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« L’Autriche paiera, mais combien ? » : entretien avec un diplomate viennois

De passage à Paris dans le sillage des pourparlers ouverts depuis l’armistice du 6 décembre, le baron Friedrich von Hallwyl, conseiller aulique attaché aux affaires diplomatiques, a bien voulu nous recevoir. Il parle d’une cour épuisée par trois revers en deux mois, d’une paix qu’il faut conclure et qu’il redoute de payer trop cher.

Notre correspondant diplomatique 21 décembre 1805 9 min de lecture

Les armes se sont tues sur le Danube. Depuis l’armistice arrêté le 6 décembre entre le maréchal Berthier et le prince Jean de Liechtenstein, des plénipotentiaires se sont mis à la besogne, et l’on dit que les conférences se tiennent désormais du côté de Presbourg. Rien n’est signé : on négocie. C’est dans cet entre-deux incertain — la guerre finie, la paix non faite — que nous avons rencontré le baron Friedrich von Hallwyl, quarante-neuf ans, conseiller aulique de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne et Roi, homme de cabinet plus que de salon, que les affaires ont conduit à Paris.

Il nous a reçu avec cette politesse mesurée des gens de chancellerie, pesant chaque mot, n’en concédant aucun de trop. Nous avons tenu à le laisser parler de son point de vue, celui de Vienne, sans rien retrancher de ses craintes ni de ses espérances.

Grand entretien

Baron Friedrich von Hallwyl, conseiller aulique autrichien

Entretien recueilli à Paris le 21 décembre 1805, alors que les négociations engagées depuis l’armistice du 6 décembre se poursuivent et qu’aucun traité n’est encore signé. Les propos rapportés engagent l’interlocuteur et reflètent le point de vue de la cour de Vienne à cette date.

Monsieur le baron, voilà trois semaines à peine que les armées se sont rencontrées en Moravie. Dans quel état d’esprit avez-vous quitté Vienne ?

Dans l’état d’esprit, monsieur, d’un homme qui a vu en deux mois s’effondrer ce qu’une cour met des années à bâtir. Songez à l’enchaînement : à peine sortis de l’automne, nous apprenons la capitulation d’Ulm et la perte de toute une armée que l’on croyait à l’abri ; puis l’ennemi entre dans Vienne, dans notre capitale, sans qu’on lui dispute les ponts comme on l’eût dû ; et pour finir, ce 2 décembre, en Moravie, cette journée que je n’ai pas le cœur de nommer autrement que par sa date. Trois coups, monsieur, trois coups portés à la suite, sans que l’on ait eu le temps de se relever du précédent. La cour n’est ni abattue ni résignée — ce serait mal connaître Vienne — mais elle est lucide, et la lucidité, à cette heure, ressemble fort à de l’amertume.

On a dit que l’Empereur votre maître avait rencontré l’Empereur des Français au lendemain de la bataille. Que peut-on en attendre ?

On peut en attendre ce qu’une entrevue entre un vainqueur et un vaincu permet d’attendre, ni plus ni moins. Sa Majesté l’Empereur s’est rendue, oui, à un entretien que la dignité ne lui interdisait pas, puisqu’il s’agissait d’arrêter l’effusion du sang. C’est de là, pour une bonne part, qu’est sorti l’armistice. Mais ne vous y trompez pas : une entrevue de bivouac n’est pas une paix. On y échange des civilités, peut-être des intentions ; on n’y signe pas un traité. Le difficile commence après, quand il faut traduire ces bonnes paroles en articles, et que chaque article se chiffre en provinces et en florins.

Cet armistice, justement : faut-il y voir le premier pas vers une paix prochaine, ou un simple répit ?

Je veux croire au premier pas, parce qu’il n’y a guère d’autre chemin raisonnable. Mais un armistice, monsieur, n’est qu’une trêve d’armes ; il suspend les coups, il ne règle rien. Nos plénipotentiaires et ceux de la France se sont assis à la même table, et c’est déjà beaucoup. Reste à savoir si la France entend faire une paix de raison ou une paix de vainqueur grisé. La nuance est toute là. Tant que les conférences durent, je me garde de tout pronostic : j’ai trop vu, en ces matières, des accords que l’on croyait faits se défaire sur un mot.

Vous parlez de provinces. Que craignez-vous de devoir céder ? Le bruit court de la Vénétie, du Tyrol…

Le bruit court, en effet, et je ne vous dirai pas qu’il est sans fondement, car les exigences d’un vainqueur ne sont jamais un secret bien gardé. La Vénétie est dans toutes les bouches ; on parle aussi du Tyrol, de nos possessions du côté de l’Adriatique, de telle ou telle terre de Souabe que l’on voudrait voir passer aux princes du Midi de l’Allemagne, amis de la France. Mais comprenez bien : ce sont là des prétentions que l’on nous oppose, non des renoncements que nous aurions consentis. Rien n’est arrêté. Toute la question, et c’est sur elle que nos négociateurs s’épuisent, est de savoir jusqu’où la France poussera, et où nous trouverons la force de dire : pas plus loin. Céder le Tyrol, par exemple — cette terre fidèle entre toutes — serait pour Vienne une blessure que je n’ose mesurer.

