← Retour à l’édition Entretien

Un officier de l’état-major impérial : “Cette bataille se gagne peut-être autant à l’est que devant Wellington”

À quelques lieues du champ de bataille, un officier proche du grand quartier général accepte de parler à visage couvert. Il décrit une journée suspendue à trois inconnues — le terrain détrempé, le silence de Grouchy, l’ombre des Prussiens — et refuse de transformer l’espoir français en certitude. Un long entretien qui restitue la lecture d’un état-major le 18 juin au soir, sans rien préjuger de l’issue.

Propos recueillis par notre bureau militaire 18 juin 1815, 18h30 16 min de lecture

Il nous reçoit dans une ferme réquisitionnée à l’arrière des lignes, là où les estafettes arrivent avant les nouvelles sûres. Sur la table, une carte de Belgique que plusieurs mains ont déjà froissée depuis le matin : Charleroi, Ligny, Quatre-Bras, Mont-Saint-Jean, des noms reliés par des traits de crayon que l’on efface et que l’on retrace au fil des dépêches. L’homme est un officier d’état-major ; il connaît les marches, les distances, les heures qu’une colonne met à passer d’un point à un autre. C’est cette science modeste et décisive — le temps, l’espace, la fatigue — qu’il accepte de nous livrer.

Il pose d’emblée une condition : son nom ne paraîtra pas. Non par crainte de la polémique, dit-il, mais parce qu’un officier qui parle pendant que d’autres se font tuer doit au moins s’interdire la vanité. Il refuse aussi le ton du bulletin. Les bulletins, rappelle-t-il avec un demi-sourire, sont écrits pour être lus à Paris ; lui veut décrire ce que l’on voit réellement depuis une lunette, dans la fumée, quand les ordres partent plus vite que les confirmations ne reviennent.

Tout au long de l’entretien, une idée le hante : Waterloo ne se joue pas seulement face à l’armée de Wellington, accrochée à sa crête. Elle se joue aussi vers l’est, dans ce que l’on ignore, dans ce que l’on espère trop vite. Le maréchal Grouchy est parti à la poursuite des Prussiens battus à Ligny ; mais une armée battue n’est pas une armée disparue, et le grondement entendu cet après-midi sur la droite n’a pas fini d’inquiéter ceux qui savent lire une carte.

Ce qu’il décrit n’est donc pas une victoire en marche ni une défaite annoncée. C’est une confiance tendue, presque douloureuse — celle d’une armée qui croit encore à la décision, mais qui sait que cette décision doit être arrachée avant la nuit, avant les renforts, avant que le duel ne se transforme en mêlée à plusieurs.

Grand entretien

Un officier proche du grand quartier général impérial

Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des positions et des préoccupations plausibles d’un état-major français le 18 juin 1815. Les réponses ne sont pas des citations authentifiées ; elles s’en tiennent à ce qui pouvait être su ou redouté ce jour-là, sans révéler l’issue de la bataille.

Disons les choses simplement : où en est-on, à cette heure ?

Dans une bataille frontale, mon métier m’interdit de répondre simplement. Ce que je puis dire, c’est que nous avons attaqué tard. Le sol était trop gorgé d’eau ce matin pour mettre l’artillerie en batterie comme il l’aurait fallu ; on a attendu que la terre raffermisse un peu sous les roues. Ce délai, qui paraît un détail, nous a coûté des heures que nous n’avions pas. Une bataille comme celle-ci se compte moins en hommes qu’en heures de jour restantes.

Vous insistez beaucoup sur la boue. N’est-ce pas une excuse commode pour le jour où il faudra raconter cette journée ?

Je comprends le soupçon, mais regardez une pièce de douze attelée de huit chevaux qui s’enfonce jusqu’au moyeu, et vous cesserez de parler d’excuse. La pluie de la nuit n’a pas seulement sali les uniformes ; elle a ralenti la mise en place, elle a amorti l’effet des boulets qui, au lieu de ricocher dans les rangs ennemis, se sont plantés dans la glaise. Quand on veut emporter une décision vite, chaque heure rendue à l’adversaire par le terrain est une heure offerte à ceux qui pourraient venir le secourir.

Justement, parlons de Wellington. Sa position est-elle aussi forte qu’on le dit ?

Elle est habile, ce qui n’est pas la même chose que forte. Il a placé le gros de son monde derrière la crête de Mont-Saint-Jean, à l’abri du regard et des boulets, et il a piqueté son front de points d’appui : la ferme d’Hougoumont sur sa droite, La Haye Sainte au centre. Ces deux fermes sont comme des brise-lames : tant qu’elles tiennent, nos colonnes doivent se diviser autour d’elles au lieu de frapper d’un seul bloc. Hougoumont nous occupe depuis le matin et brûle sans tomber. Un homme de l’art vous dira que le terrain compte ici presque autant que le nombre.

