Aignan, évêque d’Orléans : “J’ai défendu mes murs avec des prières et des seaux d’eau, et j’attendais les soldats d’Aetius”
La cité d’Orléans vient d’échapper aux Huns. Son évêque, qui en a organisé la résistance et fut chercher du secours jusqu’à Aetius, raconte le siège, la faim, l’espérance tendue vers une armée qui n’arrivait pas. Un long entretien avec l’un de ces pasteurs gallo-romains devenus, dans un Empire qui s’efface, les derniers chefs des villes.
On le trouve épuisé, la voix rauque d’avoir trop parlé, trop prié, trop commandé. Aignan — Anianus pour les clercs qui écrivent en latin — est l’évêque d’Orléans, l’antique Aurelianum, cité de passage sur la Loire que les Huns convoitaient comme une clef. Quelques jours plus tôt, elle paraissait perdue. Aujourd’hui, l’ennemi s’est retiré, et l’on attribue déjà ce salut à l’évêque autant qu’aux soldats. Lui s’en défend avec une lassitude qui n’a rien de feinte.
Cette reconstitution, comme tout ce que nous écrivons de cette année lointaine, ne prétend pas restituer des paroles authentiques : elle s’appuie sur ce que les récits attribuent à l’homme et sur le rôle, bien attesté, que tenaient les évêques dans les cités de la Gaule tardive. Car le fait mérite qu’on s’y arrête : tandis que l’administration impériale se délite, c’est souvent l’évêque qui nourrit les pauvres, négocie avec l’ennemi, organise la défense. Le pasteur des âmes est devenu, par la force des choses, le gardien des murs.
Aignan parle du siège sans emphase, en homme qui a vu la peur de près. Il décrit une ville aux portes fermées, aux vivres comptés, guettant à la fois les machines des Huns et l’horizon d’où devaient surgir les secours. Il dit la tentation du désespoir, les rumeurs, les prières qui tenaient lieu de remparts quand les remparts faiblissaient. Et il dit surtout l’attente — cette attente atroce d’une armée promise par Aetius et qui tardait.
Son témoignage offre au fil de 451 une voix que les récits de bataille négligent : celle des villes assiégées, des civils, du clergé. Avant le grand choc des plaines, il y eut ces murs-là, et des hommes comme lui pour décider, jour après jour, qu’on ne se rendrait pas encore.
Aignan (Anianus), évêque d’Orléans
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir de la tradition relative à Aignan d’Orléans et du rôle attesté des évêques dans les cités de la Gaule du Ve siècle. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qui pouvait être su et vécu après la levée du siège, sans révéler la bataille à venir.
Un évêque qui commande la défense d’une ville : n’est-ce pas étrange ?
Cela vous étonne, et je comprends que cela vous étonne ; cela m’a étonné moi-même, le premier jour. Mais regardez en quel temps nous vivons. Où était le préfet ? Où était la garnison impériale en nombre suffisant ? La cité avait des murs et des bouches à nourrir, et il fallait bien que quelqu’un décidât. L’évêque connaît son peuple, il a le grain de l’Église, il a l’autorité de la parole. Alors j’ai fait ce qu’il fallait : compter les vivres, fermer les portes, répartir les hommes, consoler les femmes. Je n’ai pas cherché ce pouvoir ; il est tombé sur mes épaules comme une charge qu’on ne peut refuser sans trahir.
On raconte que vous êtes allé chercher du secours en personne. Est-ce vrai ?
C’est vrai, et je n’y vois nul mérite, seulement la nécessité. J’ai pris la route pour aller trouver le maître de la milice, Aetius, et le supplier de venir. Une cité seule ne pouvait tenir indéfiniment contre une telle armée ; il fallait que les soldats vinssent, et il fallait les convaincre que nous tiendrions jusqu’à eux. Un évêque qui implore un général, voilà encore une image de notre siècle. J’ai plaidé, j’ai promis que nous résisterions, j’ai dit qu’Orléans valait qu’on accourût. Puis je suis rentré derrière mes murs porter cette unique nouvelle à mon peuple : ils viennent, tenez bon. C’était peu, et c’était tout.
Comment tient-on une ville assiégée quand le secours tarde ?
Par le pain d’abord, par l’espérance ensuite, et l’espérance est plus difficile à rationner que le pain. On compte les sacs de grain, on réduit les parts, on surveille les puits. Mais la faim du ventre n’est pas la pire ; la pire est la faim de nouvelles, ce moment où chacun se demande tout bas si l’on n’a pas été oublié, si les secours promis ne sont pas une fable pour nous faire mourir debout. Mon rôle, jour après jour, était de tenir cette espérance en vie. Un évêque, en pareil siège, est un homme qui répète « encore un jour » à des gens qui n’en peuvent plus, et qui prie pour que ce jour-là soit le bon.