Et l’argent ? On murmure qu’une indemnité de guerre considérable serait réclamée.

L’argent vient toujours après les provinces, et il est rarement plus doux. Oui, on parle d’une contribution, d’une indemnité — appelez-la comme vous voudrez, c’est le tribut que le vaincu paie au vainqueur depuis que les guerres existent. À combien se montera-t-elle ? Je l’ignore, et quiconque vous avancerait un chiffre ferme vous tromperait ou se tromperait lui-même. Ce que je sais, c’est que nos finances sortent exsangues de cette campagne, que le papier-monnaie inquiète déjà nos marchands, et qu’une somme trop lourde achèverait de ruiner un crédit déjà ébranlé. L’Autriche paiera, monsieur — elle n’a plus le moyen de refuser de payer. Mais combien ? Voilà la vraie bataille qui se livre aujourd’hui, et celle-là se livre avec des plumes.

Parlons de la Russie. L’Empereur Alexandre était votre allié. Que reste-t-il de cette alliance après la Moravie ?

Il en reste ce qu’il en reste après une journée malheureuse partagée — c’est-à-dire beaucoup de silence et quelque rancœur. Je serai mesuré, car ce sont là des matières délicates. On a dit, et je ne le démentirai pas tout à fait, que la bataille s’est livrée contre l’avis des plus sages, et que la jeunesse impériale a voulu en découdre quand de vieux capitaines conseillaient la patience. Les armées russes se sont retirées vers leurs frontières. Sont-elles parties pour de bon ? Sont-elles parties pour revenir ? Je l’ignore. Ce que je puis vous dire, c’est que l’on ne peut pas faire reposer le sort de Vienne sur des bataillons qui campent à présent du côté de la Pologne. Une alliance qui s’éloigne n’est plus tout à fait une alliance.

Diriez-vous donc que la coalition est rompue ?

Je me garderai bien de le dire, et vous me permettrez de ne pas l’écrire pour vous. Une coalition ne se rompt pas comme on brise un verre ; elle se distend, elle se refroidit, elle s’endort parfois pour se réveiller. La Russie demeure une grande puissance, l’Angleterre tient toujours la mer, et les intérêts qui ont rapproché les cours d’Europe contre l’ambition française n’ont pas disparu d’un coup de canon. Mais à l’instant où je vous parle, chacun regarde d’abord à ses propres affaires. Vienne doit faire sa paix ; elle ne peut pas attendre que ses alliés veuillent bien se ressouvenir d’elle. Voilà la dure vérité du moment. Ce qui sera demain, nul ne le sait.

Et l’Angleterre ? M. Pitt n’est-il pas demeuré votre allié le plus ferme ?

Le plus ferme, sans doute, et le plus lointain. L’Angleterre est généreuse de subsides et avare de soldats sur le continent ; c’est sa nature, et je ne le lui reproche pas, car chaque puissance fait la guerre avec ce qu’elle a. Londres tient l’Océan — les nouvelles de l’automne, du côté du cap de Trafalgar, l’ont assez montré — mais l’Océan ne défend pas Vienne. Quand le canon tonne sur le Danube, les flottes de Sa Majesté britannique sont à mille lieues. M. Pitt nous voudra fermes, il nous exhortera à tenir ; mais ce ne sont pas ses exhortations qui rebâtiront nos armées. Une amitié de cabinet, monsieur, ne vaut pas une armée sous les murs.

Du côté français, sentez-vous une volonté de modération, ou redoutez-vous au contraire la dureté du vainqueur ?

Je sens les deux, et c’est ce qui rend l’heure si incertaine. Il est, dans l’entourage de l’Empereur des Français, des hommes d’esprit qui comprennent qu’une paix trop écrasante n’est qu’une guerre remise — je veux parler de ceux qui tiennent la plume diplomatique et qui, dit-on, plaident pour une Autriche qu’on ménage afin d’en faire un jour un partenaire. Ceux-là, nous les écoutons avec espoir. Mais il est aussi l’ivresse de la victoire, qui conseille de prendre tant qu’on le peut. Entre ces deux inclinations, le traité se cherche. Mon vœu — vous me permettrez ce mot d’homme et non de diplomate — est que la raison l’emporte sur le triomphe. Une Autriche humiliée sans mesure ne serait un bon voisin pour personne.

Que peut encore Vienne dans cette négociation ? A-t-elle des cartes à jouer, ou subit-elle ?

