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Un député de l’Assemblée : “Nous devons choisir entre la vérité et la stabilité, et nous n’aurons peut-être pas les deux”

Attaché à la monarchie constitutionnelle, un représentant proche des modérés livre le dilemme qui déchire l’Assemblée : reconnaître que le roi a fui, au risque d’abattre l’édifice, ou parler d’enlèvement pour sauver une Constitution qu’on achève à peine. Un long entretien sur le prix d’un mot.

Propos recueillis par notre bureau politique 24 juin 1791 16 min de lecture

Il nous reçoit entre deux séances, le visage marqué par des nuits courtes. Député attaché à la monarchie constitutionnelle, il appartient à cette part de l’Assemblée qui a tout misé sur un compromis : une nation libre, un roi limité par la loi, les deux tenant ensemble. La nuit de Varennes vient de fissurer ce pari, et il le sait.

Il ne se réfugie pas dans la langue de bois. Il nomme le dilemme avec une franchise qui surprend : il faut, dit-il, choisir entre dire la vérité — le roi est parti de lui-même — et préserver la stabilité — en parlant d’un enlèvement qui sauve la face du trône. Et il redoute qu’on ne puisse avoir les deux.

Ce qui le tourmente n’est pas seulement le sort du roi, mais celui de l’ouvrage de deux années : la Constitution presque achevée, l’équilibre entre le peuple et la couronne. Il craint que la colère, légitime, n’emporte l’édifice tout entier, et que d’autres, plus radicaux, ne profitent de la brèche.

Nous restituons ses propos comme une position plausible d’un modéré au lendemain de Varennes. Ils éclairent une vérité rarement dite : que les hommes politiques, parfois, choisissent le récit non parce qu’il est vrai, mais parce qu’ils en redoutent les conséquences.

Grand entretien

Un député attaché à la monarchie constitutionnelle

Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des débats et des positions des modérés de l’Assemblée au lendemain de Varennes. Les propos ne sont pas des citations authentifiées et ne préjugent pas des décisions à venir.

L’Assemblée semble hésiter sur les mots. Pourquoi est-ce si difficile de dire ce qui s’est passé ?

Parce que les mots, ici, ne décrivent pas seulement : ils décident. Si nous disons que le roi a fui, nous disons qu’il a rompu avec la nation, et alors il devient très difficile de le maintenir sur le trône ; tout l’édifice que nous bâtissons depuis deux ans vacille. Si nous disons qu’il a été enlevé, nous le faisons victime, et nous pouvons le replacer dans la Constitution. Vous voyez : ce n’est pas une querelle de grammairiens. Selon le mot que nous choisirons, la France aura demain une monarchie ou n’en aura plus. Voilà pourquoi nous pesons chaque syllabe comme on pèse de l’or.

Mais l’écrit laissé par le roi aux Tuileries ne tranche-t-il pas la question ?

En conscience, il pèse lourd, je ne le nierai pas. Un homme qu’on enlève ne laisse pas derrière lui une déclaration motivée désavouant ce qu’on a fait. Cet écrit dit l’intention. Et c’est précisément ce qui nous met au supplice : nous savons, au fond, ce qu’il en est, et nous nous demandons si nous avons le droit de le savoir tout haut. Car le savoir tout haut, c’est peut-être livrer le pays à des convulsions dont nul ne sortirait indemne. Il est des vérités qu’on connaît et qu’on hésite à proclamer, non par lâcheté, mais par crainte de ce qu’elles déchaîneraient.

N’est-ce pas une forme de mensonge d’État que de parler d’enlèvement si vous croyez à la fuite ?

Le reproche est juste, et il me brûle. Oui, ce serait une fiction, et une fiction n’est pas la vérité. Je ne m’en cacherai pas derrière de beaux mots. Mais demandez-vous ce que coûte chaque option. La vérité crue, en cet instant, peut signifier la chute de la monarchie, l’aventure, peut-être la guerre civile, et l’ouverture pour les plus violents. La fiction, elle, peut nous donner le temps : achever la Constitution, lier le roi par des chaînes de loi si solides qu’il ne puisse plus recommencer. Je n’aime pas la fiction. Je me demande seulement si la vérité, ce mois-ci, est un luxe que le pays peut se payer.

Vous parlez de lier le roi. Peut-on encore faire confiance à un souverain qui a voulu partir ?

Confiance, non — ce mot est mort cette nuit-là, et il faut être aveugle pour le prononcer encore. Mais la politique ne se fait pas qu’avec de la confiance ; elle se fait aussi avec des institutions. L’idée, si nous le maintenons, ne serait pas de lui refaire confiance, mais de l’encadrer si étroitement que sa confiance ou sa défiance n’aient plus d’importance. Un roi qui ne peut plus rien faire seul ne peut plus trahir. C’est froid, je l’admets. Mais après Varennes, je ne vois pas comment gouverner autrement qu’avec des institutions froides.

Ceux qui réclament la République vous diront que vous vous accrochez à une illusion.

