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Trois semaines aux Innocents : la parole d’un fossoyeur

Au cimetière des Saints-Innocents, où les charrettes ne désemplissent plus, un homme creuse la terre du matin au soir. Il ne sait ni le nombre des morts, ni d’où vient le mal. Il dit seulement ce que ses mains font et ce que ses yeux voient — la fosse qui s’ouvre, le drap qu’on y descend, et la peur qu’il porte au creux du ventre.

Propos recueillis par le clerc de la rédaction 5 septembre 1348, 08h00 13 min de lecture

Voilà trois semaines que la grande mortalité est entrée dans nos murs, et déjà le cimetière des Saints-Innocents ne ressemble plus à ce qu’il était. Là où l’on enterrait paisiblement les paroissiens des environs, on creuse à présent de longues fosses où l’on descend les corps les uns contre les autres, faute de place et faute de temps. Les charrettes arrivent par la rue Saint-Denis, couvertes de leurs draps, et repartent vides pour revenir pleines.

Nous avons voulu entendre l’un de ces hommes qui, la bêche au poing, font ce que nul ne veut faire. Il se nomme — il préfère qu’on dise seulement son prénom, qu’on taira aussi — et il travaille aux Innocents depuis bien avant le fléau. C’est un homme de la ville, sans lettres, robuste encore, mais que la fatigue creuse autant que la terre. Il a accepté de parler à condition qu’on ne lui demandât rien qu’il ne sût de ses yeux.

Nous rapportons ses propos tels qu’il nous les a livrés, dans sa langue rude, sans les redresser. C’est la voix d’un seul homme, courbé sur sa fosse, qui ne prétend pas savoir l’ensemble du mal ni ce qu’il en adviendra. Là où il dit son ignorance, nous l’avons laissée, car elle dit, elle aussi, ce que sont ces semaines.

Grand entretien

Un fossoyeur du cimetière des Saints-Innocents, à Paris, employé là depuis plusieurs années

Témoignage d’un seul homme, recueilli au début de septembre 1348, alors que la grande mortalité sévit dans Paris depuis quelques semaines ; il ne porte que sur ce qu’il a vu et fait de sa place, et ne saurait valoir pour l’ensemble de la ville, dont nul n’a le compte.

Depuis quand voyez-vous arriver tant de morts aux Innocents ?

Depuis la mi-août, à peu près, que cela a tourné. Avant, c’était notre ouvrage ordinaire : un enterrement, deux, le prêtre venait, on chantait, on refermait la fosse, et chacun rentrait chez soi. Et puis un matin il en est venu plus que de coutume, et le lendemain plus encore, et depuis ce n’a fait que croître. À présent les charrettes entrent par la rue Saint-Denis sans presque s’arrêter ; à peine en a-t-on déchargé une qu’une autre se présente. On ne sonne même plus pour chacune, on n’en finirait pas. Je n’ai pas le compte, et je me défie de ceux qui vous le donnent ; je sais seulement qu’il en vient du matin jusqu’à la nuit, et que mes bras n’y suffisent plus.

Comment les morts vous arrivent-ils ? Dans quel état ?

Sur les charrettes, le plus souvent, sous un drap, ou cousus dans une toile quand les leurs ont eu le temps et le cœur de le faire. Beaucoup arrivent comme on les a trouvés, à la hâte, car les familles n’osent plus garder un corps chez elles, et qui le leur reprocherait ? Il y en a de toutes sortes : des hommes, des femmes, et — c’est ce qui serre le plus — beaucoup de jeunes, plus que de vieux, ce qui n’est pas dans l’ordre que Dieu a coutume de suivre. J’en ai descendu qui portaient encore aux aisselles et aux aines ces grosses bosses, ces glandes enflées dont on parle ; d’autres qui, m’a-t-on dit, avaient craché le sang et s’en étaient allés en deux ou trois jours, sans qu’on eût le temps de rien.

Vous parliez de longues fosses. Comment les creusez-vous ?

Larges et profondes, bien plus qu’à l’ordinaire, car il faut que beaucoup y tiennent. On ne fait plus une fosse pour un homme ; on en creuse une grande, et l’on y descend les corps les uns à côté des autres, et par-dessus on en remet d’autres encore, par lits, comme on rangerait — que Dieu me pardonne la parole — des pierres dans un mur. Quand elle est pleine ou presque, on la recouvre de terre et l’on en ouvre une autre plus loin. Le sol des Innocents, voyez-vous, est de longue réputation pour manger vite ses morts ; on dit qu’en peu de jours il défait un corps jusqu’à l’os. Sans cela, je ne sais où nous les mettrions, car la place vient à manquer aussi vite que la terre s’ouvre.

