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Un échevin de Troyes : « Nous avons ouvert les portes pour sauver la ville »

Magistrat d'une cité qui avait juré au roi d'Angleterre et au duc de Bourgogne, il a vu l'ost du roi de Bourges paraître sous les murs, les préparatifs d'assaut, la peur monter dans le peuple. Il revient sur les six jours qui ont précédé la reddition et l'ouverture des portes au dauphin Charles.

Notre envoyé en Champagne 17 juillet 1429, 12h00 10 min de lecture

Troyes a ouvert ses portes au dauphin Charles voici quelques jours, après une semaine où l'armée du roi de Bourges s'est tenue sous ses murs et où chacun, dans la cité, a cru toucher à l'assaut. La ville était bourguignonne ; elle avait prêté serment, comme tant d'autres de Champagne, au roi d'Angleterre et à monseigneur le duc de Bourgogne. La voici rentrée dans l'obéissance du dauphin sans qu'un coup de force ait été donné.

Pour comprendre comment l'on en est venu là, nous avons rencontré l'un des échevins de la ville, un de ces notables marchands à qui il revient de délibérer du bien commun. Il parle avec la prudence d'un homme qui a dû peser, sa vie durant, le poids des serments et celui du danger. Voici ses propos, recueillis ce 17 juillet.

Grand entretien

Un échevin de Troyes, magistrat de la ville (figure représentative ; entretien reconstitué)

Cet entretien est une reconstitution. L'échevin qui parle ici est une figure composite, fidèle à la condition des notables et magistrats troyens en juillet 1429, mais ce n'est pas une personne réelle nommée : aucun mot attesté n'est prêté à un individu identifiable. Ses propos sont composés d'après ce que l'on sait du siège, des négociations et de la reddition de la ville, pour donner voix à ce que pesaient et décidaient alors les bourgeois chargés du sort de Troyes.

Troyes avait juré fidélité au parti anglo-bourguignon. Comment la ville en est-elle venue à recevoir le dauphin Charles ?

Il faut d'abord se souvenir d'où nous partions. Notre ville a donné son nom au traité qui, voici neuf ans, a réglé le sort du royaume : c'est ici qu'il fut juré que la couronne de France passerait à la maison d'Angleterre. Depuis, Troyes tenait pour ce parti, comme toute la Champagne ou peu s'en faut. Nous avions garnison, nous avions prêté serment, et nos marchands trafiquaient sous cette obédience. On ne renverse pas en huit jours ce qu'on a juré et vécu pendant neuf ans. Et pourtant nous l'avons fait. Je vous dirai comment, mais ne me demandez pas de le dire avec gloire : ce fut une affaire de nécessité plus que de cœur.

Quand l'armée du roi de Bourges a-t-elle paru devant la ville ?

Au commencement de ce mois de juillet. On savait depuis quelque temps que le dauphin était sorti de ses terres et qu'il montait vers le nord, vers Reims, à ce qu'on disait, pour se faire sacrer. Sa route passait par chez nous : Troyes est sur le chemin de Champagne. Le bruit de ses gens nous précédait, et avec ce bruit la peur. Puis ils ont paru, le quatrième jour du mois, et se sont logés autour de la ville. Dès lors nous étions investis, et il a bien fallu délibérer de ce qu'on ferait.

Quelle force était la sienne ? La ville pouvait-elle résister ?

On parlait de plusieurs milliers d'hommes, mais vous savez ce que valent ces chiffres : ils enflent dans les bouches à mesure que la peur grandit. Ce que je puis vous dire, c'est que la ville est forte, ses murs sont bons, et nous avions garnison pour les tenir. À s'en tenir aux murailles, nous pouvions soutenir un siège, au moins quelque temps. Mais une ville, ce ne sont pas que des pierres : c'est un peuple qu'il faut nourrir, des soldats qu'il faut payer, et un cœur qui doit tenir. C'est là que tout se joue, et c'est là que rien n'était assuré.

Le peuple, justement. Dans quel état d'esprit était-il ?

Dans la crainte, je ne vous le cacherai pas. Le menu peuple voyait l'armée camper sous les murs, il entendait dire qu'on dressait des engins et qu'on amassait des fagots pour combler les fossés et donner l'assaut. Une ville prise d'assaut, chacun sait ce que c'est : le sac, le pillage, le sang. Les gens avaient grand-peur de cela. Et il y avait autre chose qui troublait les esprits, dont je vous dirai un mot tout à l'heure, car cela tient du prêche et de la rumeur plus que des armes.