Vous parlez de prières. Croyez-vous qu’elles aient sauvé la ville ?
Je vous répondrai en évêque, mais sans sottise. Oui, je crois que Dieu n’a pas abandonné Orléans, et j’ai prié sur les remparts, devant le peuple, pour le soutenir. Mais Dieu ne descend pas réparer les brèches à notre place ; il soutient le bras de ceux qui les défendent. Les prières ont tenu les cœurs ; ce sont les bras qui ont tenu les murs, et ce sont les lances d’Aetius qui ont fait lever le siège. Méfiez-vous de ceux qui vous diront que la ville fut sauvée par un seul miracle, sans seaux d’eau, sans guet, sans soldats. La foi qui dispense d’agir n’est pas la foi ; c’est la paresse déguisée en piété.
On murmure déjà des prodiges, des nuées d’insectes chassant les Huns. Qu’en dites-vous ?
J’en dis que le peuple, dans sa détresse, a besoin de revêtir son salut d’images merveilleuses, et je ne le lui reproche pas trop durement. Quand on a eu si peur, on raconte sa délivrance comme un conte, parce que la vérité nue — nous avons failli mourir, des soldats sont arrivés à temps — est trop sèche pour le soulagement qu’on éprouve. Mon devoir d’évêque n’est pourtant pas de nourrir ces fables. Le vrai prodige, s’il en faut un, c’est qu’une ville affamée n’ait pas ouvert ses portes, qu’un peuple terrifié ait tenu, qu’une armée soit venue. Cela suffit à ma gratitude. Je n’ai pas besoin d’essaims pour rendre grâce.
Qu’avez-vous appris des Huns durant ce siège ?
Qu’ils sont moins invincibles qu’on ne le dit, et plus terribles qu’on ne l’imagine, ce qui n’est pas contradictoire. Plus terribles, car leur seule approche fait fuir les campagnes, et leur réputation prend les villes avant leurs flèches. Moins invincibles, car ils n’aiment pas s’attarder devant des murs : leur force est dans le mouvement, la rapidité, la terreur, non dans la patience d’un siège. Une cité résolue, qui ne cède pas à la peur, leur coûte cher en temps, et le temps est ce qu’ils peuvent le moins se permettre, eux qui traînent tant de peuples et tant de bouches. Voilà ce que j’ai compris : leur plus grande arme est notre frayeur. Qui la surmonte leur retire la moitié de leur puissance.
Le danger est-il passé, pour Orléans et pour la Gaule ?
Pour Orléans, le pire est derrière nous, je l’espère, et j’en rends grâce. Pour la Gaule, non, et je me garderais bien de le promettre. Attila n’a pas été détruit sous nos murs ; il s’est retiré, ce qui est tout autre chose. On me dit qu’il marche vers les plaines de l’est, où ses cavaliers auront le champ libre, et qu’Aetius le suit avec ses alliés. Tout reste donc suspendu à un choc qui n’a pas encore eu lieu. Une ville sauvée ne fait pas une guerre gagnée. Je prie maintenant pour ceux qui vont se battre là-bas, car de leur journée dépendra si notre délivrance fut un commencement ou seulement un répit.
Vous avez vu souffrir votre peuple. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Le silence des enfants, qui ne pleuraient même plus à la fin, et le courage obscur des gens simples. On parle des rois et des généraux ; on oublie la femme qui partageait sa dernière galette, l’artisan qui montait la garde après sa journée, le vieillard qui rassurait les jeunes en mentant sur ses propres craintes. C’est de ces vertus-là, qu’aucune chronique ne retiendra, qu’une ville se sauve. Un évêque voit cela de près, parce que les gens viennent à lui avec leur peur nue. J’ai vu, dans ce siège, plus de sainteté chez des gens ordinaires que dans bien des sermons. C’est ce que je garderai.
Que direz-vous à votre peuple, maintenant que les portes peuvent s’ouvrir ?
Je leur dirai de rendre grâce sans s’endormir. De relever ce qui peut l’être, d’enterrer leurs morts avec honneur, de partager le grain qui reste, car la disette ne finit pas le jour où le siège se lève. Et je leur dirai de ne pas oublier ce qu’ils ont appris : qu’une cité unie tient, qu’une cité divisée tombe. Le péril reviendra, sous ce nom ou sous un autre ; le monde où nous vivons n’offre plus de paix longue. Mais ils savent désormais qu’ils sont capables de tenir. C’est, dans un temps si dur, la plus précieuse des leçons, et la plus difficile à conserver une fois la peur passée.