On dit le mal contagieux. N’avez-vous pas peur, à manier les corps de si près ?

Peur, oui, et qui n’en aurait ? On dit que le mal se prend du souffle d’un malade, de son seul regard parfois, du toucher de ce qu’il a touché. Alors je me garde comme je peux. Je tiens du vinaigre, dont je me frotte les mains et le tour des narines, et j’en mâche une herbe forte, de la rue, de l’ail, ce qui me tombe sous la main, pour me garnir le dedans contre l’air mauvais. Aux abords des fosses, nous tenons des feux qui brûlent jour et nuit, avec du genièvre et des herbes odorantes jetées dessus, car on tient que le feu et la bonne odeur chassent la corruption de l’air. Je ne respire qu’à travers un linge, et je détourne le visage quand je descends un corps. Cela me préserve-t-il ? Je n’en sais rien. Mais ne rien faire serait s’abandonner, et je n’ai pas ce courage-là.

Les prêtres viennent-ils encore accompagner les morts, comme il se doit ?

De moins en moins, et ce n’est pas leur faire reproche : ils sont débordés et ils tombent comme les autres. Au commencement, il en venait pour chaque enterrement, l’étole au cou, l’eau bénite à la main. À présent, il n’y en a plus assez pour tant de morts ; un seul prêtre passe parfois sur toute une rangée de corps, dit ce qu’il peut, asperge, bénit en hâte, et s’en va à une autre fosse où d’autres l’attendent. Beaucoup s’en sont allés sans confession, sans le viatique, ce qui afflige les leurs plus encore que la mort, car on craint pour leur âme. On dit — et c’est une grande pitié, mais aussi une grande miséricorde — que le Saint-Père, à Avignon, a permis qu’on s’en remît au regret du cœur, à défaut de prêtre, pour ceux qui meurent ainsi. Je ne suis qu’un fossoyeur, mais je prie en moi-même sur chacun, car il faut bien que quelqu’un le fasse.

Et d’où vient ce mal, selon vous ? Qu’en dit-on autour de vous ?

On en dit de toutes les façons, et nul ne s’accorde. Les plus nombreux, et j’en suis, tiennent que c’est le châtiment de Dieu, qui regarde nos péchés et a levé la main sur nous comme jadis sur les villes de l’Écriture. Quand je vois tomber les jeunes avec les vieux, les bons avec les méchants, je me dis qu’il y a là une colère qui nous passe. D’autres parlent de l’air corrompu, vicié par je ne sais quelle pourriture, qui entre par le souffle et gâte le dedans du corps ; c’est pour cela que nous brûlons nos feux. D’autres encore, des gens de savoir, parlent des astres, d’une conjonction des étoiles qui aurait empoisonné l’air de loin. Pour moi, qui n’ai pas de lettres, je m’en tiens à Dieu et à mes feux ; le reste me dépasse.

Y a-t-il, dans tout cela, des choses que vous ne comprenez pas ?

Beaucoup, et c’est ce qui m’ôte le sommeil plus que la fatigue. Je ne comprends pas pourquoi celui-ci est pris et celui-là épargné, qui vivaient sous le même toit, mangeaient au même plat. J’ai vu une maison vidée d’un bout à l’autre, et la voisine intacte, sans que rien les distinguât. Je ne comprends pas pourquoi le mal frappe tant les jeunes, qui devraient durer. Je ne comprends pas comment il chemine : on dit qu’il vient du sud, qu’il a remonté le pays de ville en ville, et le voilà chez nous ; mais comment passe-t-il d’un lieu à un autre, sur quel vent, par quel chemin, nul ne me le sait dire. Et je ne comprends pas, surtout, ce que Dieu nous veut, ni quand il jugera que c’est assez.

Voit-on, dans Paris, les riches et les pauvres frappés de la même façon ?