On a vu cet après-midi des charges de cavalerie d’une ampleur rare, conduites du côté du maréchal Ney. Est-ce le signe que la ligne anglaise cède ?

C’est le signe que nous l’avons cru, ou voulu croire. La cavalerie est une arme magnifique et menteuse : elle voit loin, elle sent vite, elle s’emporte plus vite encore. Une grande charge peut achever un ennemi déjà ébranlé ; elle ne peut pas, à elle seule, garder le terrain qu’elle croit avoir ouvert. Si l’on lance les escadrons avant que l’infanterie et les canons n’aient véritablement disloqué les carrés adverses, on dépense la plus belle cavalerie d’Europe contre des murs d’hommes qui se referment. Je ne dis pas que c’est ce qui arrive. Je dis que c’est le danger que tout officier d’état-major redoute en regardant cela.

Vous revenez sans cesse vers l’est, vers la droite. Pourquoi cette obsession ?

Parce que c’est là qu’est notre plus grande inconnue. Nous avons battu les Prussiens à Ligny il y a deux jours, et le maréchal Grouchy est parti avec un fort détachement pour les talonner, les empêcher de se reformer, les tenir loin d’ici. Tant qu’il remplit cette tâche, nous menons un duel : nous contre Wellington. Mais si Blücher a dérobé sa retraite, s’il a marché par des chemins de traverse pendant que nous le croyions rejeté vers l’est, alors ce duel devient autre chose. Cet après-midi, des feux d’armes ont semblé répondre sur notre droite. On nous dit que ce sont des troupes à nous. On l’espère. L’espérance n’est pas un rapport.

Avez-vous des nouvelles certaines du maréchal Grouchy ?

Pas autant que je le voudrais, et c’est tout le drame des batailles : les nouvelles dont on aurait le plus besoin sont celles qui arrivent le plus tard. Un ordre met du temps à courir, un compte rendu davantage encore, et entre les deux la situation a changé trois fois. Grouchy fait sans doute ce qu’il croit devoir faire avec ce qu’il sait, comme nous faisons ici avec ce que nous savons. Le malheur, c’est que ce qu’il sait là-bas et ce que nous savons ici ne sont peut-être déjà plus la même guerre.

Si les Prussiens revenaient en force, la partie serait-elle perdue ?

Je me garderai de ce mot. Une bataille n’est pas perdue parce qu’un danger apparaît ; elle est perdue quand on cesse d’avoir une réponse. Nous gardons une réserve, et non la moindre : la Garde n’a pas donné. Tant qu’une pareille masse demeure intacte derrière nous, l’Empereur conserve une carte que personne en face ne peut négliger. La vraie question n’est pas de savoir si nous avons encore des forces ; c’est de savoir à quel instant et contre quel point il faudra les jeter. Engagée trop tôt, la réserve n’est qu’un renfort. Engagée au juste moment, elle est une décision.

On dit l’Empereur souffrant, fatigué, moins présent que naguère sur le terrain. Est-ce vrai ?

Je ne commenterai pas la santé de l’Empereur ; ce serait indigne et, de surcroît, je n’en sais rien de sûr. Ce que je puis vous dire, c’est qu’une bataille de cette nature ne se conduit pas en galopant d’un bout à l’autre de la ligne. Elle se conduit par l’œil, par les ordres, par le choix du moment. On peut diriger une telle journée sans cesser d’être au centre, à condition que les ordres partent clairs et qu’ils soient exécutés tels qu’on les a pensés. C’est précisément là, parfois, que les choses se compliquent : entre l’ordre conçu et l’ordre accompli, il y a des hommes, de la fumée et de l’ardeur.

À Paris, on dit déjà que cette journée décide du sort du régime. L’état-major pense-t-il à Paris ?

Le soldat qui charge pense à la haie devant lui, pas aux Tuileries. Mais aucun de nous n’ignore ce qui se joue au-delà des cartes. Une victoire nette donnerait au pouvoir de l’air, du temps, et peut-être cette obéissance que les proclamations ne suffisent pas à fabriquer. Une journée indécise, au contraire, rouvrirait toutes les bouches qui se taisent depuis le retour de l’Empereur. Voilà pourquoi cette bataille pèse double : on s’y bat pour une crête de Brabant, et l’on y joue en même temps la crédibilité d’un printemps tout entier.

Que répondez-vous à ceux qui, à l’arrière, annoncent déjà la victoire ?

