie de l’assistance demeurant silencieuse.

Ce que l’on ignore

  • Le texte exact et complet des derniers mots du condamné n’est pas établi, les tambours ayant couvert sa voix ; les versions divergent.
  • L’origine précise de l’ordre qui fit battre les tambours n’est pas certaine : on l’attribue au général Santerre, d’autres récits le prêtant au général Berruyer.
  • Les effets de cet événement, au-dedans comme au-dehors, ne peuvent être anticipés à cette date.

Sources historiques utilisées

secondary

Exécution de Louis XVI — encyclopédie Wikipédia

Notice de référence recoupée pour le déroulé du 21 janvier 1793 : réveil vers cinq heures, messe d’Edgeworth vers six heures, départ du Temple vers neuf heures, arrivée place de la Révolution vers dix heures et quart, couperet à dix heures vingt-deux, conduite par l’exécuteur Sanson, tambours battus pour couvrir la voix du condamné, présentation de la tête à la foule.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — entretien d’un garde national de la place de la Révolution

Personnage composite et propos reconstitués, non authentifiés, imitant ce qu’un garde national en faction dans le cordon pouvait voir, entendre et ressentir le 21 janvier 1793. Déroulé et cadre sensoriel (matinée froide et brumeuse, ville en armes, silence imposé, tambours couvrant la voix du condamné sur un ordre attribué à Santerre — d’autres récits l’attribuant à Berruyer —, couperet à dix heures vingt-deux, présentation de la tête, cris « Vive la Nation ! / Vive la République ! / Vive la Liberté ! » et salves) croisés sur l’article « Exécution de Louis XVI » de Wikipédia. Les derniers mots du condamné sont donnés comme rapportés et incertains. Les scènes au pied de l’échafaud (piques, baïonnettes et mouchoirs trempés dans le sang, hommes du bataillon de Marseille) proviennent de récits postérieurs (Mercier, « Le Nouveau Paris » ; Prudhomme) et sont rapportées sous réserve. L’entretien ne révèle pas les suites de la Révolution.

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22 janvier 1793, 09h008 min