Un député libéral, à l’heure où l’armée part au nord : “On nous a promis des libertés ; on nous demande d’abord une guerre”
L’Empereur a quitté Paris voici trois jours pour rejoindre l’armée ; la Chambre des représentants, à peine réunie, siège dans une capitale suspendue. Un député rangé parmi les libéraux — élu de printemps, partisan de l’Acte additionnel qu’il juge pourtant trop timide — accepte de nous parler. Il dit soutenir la défense du sol, redouter une guerre longue, et refuser que le canon serve d’excuse à retarder les libertés qu’on vient de jurer. Un long entretien qui restitue la voix d’une opposition loyale, au matin d’une campagne dont nul, ici, ne connaît encore le premier engagement.
Il nous reçoit dans un logement modeste des environs du Palais-Bourbon, où siège depuis peu la Chambre des représentants. Sur sa table, le texte de l’Acte additionnel, annoté d’une main serrée, et les feuilles du Moniteur des derniers jours. L’homme est de ces élus que le printemps a portés à l’assemblée : ni bonapartiste de cœur, ni royaliste rentré, mais de ceux qui se disent amis de la liberté et se rangent, dans les votes, du côté qui résiste au pouvoir sans le renverser. Il tient à cette nuance comme à une position de repli.
Il pose d’emblée sa règle : parler franc, mais sans donner à l’étranger le spectacle d’une France qui se déchire pendant que ses soldats marchent. C’est, dit-il, la difficulté de tous ceux qui pensent comme lui : critiquer le régime sans affaiblir la nation, réclamer des garanties sans passer pour un ennemi de la patrie. L’équilibre est étroit, et il le sait exposé.
L’Empereur a quitté Paris le 12 pour rejoindre l’armée du Nord ; la capitale attend désormais des nouvelles qui ne viendront pas avant plusieurs jours. C’est dans cet entre-deux — l’armée partie, la bataille encore sans visage — que notre interlocuteur accepte de dire ce qu’une part de la Chambre pense tout bas : que l’on a demandé au pays d’approuver une constitution et de recommencer une guerre presque dans le même souffle, et que le second devoir menace d’étouffer les promesses du premier.
Il ne parle pas en stratège, il parle en citoyen inquiet du prix qu’une nation paie pour ses gloires. Ce qu’il défend n’est pas la défaite de l’Empereur ; c’est l’idée qu’une assemblée doit demeurer autre chose qu’une chambre d’enregistrement, fût-ce au bruit du canon.
Un député rangé parmi les libéraux de la Chambre des représentants
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des positions et des débats plausibles d’un élu libéral des Cent-Jours, au lendemain de la réunion de la Chambre des représentants et du départ de l’Empereur pour l’armée. Les réponses ne sont pas des citations authentifiées ; elles s’en tiennent à ce qui pouvait être su, débattu et redouté le 15 juin 1815, et ne préjugent en rien de la campagne qui commence.
L’Empereur est parti rejoindre l’armée. La nation veut-elle vraiment cette guerre ?
Voilà la question que l’on n’ose pas poser tout haut, et vous me la posez d’entrée. Je vous répondrai sans détour : la nation ne veut pas la guerre, elle la subit. Ce n’est pas la même chose. On nous invitera à confondre les deux, à prendre la résignation pour de l’enthousiasme, parce qu’un peuple qui se défend a l’air de vouloir se battre. Mais regardez autour de vous : les campagnes se souviennent des conscriptions, les villes des impôts, les familles des absents qui ne sont pas revenus des dernières campagnes. On accepte de défendre le sol parce qu’il le faut ; on ne réclame pas une guerre de plus. Distinguer ces deux sentiments, c’est déjà tout mon propos.
Mais les puissances ont déclaré Napoléon hors la loi et lèvent leurs armées. La France n’a-t-elle pas le devoir de se défendre, quelles que soient ses querelles intérieures ?