Ils me le disent déjà, et ils ne sont pas sots. Je leur réponds ceci : la République est un mot magnifique et une chose redoutable à conduire. Nous sommes un grand royaume entouré de monarchies qui ne nous laisseraient pas faire en paix. Renverser le trône maintenant, dans la colère, ce n’est pas seulement changer de régime ; c’est ouvrir une porte sur l’inconnu, et peut-être sur la guerre. Je ne dis pas que la République est impossible. Je dis qu’on ne la fonde pas un soir de fureur, sur un coup de tête, sans savoir qui tiendra la barre ensuite. La prudence n’est pas de la tiédeur.

N’avez-vous pas peur que cette prudence soit balayée par la rue ?

Si, et c’est ma hantise. La rue a ses raisons, et elle a été blessée ; je ne la méprise pas. Mais la rue, quand elle s’échauffe, ne s’arrête pas où le sage voudrait qu’elle s’arrête. Aujourd’hui elle demande des comptes au roi ; demain, qui sait à qui elle en demandera ? Notre rôle, à nous, représentants, est de transformer cette colère juste en lois, et non de la laisser devenir une émeute. Si nous échouons, si nous paraissons couvrir le roi par pur calcul, alors oui, nous serons emportés, et de plus déterminés prendront notre place. C’est pourquoi le mot que nous choisirons doit être à la fois habile et supportable pour le peuple. Étroite est la voie.

Que répondez-vous à ceux de vos collègues qui veulent, eux, la déchéance pure et simple ?

Que je comprends leur indignation et que je crains leur remède. Déposer le roi, c’est cohérent, c’est même peut-être juste au regard de ce qu’il a fait. Mais ensuite ? Une régence ? Une République improvisée ? Un appel aux puissances voisines qui n’attendent qu’un prétexte ? Je ne refuse pas la déchéance par tendresse pour le roi — je n’en ai plus guère. Je la refuse parce que je ne vois pas, derrière, de plan qui tienne. En politique, on n’a pas le droit de détruire ce qu’on ne sait pas remplacer. Qu’on me montre l’édifice qui remplacera le trône, et nous en reparlerons.

Au fond, de quoi avez-vous le plus peur, dans les jours qui viennent ?

De devoir choisir trop vite. Les grandes décisions prises dans la précipitation et l’émotion sont presque toujours mauvaises. Or tout nous presse : la rue, les clubs, les gazettes, les cours étrangères qui observent, les commissaires sur la route. Ma plus grande crainte n’est pas tel ou tel parti ; c’est que nous tranchions, sous la pression, une question qui engage des générations, comme on tranche un débat ordinaire. J’aimerais qu’on nous donnât du temps. Mais le temps, après Varennes, est précisément ce qui nous manque.

Un dernier mot : comment voudriez-vous qu’on juge l’Assemblée dans cette épreuve ?

Qu’on la juge sur sa capacité à éviter le pire sans renoncer au juste — et je sais combien cet équilibre est presque impossible. Si nous parvenons à traverser cela sans guerre civile, sans invasion, sans bain de sang, et en gardant vivante l’idée d’une nation libre, alors nous n’aurons pas démérité, même si nous avons dû ruser. Si nous échouons, l’Histoire dira que nous avons sacrifié soit la vérité, soit la paix, et elle aura raison de nous le reprocher. Nous marchons entre ces deux fautes possibles. Demandez-moi dans quelques semaines si nous avons su tenir la ligne. Ce soir, je vous avoue que je n’en sais rien.

Le contexte

Les modérés de l’Assemblée veulent préserver la monarchie constitutionnelle en cours d’établissement.

La qualification de la conduite du roi conditionne son maintien ou sa chute.

La pression de la rue, des clubs et des puissances étrangères pèse sur les délibérations.

État des informations

Cette édition est datée de juin 1791. Elle s’en tient à ce qui peut être su à chaud et ne préjuge pas du sort de la monarchie ni des suites.

Ce que l’on sait

  • La famille royale a quitté les Tuileries dans la nuit, sous des identités d’emprunt.
  • La voiture a été arrêtée à Varennes, en Argonne, avant d’atteindre la frontière.
  • Une déclaration du roi désavouant plusieurs mesures de la Révolution a été trouvée à Paris.
  • L’Assemblée nationale a pris des mesures d’urgence et dépêché des commissaires.

Ce que l’on ignore

  • Le sort constitutionnel du roi n’est pas tranché : maintien, suspension durable ou déchéance.
  • Le rôle exact des militaires de l’Est et l’ampleur de la préparation restent à établir.
  • La réaction des cours étrangères et des princes émigrés est encore inconnue.
  • On ignore si le pays glisse vers la guerre ou vers un compromis.

Sources historiques utilisées

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Le roi s’enfuit (When the King Took Flight)

Timothy Tackett

Étude moderne de référence sur la fuite et son onde de choc politique ; utilisée pour la chronologie et la prudence sur les rumeurs.

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Fuite de Varennes — encyclopédie Wikipédia

Notice tertiaire employée comme instrument de recherche et recoupée pour l’itinéraire, les acteurs (Drouet, Sauce, Destez, Choiseul, Deslon) et la chronologie de la nuit ; les faits qu’elle porte sont, quand c’est possible, adossés à la Déclaration du roi et aux études sous-jacentes.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de juin 1791

Les scènes de rédaction et de rue sont plausibles, mais reconstituées : l’événement n’est connu en détail que par des récits postérieurs.

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