Elle a moins de cartes qu’elle ne le voudrait, je ne vous le cacherai pas. La force des armes a parlé, et elle a parlé contre nous ; on ne négocie pas d’égal à égal au lendemain d’une telle journée. Mais Vienne n’est pas sans ressources. Elle peut jouer du temps, car un vainqueur lui-même se lasse de tenir ses armées loin de chez lui en plein hiver. Elle peut rappeler à la France qu’une Autriche conservée vaut mieux qu’une Autriche démembrée, et qu’il est de l’intérêt même du vainqueur de ne pas créer au cœur de l’Europe un foyer d’éternel ressentiment. Notre seule force, en somme, est de faire entendre la voix de l’intérêt bien compris. C’est une faible épée ; c’est tout ce qui nous reste.

Vous avez prononcé tout à l’heure le nom de l’Empereur des Français avec une certaine retenue. Quel jugement portez-vous, à titre personnel, sur l’homme et sur son Empire ?

Vous me demandez là de quitter le langage de la chancellerie, et je le ferai prudemment. L’homme est, sans conteste, le plus grand capitaine de notre temps ; le nier serait puéril, et les vaincus que nous sommes sont mal placés pour le contester. Il a cette rapidité dans la décision, cette manière de surgir où on ne l’attend pas, qui déconcerte les armées rangées selon l’ancienne école. Quant à son Empire — ce trône qu’il s’est donné voici un an à peine —, j’avoue ne pas savoir encore ce qu’il deviendra. Une grandeur si vite élevée a quelque chose qui inquiète : on se demande sur quoi elle repose, hormis le génie d’un seul homme et le succès de ses armes. Mais ce sont là rêveries de cabinet, et je ne suis pas prophète. Je juge ce que je vois : un adversaire redoutable avec lequel il faut, aujourd’hui, faire la paix.

En un mot, monsieur le baron, qu’espérez-vous et que redoutez-vous du traité que vos plénipotentiaires sont en train de négocier ?

J’espère une paix qui laisse à l’Autriche de quoi demeurer une puissance — un territoire entamé, sans doute, des coffres allégés, soit, mais une monarchie debout, capable de se relever et de tenir son rang. Je redoute une paix qui ferait de nous une puissance de second ordre, dépouillée de ses provinces, surchargée d’un tribut qui briserait son crédit, et réduite à suivre la France où qu’elle aille. Entre ces deux paix, monsieur, il n’y a parfois qu’un article, qu’une frontière tracée un peu plus loin ou un peu moins loin. C’est pourquoi je vous quitte sans triomphe ni désespoir, dans cette incertitude qui est, à cette heure, le lot de tous les serviteurs de Vienne. Quand vous tiendrez le texte signé, vous saurez ce que nous, aujourd’hui, ne faisons encore que pressentir.

Le contexte

L’Autriche est entrée dans la troisième coalition aux côtés de la Russie et de l’Angleterre. La campagne d’automne lui a coûté la capitulation d’Ulm (octobre), puis la perte de Vienne, occupée en novembre.

Le 2 décembre 1805, l’armée austro-russe est défaite en Moravie. Un armistice est arrêté le 6 décembre entre le maréchal Berthier, maréchal Berthier, et le prince Jean de Liechtenstein.

Des négociations de paix se sont ouvertes dans la foulée. Les armées russes se sont repliées vers leurs frontières. Aucun traité n’est encore conclu à la date de cet entretien.

On prête à la diplomatie française des exigences territoriales — du côté de la Vénétie, du Tyrol et de l’Adriatique — ainsi qu’une indemnité de guerre dont le montant n’est pas fixé.

État des informations

Cet entretien restitue le point de vue d’un diplomate autrichien au 21 décembre 1805, alors que la paix se négocie. Aucune clause n’étant arrêtée, nous rapportons des craintes et des hypothèses, non des faits acquis. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à cette date et ne préjuge pas de l’issue des pourparlers.

Ce que l’on sait

  • L’armistice a été signé le 6 décembre 1805 entre Berthier et le prince de Liechtenstein.
  • Les défaites d’Ulm, de la prise de Vienne et de la bataille du 2 décembre ont mis l’Autriche en position de vaincue.
  • Des conférences de paix sont en cours entre plénipotentiaires français et autrichiens.
  • Les armées russes se sont retirées vers leurs frontières après la bataille.

Ce que l’on ignore

  • Les clauses définitives du traité en négociation : étendue exacte des cessions territoriales et montant de l’indemnité.
  • Le sort à venir de la coalition et la position définitive de la Russie.
  • La date et le lieu de la signature d’un traité de paix éventuel.

Sources historiques utilisées

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Wikipédia — Bataille d’Austerlitz

Déroulement de la campagne d’automne 1805, armistice et ouverture des négociations. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Austerlitz)

secondary

Wikipédia — Traité de Presbourg

Cadre des négociations, exigences territoriales et financières alors en discussion (consulté pour le contexte, sans usage des clauses postérieures au 21 décembre 1805). (https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Presbourg)

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

Les propos du baron von Hallwyl sont une reconstitution au présent du 21 décembre 1805 ; ils imitent le ton d’un entretien de presse impériale et n’anticipent aucune clause du traité encore à venir.

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