Qu’ils attendent. Le premier ennemi d’un état-major, ce n’est pas toujours l’armée d’en face ; c’est l’impatience de ceux qui veulent une nouvelle avant qu’elle existe. J’ai vu, dans cette seule journée, un village pris devenir « victoire prochaine » dans une bouche, et une charge repoussée devenir « désastre » dans une autre, à une heure d’intervalle. Celui qui vous donne ce soir une certitude sur l’issue vous donne un désir, pas un renseignement.

Et vous, au fond, qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?

Le mélange des nouvelles et des envies. Quand on espère une percée, chaque pas de l’ennemi en arrière devient une déroute imaginaire ; quand on redoute un renfort, chaque nuage de poussière à l’horizon devient une colonne prussienne. Le plus dur, dans une bataille, n’est pas de donner des ordres : c’est de ne pas croire trop vite ce que l’on a besoin de croire. Ce soir, je m’efforce de ne croire que ce que je puis vérifier, et je vous avoue que cela fait peu de choses.

Un dernier mot. Si l’on vous demandait un pronostic ?

Je n’en donnerai pas, et je vous demande de l’imprimer ainsi. Non par prudence de courtisan, mais parce qu’un pronostic, ce soir, serait un mensonge déguisé en assurance. Tout reste suspendu à trois choses que nul ici ne maîtrise tout à fait : la solidité de cette crête, l’heure qu’il nous reste avant la nuit, et ce qui marche peut-être vers nous depuis l’est. Revenez me voir demain. Demain, nous saurons. Ce soir, nous attendons, et l’attente d’un état-major n’est pas de la passivité : c’est la part la plus difficile du métier.

Le contexte

L’armée française a livré bataille tard le 18 juin, en partie à cause d’un terrain détrempé par la pluie de la nuit.

Le maréchal Grouchy a été détaché à la poursuite des Prussiens battus à Ligny ; sa position exacte et celle de Blücher restent incertaines.

La Garde impériale n’a pas encore été engagée et constitue la réserve décisive de la journée.

L’entretien restitue une lecture française à chaud et ne révèle pas l’issue de la bataille.

État des informations

Ces propos s’en tiennent à ce qui pouvait être su ou redouté le 18 juin au soir et ne préjugent en rien du résultat.

Ce que l’on sait

  • Les combats se concentrent autour de la crête de Mont-Saint-Jean, d’Hougoumont et de La Haye Sainte.
  • De fortes charges de cavalerie françaises ont été lancées contre le centre allié dans l’après-midi.
  • La Garde impériale demeure en réserve à cette heure.

Ce que l’on ignore

  • La position et l’intention exactes des forces prussiennes restent incertaines.
  • Les nouvelles du détachement de Grouchy parviennent avec retard.
  • Nul ne peut dire si la ligne de Wellington est sur le point de rompre ou de tenir.

Sources historiques utilisées

secondary

The Campaigns of Napoleon

David G. Chandler · 1966

Ouvrage de synthèse utilisé pour vérifier la chronologie générale des opérations.

secondary

1815

Henry Houssaye · 1893

Récit détaillé des Cent-Jours, consulté pour les acteurs et les débats de l’époque.

primary

The Dispatches of Field Marshal the Duke of Wellington

Arthur Wellesley · 1838

Correspondances et dépêches utiles pour restituer la perspective britannique.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les formulations à chaud sont écrites comme un média du moment, sans annoncer la suite historique.

secondary

Le marché financier français au XIXe siècle

Publications de la Sorbonne

Repère utilisé pour éviter de projeter une Bourse moderne sur un marché alors surtout dominé par les effets publics et les rentes.

secondary

Bataille de Waterloo — encyclopédie Wikipédia

Article consulté et recoupé pour la chronologie de la journée, la topographie de Mont-Saint-Jean, d’Hougoumont et de La Haye Sainte, et le rôle de la réserve. Croisé avec la notice « Campagne de Belgique (1815) ».

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

11 commentaires
VieuxGrognard 18 juin 1815, 16h52

Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.

👍 184 · 🚩 12
PatrioteInquiet 18 juin 1815, 16h58

On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.

👍 93 · 🚩 5
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h00

Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.

👍 71 · 🚩 9
Rente5pourCent 18 juin 1815, 17h04

Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.

👍 132 · 🚩 18
LysDuFaubourg 18 juin 1815, 17h06

La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.

👍 87 · 🚩 44
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h08

Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.

👍 146 · 🚩 31
PatrioteInquiet 18 juin 1815, 17h11

La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.

👍 201 · 🚩 2
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h14

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 66 · 🚩 27
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h14

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 14 · 🚩 8
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h15

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 9 · 🚩 6
LysDuFaubourg 18 juin 1815, 17h20

👍 0 · 🚩 51

Articles liés