Frappés, peut-être ; mais ils ne s’en gardent pas de la même façon, voilà la vérité que je vois d’ici. Les riches, ceux qui ont une maison aux champs et de quoi y vivre, beaucoup sont partis dès que le mal s’est montré : ils ont fermé leurs portes et gagné la campagne, croyant fuir le mauvais air de la ville. Les pauvres, eux, demeurent, car où iraient-ils ? On ne fuit pas quand on n’a pour tout bien que ses bras et qu’il faut gagner son pain du jour. Alors ce sont eux que je vois le plus sur mes charrettes, non, je crois, parce que le mal les choisit, mais parce qu’ils restent là où il est. Quant à savoir si la fuite préserve les autres, je l’ignore ; on dit que le mal va aussi par les campagnes, et qu’on n’échappe pas toujours en se sauvant.

Et les enfants ? Vous en arrive-t-il beaucoup ?

Trop. C’est ce dont je voudrais le moins parler, et c’est ce que je vois le plus. Il m’en vient des tout petits, qu’on me descend dans le bras d’un homme, parce qu’ils ne pèsent rien. Il en vient des familles entières, le père, la mère, et les enfants à la suite, à quelques jours les uns des autres, si bien qu’il ne reste personne pour les pleurer. J’en ai reçu que nul n’accompagnait, posés sur la charrette par des voisins qui n’osaient s’attarder. Pour ceux-là, je creuse un peu à part quand je le peux, et je dis un mot. Un homme s’endurcit à beaucoup, dans ce métier ; à cela, je ne m’endurcis pas, et je crois que je ne le veux pas non plus.

Comment tenez-vous, vous-même, à ce travail jour après jour ?

Mal, pour vous dire le vrai. Je me lève avant le jour, car les charrettes n’attendent pas, et je creuse jusqu’à ce que je n’y voie plus, et le lendemain je recommence, et il n’y a pas de jour de repos, car les morts ne chôment pas. J’ai les mains ouvertes par la bêche, les reins rompus, et cette odeur sur moi que l’eau n’ôte plus. Le soir, je n’ai pas faim, je n’ai que soif, et je dors d’un sommeil lourd où je creuse encore. Le pire n’est pas la peine du corps ; c’est de faire toujours la même chose, descendre et recouvrir, descendre et recouvrir, sans voir la fin. Nous ne sommes pas assez à ce travail ; il en faudrait dix là où nous sommes deux ou trois, et chaque jour il en manque un de plus.

Avez-vous craint, parfois, d’être pris à votre tour ?

Tous les jours, et à toute heure. Au moindre frisson, à la moindre lourdeur sous le bras, je me tâte en tremblant, je cherche la bosse, et tant que je ne la trouve pas, je respire. Plusieurs de mes compagnons sont tombés, qui creusaient à côté de moi la semaine passée ; je les ai mis en terre de mes mains, dans la fosse même qu’ils avaient ouverte, et cela vous laisse une étrange pensée. Pourquoi eux et pas moi, qui touche les mêmes corps, respire le même air ? Je n’en sais rien. Je me dis que mes feux me gardent, ou mon vinaigre, ou que Dieu n’en a pas encore fini de moi. Mais je ne me tiens pas pour à l’abri ; nul ici ne s’y tient.

Dans tout cela, vous reste-t-il quelque chose qui vous soutienne ?

Quelques petites choses, et c’est par elles qu’on tient. Il me soutient de penser que je fais un ouvrage qu’il faut bien que quelqu’un fasse, et que ces pauvres gens, sans moi et mes pareils, demeureraient sans sépulture, comme des bêtes, ce qui serait pis que tout. Il me soutient de dire un mot sur chacun, de ne pas les jeter en terre comme rien. Il me soutient aussi de voir qu’il en est, parmi nous, qui ne fuient pas : ces sœurs de l’Hôtel-Dieu qui veillent les malades sans crainte de la mort, avec une douceur qu’on n’imagine pas, et qui tombent à la tâche les unes après les autres. Quand je vois cela, je me dis que tout n’est pas perdu de nous, et que la pitié n’est pas morte avec le reste.

Et qu’espérez-vous, à présent ?