Parlez-en. On dit qu'un prédicateur agitait la ville ?

On le rapporte, et je vous le rapporte de même, sans en répondre comme d'une chose vue de mes yeux. Il y a un religieux, un frère cordelier que l'on nomme frère Richard, qui avait prêché chez nous voilà quelque temps et y avait laissé un grand renom de sainteté. Le menu peuple le tenait pour un homme de Dieu. Or on disait qu'il était passé du côté du dauphin, et qu'il se trouvait avec son armée. On assurait même qu'il était entré dans la ville pour parlementer, ou pour voir cette fille dont tout le monde parle, et que les uns tiennent pour une envoyée du Ciel et les autres pour tout autre chose. Quand un homme que le peuple révère se range d'un côté, cela pèse plus que bien des engins de guerre.

Cette fille — la Pucelle — était donc devant Troyes ? Que disait-on d'elle ?

On la disait dans l'armée du dauphin, oui, et l'on en disait merveilles et horreurs tout ensemble. Les uns la nommaient sainte et l'assuraient envoyée de Dieu pour rendre au dauphin son royaume ; les autres parlaient d'une folle, ou pis encore, et se signaient en la nommant. Ce que je sais de sûr, c'est ce qu'on en racontait, non ce qu'elle est. On contait qu'elle avait fait lever le siège d'Orléans au printemps, et qu'aucune place ne lui résistait. Vrai ou faux, ce bruit-là était déjà entré dans la ville avant elle, et il y faisait son ouvrage. Une réputation pareille, devant des murs où le peuple a peur, vaut une armée.

On a parlé d'une lettre qu'elle aurait adressée aux Troyens ?

On l'a dit, et la chose a couru la ville. On assurait qu'une lettre était venue de sa part, ou de la part de ceux qui la suivent, sommant les habitants de se rendre à leur droit seigneur le roi et de lui ouvrir leurs portes, faute de quoi il leur en cuirait. Je ne l'ai pas tenue en main, et je me garderai de vous en réciter les termes, car les uns y mettaient des menaces et les autres de douces paroles, et chacun la rapportait à sa façon. Mais qu'un tel écrit ait circulé, et qu'il ait remué les esprits, cela je puis vous l'accorder.

Que faisait pendant ce temps le conseil de la ville ?

Il délibérait, et croyez bien qu'on ne dormait guère. Nous étions partagés. Il y avait les gens de la garnison et ceux qui tenaient pour le serment juré, qui disaient qu'il fallait fermer les portes et soutenir le siège, attendre du secours du duc de Bourgogne ou du régent d'Angleterre. Et il y avait les autres, dont j'étais, qui regardaient l'armée sous nos murs, la peur du peuple, et qui se demandaient quel secours viendrait, et quand. On envoya des gens d'Église et des notables parlementer, pour savoir ce qu'on nous offrirait si l'on traitait, et ce qu'on risquait si l'on tenait.

Qu'est-ce qui a fait pencher la balance ?

Je voudrais pouvoir vous le dire d'un mot, mais je serais malhonnête. Fut-ce la peur, fut-ce le calcul ? Les deux, je crois, et je ne saurais démêler la part de chacun. La peur, parce que le peuple ne voulait pas de l'assaut et que nous redoutions une émeute au-dedans autant que l'ennemi au-dehors. Le calcul, parce qu'à bien peser les choses, nul secours n'était en vue, et qu'une ville qui traite à temps obtient des conditions, tandis qu'une ville prise n'obtient rien que le malheur. Un marchand sait cela : on ne tient pas une marchandise qu'on ne peut plus défendre, on la négocie pendant qu'elle vaut encore. Troyes valait encore quelque chose : nous l'avons négociée.

Quelles conditions avez-vous obtenues ?

