Joseph Fouché, ministre de la Police : “Mon métier, aujourd’hui, est de veiller à ce qu’il ne se passe rien”
L’homme qui tient Paris dans sa main reçoit peu et parle moins. Ministre de la Police générale, Joseph Fouché observe la journée avec le détachement d’un joueur qui n’a pas encore montré sa carte. Un long entretien glaçant de lucidité, où l’on comprend qu’une révolution peut tenir, ce jour-là, moins aux discours des assemblées qu’au calme savamment entretenu des rues.
On n’interroge pas Fouché ; on l’écoute consentir à dire ce qu’il a décidé de dire. Le ministre de la Police générale nous reçoit brièvement, l’œil pâle, la parole rare, dans un cabinet où arrivent sans cesse des billets qu’il lit et fait disparaître. Tout, chez lui, respire la maîtrise de l’information : il sait ce qui se trame, ou laisse croire qu’il le sait, ce qui revient parfois au même dans son métier.
Sa position, en cette journée, est la plus ambiguë de toutes. Ministre du Directoire, il devrait défendre le régime ; or il ne fait rien pour l’empêcher de vaciller. Il ne se déclare ni pour les conjurés ni contre eux ; il veille, dit-il, à l’ordre public — formule commode qui lui permet de servir l’issue victorieuse, quelle qu’elle soit. Cette neutralité-là n’est pas de l’indécision ; c’est un calcul d’une froideur consommée.
Il parle de Paris comme d’un corps dont il prendrait le pouls : les barrières, les rassemblements, les rumeurs, les sections ouvrières que l’on craint toujours de voir se lever. Sa science n’est pas celle des principes ; c’est celle des rues, des mouchards, des renseignements achetés. Pour lui, une journée comme celle-ci se gagne ou se perd moins à la tribune que sur le pavé, et c’est le pavé qu’il tient.
De cet entretien, on ressort avec un malaise instructif. Là où les autres acteurs invoquent la République, le salut, la liberté, Fouché ne parle que d’ordre, de calme, de mesure. Il incarne cette part de toute révolution qui se moque des grands mots et ne croit qu’aux forces réelles. Et il laisse entendre, sans jamais le dire, qu’il sera, demain, du côté de celui qui aura gagné.
Joseph Fouché, ministre de la Police générale
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir de la fonction et de l’attitude attestées de Fouché au 18 brumaire an VIII. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et dit ce jour-là et ne révèlent pas l’issue de la crise.
Vous êtes ministre du Directoire. Que faites-vous, aujourd’hui, pour le défendre ?
Je maintiens l’ordre, ce qui est, croyez-moi, le plus grand service qu’on puisse rendre à n’importe quel pouvoir. Vous attendiez peut-être que je vous parle de fidélité, de serment, de dévouement à la chose publique ? Ce sont là des mots pour les tribunes. Mon office est plus humble et plus utile : empêcher que Paris ne s’embrase. Un gouvernement ne tombe pas parce qu’un ministre cesse de l’aimer ; il tombe quand la rue se soulève. Tant que la rue reste calme, le régime, quel qu’il soit, a une chance de durer. C’est à ce calme que je travaille. Le reste ne me regarde pas.
Cette réponse est singulièrement prudente. Êtes-vous pour ou contre ce qui se prépare ?
Vous voudriez que je me range, et je comprends : un journaliste aime les camps. Mais mon métier m’interdit le luxe d’avoir un avis qui se voie. Je suis pour l’ordre, contre le désordre : tenez-vous-en à cela, c’est déjà beaucoup. Ce qui se prépare entre les assemblées et les généraux, ce sont leurs affaires ; les miennes commencent quand cela descend dans la rue. Sachez seulement ceci : un homme dans ma position qui se déclare trop tôt a généralement tort le lendemain. J’ai vu tomber assez de pouvoirs pour avoir appris à ne pas m’attacher à celui qui s’en va. La police sert l’État, monsieur, pas tel ou tel visage de l’État.
On vous dit pourtant informé de tout. Saviez-vous ce qui se tramait ?
Un ministre de la Police qui ne saurait rien serait un meuble inutile. Disons que peu de choses, dans cette ville, me parviennent en dernier. Mais savoir n’est pas toujours empêcher, ni dénoncer. Il y a des moments où le devoir d’un homme prudent est de regarder, de mesurer les forces, et d’attendre que la situation se décante. J’ai laissé les choses suivre leur cours parce que les arrêter eût demandé de verser le sang, et le sang versé à Paris a une fâcheuse manière de ne plus s’arrêter. Préférez-vous un ministre qui sait et qui contient, ou un zélé qui déclenche une émeute pour prouver sa fidélité ? J’ai choisi de contenir.