Peu de chose, et beaucoup. J’espère que cela cessera, car tout fléau a sa fin, et que Dieu, quand il nous aura assez châtiés, retirera sa main et laissera l’air se purifier. J’espère voir revenir le temps où l’on enterre un homme à la fois, avec son prêtre et ses cierges, et où je n’aurai plus à creuser de ces grandes fosses. J’espère, pour tout dire, redevenir un fossoyeur ordinaire, qui s’ennuie parfois faute d’ouvrage — Dieu sait que je bénirais cet ennui-là. Pour le reste, je ne sais ni quand ni comment cela finira, et je me garde de le dire, car je ne suis pas de ceux qui savent. Je creuse, je recouvre, je prie un peu, et j’attends que cela passe, comme tout passe.

Le contexte

La grande mortalité, entrée dans le royaume par Marseille à l’automne dernier, a remonté le pays de ville en ville ; on la dit dans Paris depuis la fin du mois d’août.

Le cimetière des Saints-Innocents, au cœur de la ville près de la rue Saint-Denis, reçoit les morts de nombreuses paroisses ; sa terre passe de longue date pour défaire vite les corps qu’on lui confie.

À l’Hôtel-Dieu, débordé, les religieuses soignent les malades sans répit ; beaucoup en meurent.

On rapporte deux formes du mal : l’une, avec des bosses aux aisselles et aux aines, qui emporte en quelques jours ; l’autre, qui fait cracher le sang et tue plus vite encore.

Les explications du mal divergent : châtiment de Dieu, corruption de l’air, conjonction des astres ; aucune n’est tenue pour assurée.

État des informations

Recueilli au début de septembre 1348, ce témoignage est celui d’un seul homme, accablé de fatigue, et ne porte que sur ce qu’il a vu de sa place au cimetière. La rédaction ne tient pour assuré aucun chiffre, ne tranche aucune des explications avancées sur la cause du mal, et ne préjuge en rien de ce qu’il adviendra.

Ce que l’on sait

  • La grande mortalité sévit dans Paris depuis la fin du mois d’août, et les morts affluent au cimetière des Saints-Innocents.
  • Faute de place et de temps, on y creuse de grandes fosses communes où les corps sont descendus les uns contre les autres.
  • Les prêtres, débordés et eux-mêmes frappés, ne peuvent plus accompagner chaque mort, et beaucoup meurent sans confession ni sacrement.
  • On se garde du mal par le vinaigre, les herbes fortes et les feux odorants, tenant que la corruption de l’air se chasse ainsi.
  • Les religieuses de l’Hôtel-Dieu soignent les malades sans crainte de la mort et tombent à la tâche.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des morts de la ville, qu’aucun compte sûr n’a établi, le fossoyeur s’en défiant lui-même.
  • La cause véritable du mal, et la raison pour laquelle il frappe l’un et épargne l’autre sous le même toit.
  • La façon dont le mal chemine d’une ville à l’autre, et le vent ou le chemin qu’il suit.
  • Le moment et la manière dont le fléau cessera.

Sources historiques utilisées

primary

La peste noire de 1348 vue par un contemporain (Jean de Venette) — Clio-Texte

Témoignage du carme Jean de Venette sur Paris : charrettes portant chaque jour plus de cinq cents corps au cimetière des Saints-Innocents, dévouement et mort des sœurs de l’Hôtel-Dieu, prêtres débordés, morts sans sacrement, deux formes du mal (bosses, crachement de sang), explications concurrentes (châtiment divin, air corrompu, astres).

secondary

Peste noire — Wikipédia

Remontée du mal du sud vers le nord, arrivée à Paris vers la fin août 1348, formes de la maladie, débordement de l’Hôtel-Dieu et des sépultures, mesures de préservation d’époque (vinaigre, herbes, feux), explications médiévales du fléau.

secondary

Cimetière des Innocents — Wikipédia

Situation du cimetière près de la rue Saint-Denis, accueil des morts de nombreuses paroisses, fosses communes capables de recevoir un grand nombre de corps superposés, réputation de la terre des Innocents de défaire vite les corps.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Entretien fictif reconstituant le témoignage d’un fossoyeur des Saints-Innocents au début de septembre 1348, dans la langue et l’horizon de savoir de l’époque. Le personnage est une figure humble et plausible, non un individu attesté ; ses propos n’avancent aucun bilan chiffré, ne tranchent pas la cause du mal et n’anticipent rien de la suite. Les faits matériels (afflux des morts, fosses communes, dévouement des sœurs de l’Hôtel-Dieu, moyens de préservation) sont étayés par les sources ci-dessus.

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22 août 1348, 08h0010 min