Celles qu'on obtient quand on traite de bonne heure. La ville se remettait en l'obéissance du roi, et lui ouvrait ses portes. En retour, on assurait aux habitants la sûreté de leurs personnes et de leurs biens : pas de sac, pas de pillage, nul ne serait inquiété pour avoir tenu jusque-là le parti adverse. Et ceux de la garnison, les gens d'armes anglais et bourguignons qui ne voulaient pas demeurer sous le roi, eurent licence de se retirer librement, emmenant ce qui leur appartenait. C'est l'usage, et c'est sagesse : on n'acule pas un ennemi qui consent à partir, on lui ouvre une porte par-derrière pour qu'il ne défende pas la cité jusqu'à la dernière pierre.

Et le roi est entré ?

Il est entré, peu après que la garnison fut sortie. On lui a ouvert les portes, et il a fait son entrée dans la ville comme en un lieu rentré dans son obéissance. Il n'y a guère demeuré, car son chemin le menait plus avant, vers le nord. Pour nous qui restions, l'affaire était faite : Troyes avait changé d'obédience sans avoir brûlé. Je ne vous dirai pas que tous s'en réjouissaient également — il y a ceux qui pleurent un serment rompu et ceux qui se réjouissent du danger écarté. Une ville n'a pas qu'un seul cœur.

Ne craignez-vous pas qu'on vous reproche d'avoir trahi le serment juré au traité de Troyes ?

Le reproche, je l'attends, et je l'entends déjà dans certaines bouches. Mais je vous répondrai ce que je me réponds à moi-même. Un échevin n'est pas un capitaine ni un homme de guerre : sa charge est de garder la ville et ses gens, non de mourir pour la querelle des princes. Les grands se disputent une couronne ; nous, nous avons des murs à tenir et un peuple à nourrir. Quand l'un des deux partis paraît sous nos murs en force et que l'autre n'envoie nul secours, dites-moi ce que la sagesse commande. J'ai fait ce que j'ai cru bon pour Troyes. L'avenir dira si j'ai bien fait ; pour aujourd'hui, la ville est debout et entière, et c'est tout ce dont je réponds.

En un mot, comment se porte Troyes en ce mois de juillet ?

Soulagée, et troublée. Soulagée, parce que l'assaut qu'on redoutait n'a pas eu lieu, que le sang n'a pas coulé, que nos maisons et nos boutiques sont sauves. Troublée, parce qu'on ne change pas de maître sans que les âmes en restent partagées, et que nul ne sait encore ce que vaudra demain le choix d'aujourd'hui. Nous avons ouvert les portes pour sauver la ville. Le reste n'est pas en notre pouvoir.

Le contexte

Troyes, en Champagne, avait donné son nom au traité de 1420 par lequel le roi d'Angleterre était reconnu héritier de la couronne de France ; la ville tenait depuis pour le parti anglo-bourguignon et avait garnison.

Le dauphin Charles, dit « roi de Bourges », est sorti de ses terres après les affaires de la Loire et marche vers le nord, en Champagne, par une route qui passe par Troyes.

Une ville assiégée qui traite à temps obtient d'ordinaire la sûreté des personnes et des biens et le libre départ de la garnison ennemie ; une ville prise d'assaut s'expose au sac et au pillage.

État des informations

Entretien recueilli à Troyes le 17 juillet 1429, auprès d'une figure reconstituée de magistrat municipal. Il ne dit que ce qu'un notable de la ville pouvait alors savoir, peser ou craindre : le motif de la reddition y reste ouvert, la lettre de la Pucelle et l'agitation du prédicateur y sont données comme rapportées, et nous ne préjugeons en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • L'armée du roi de Bourges a paru devant Troyes au début de juillet 1429 et a investi la ville quelques jours.
  • Après négociation, Troyes s'est remise en l'obéissance du dauphin Charles et lui a ouvert ses portes ; la garnison anglo-bourguignonne a obtenu de se retirer librement avec ses biens.
  • Le roi est entré dans la ville peu après le départ de la garnison, puis a poursuivi sa route vers le nord.

Ce que l’on ignore

  • Le ressort véritable de la reddition — peur du peuple devant l'assaut, ou calcul des notables faute de secours en vue — demeure mêlé, l'échevin lui-même ne sachant en démêler la part.
  • La force exacte de l'armée assiégeante, donnée en « plusieurs milliers » sans certitude, les chiffres courant enflés.
  • La teneur précise des paroles et des écrits qu'on prête à la Pucelle, rapportés diversement selon ceux qui les colportent.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps de la chevauchée ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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