Vous parlez du sang comme d’une chose que vous connaissez bien. Cela vous coûte-t-il ?
Vous faites allusion à mon passé, et je ne le renierai pas devant vous ; chacun sait d’où je viens et ce que les temps ont exigé. J’ai vu de près ce que coûte une ville livrée à elle-même, et ce que coûte aussi la répression aveugle. De cette double expérience, j’ai tiré une règle simple : épargner le sang quand on le peut, non par tendresse, mais parce qu’il coûte toujours plus cher qu’on ne croit. Celui qui a beaucoup vu devient économe de violence. Aujourd’hui, mon ambition est qu’il ne se passe rien — pas une barricade, pas une fusillade, pas un massacre. Si j’y parviens, j’aurai bien servi, et peu importe qui gouvernera demain.
Que craignez-vous le plus, dans Paris, en ce moment ?
Les faubourgs, toujours les faubourgs. Les assemblées peuvent crier, les généraux manœuvrer ; cela reste, au fond, une affaire de salons et de cours. Le vrai danger dort dans les quartiers ouvriers, dans cette mémoire des grandes journées où le peuple est descendu et a tout emporté. Qu’une rumeur les persuade qu’on attaque la République, et vous aurez les piques dehors avant la nuit. C’est là que je concentre mes regards et mes hommes. Tant que les faubourgs restent dans leurs ateliers, la journée se jouera entre gens en habit, sans verser le sang du pavé. C’est mon unique souci : que le pavé ne se lève pas.
On dit le Directoire en train de se défaire. Ne devriez-vous pas le sauver ?
Sauver quoi, au juste ? Un gouvernement que personne ne défend, que ses propres membres abandonnent les uns après les autres ? On ne sauve pas un homme qui a décidé de se noyer. Le Directoire se meurt de lui-même ; je ne suis pas chargé de la résurrection des régimes, seulement de la tranquillité publique. Si demain un autre pouvoir s’installe, ma tâche sera la même : que Paris reste calme. Voilà la continuité de mon office par-dessus le changement des maîtres. On me reprochera cette constance dans le service ; je la revendique. Une police qui changerait de devoir à chaque secousse ne serait plus une police, mais une faction.
Cette indifférence aux régimes ne confine-t-elle pas au cynisme ?
Appelez-la comme il vous plaira ; les mots sévères ne m’ont jamais empêché de dormir. J’y vois, moi, du réalisme. Les principes sont admirables, et je ne les méprise pas autant qu’on le dit ; mais j’ai vu trop de gens mourir pour des principes que leurs vainqueurs ont aussitôt trahis. Moi, je sers une chose modeste et durable : la sûreté des personnes et des biens, la circulation du pain, le calme des rues. Ces choses-là survivent aux Constitutions. Le cynique, voyez-vous, est peut-être celui qui promet des principes à la foule en sachant qu’il les vendra demain. Moi, je ne promets rien que l’ordre, et l’ordre, au moins, je le tiens.
Si l’entreprise échouait, que feriez-vous ?
Ce que j’aurais fait si elle réussissait : mon métier. Vous croyez me prendre en défaut ; vous ne faites que toucher le fond de ma pensée. Un ministre de la Police n’a pas à parier sur le vainqueur ; il a à survivre à tous les vainqueurs en restant indispensable à chacun. Si la journée tourne court, j’aurai veillé à ce que rien d’irréparable ne se soit produit dans les rues, et le pouvoir qui demeure m’en saura gré. Si elle réussit, j’aurai rendu le même service au pouvoir qui vient. Voyez comme ma position est confortable : quel que soit le maître de demain matin, il aura besoin d’un homme qui tient Paris. Cet homme, c’est moi.
Au fond, qui détient la clef de cette journée : les assemblées, l’armée, ou vous ?
Quelle vanité ce serait de me désigner moi-même ; je m’en garderai. Disons que chacun tient une clef d’une porte différente. Les assemblées tiennent la légalité, l’armée tient la force, et moi, je tiens le silence des rues. Or une journée comme celle-ci se perd plus souvent par le bruit du pavé que par les votes ou les baïonnettes. Tant que je maintiens ce silence, je laisse les autres jouer leur partie. Le jour où je le romprais, ou le jour où je serais incapable de le tenir, alors tout pourrait basculer. Mais je ne le romprai pas, et je le tiendrai. C’est tout ce que vous tirerez de moi ce soir, et c’est, je crois, plus que je ne voulais en dire.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.