Ce devoir-là, personne parmi nous ne le conteste, et je vous prie de l’imprimer ainsi. Si des armées étrangères passent nos frontières pour nous dicter qui doit nous gouverner, je serai de ceux qui votent les moyens de les repousser. Un peuple libre n’a pas à recevoir ses maîtres du dehors. Mais reconnaître le devoir de défense ne m’oblige pas à approuver tout ce qu’on fera en son nom. C’est précisément parce que la cause de la France est juste que je veux qu’elle reste une guerre de défense, et qu’elle ne se change pas, en chemin, en une entreprise où l’on chercherait autre chose que la sûreté du territoire.
Vous avez pourtant soutenu l’Acte additionnel. N’est-ce pas déjà ratifier le régime qui fait cette guerre ?
J’ai soutenu l’Acte additionnel comme on accepte un abri imparfait quand l’orage est là : faute de mieux, et sans en aimer l’architecture. On l’a baptisé « la Benjamine », du prénom de M. Constant qui l’a rédigé, et le sobriquet dit assez qu’on n’y a pas cru comme à une œuvre solide. Songez à son titre même : « acte additionnel aux constitutions de l’Empire ». Additionnel ! On ne nous a pas donné une charte neuve, on a greffé quelques libertés sur le vieux tronc impérial. J’ai voté pour ce qu’il contient de bon — la fin de la censure, le droit pour nous d’amender la loi fondamentale — sans me résoudre à ce qu’il conserve de l’ancien pouvoir.
Qu’est-ce, au juste, que vous lui reprochez ?
De promettre la liberté au futur et de garder l’autorité au présent. On y trouve de belles clauses : plus de censure, la sûreté des personnes, une chambre qui peut discuter. Mais une hérédité de pairs nommés par le prince, un exécutif qui peut proroger, ajourner, dissoudre nos travaux à son heure — voilà qui ressemble fort à l’Empire d’hier, retouché pour la circonstance. Je crains une constitution qui vaille ce que vaudra la bonne humeur de celui qui la subit. Les libertés écrites ne sont rien si celui qui les octroie peut, le lendemain, invoquer le salut public pour les suspendre. C’est de cette réserve-là que je vote, et non d’une haine de l’homme.
Le plébiscite a pourtant donné une majorité à l’Acte additionnel. N’est-ce pas là le consentement de la nation ?
Une majorité de qui ? Un peu plus de treize cent mille suffrages favorables, m’a-t-on dit, quand plus de cinq millions d’hommes se sont tus. On appelle cela une approbation ; j’appelle cela un silence. Ce silence n’est pas de l’hostilité, entendons-nous : c’est de la lassitude, de la prudence, l’attente de savoir où penchera la force. Un pays qui s’abstient à ce point ne dit pas oui d’un cœur léger ; il regarde ailleurs, épuisé des serments qu’on lui a fait prêter tour à tour ces vingt dernières années. Bâtir sur un tel consentement l’assurance que « la nation veut la guerre », c’est prendre l’absence d’une objection pour un enthousiasme.
La Chambre, à peine réunie, a élu M. Lanjuinais à sa présidence contre le vœu de l’Empereur. Est-ce une déclaration de guerre à l’exécutif ?
C’est un avertissement, non une déclaration. Nous nous sommes constitués le 3 de ce mois, et dès le lendemain nous avons choisi notre président. L’Empereur eût préféré un autre nom ; nous avons porté M. Lanjuinais, homme dont chacun connaît la fermeté et l’indépendance de jugement. Ce n’est pas rien : une assemblée qui, au premier jour, désigne librement celui qui la conduit signifie qu’elle n’entend pas être une antichambre. Nous avons voulu marquer, sans éclat, que la représentation nationale existe par elle-même. Que l’on ne prenne pas cela pour une intrigue : c’est le b.a.-ba d’une chambre qui se respecte.
Que peut, au fond, une assemblée pendant que l’armée marche ? Ne serez-vous pas réduits à voter les crédits qu’on vous demandera ?
C’est tout le péril, et je ne le nierai pas. Une chambre qui siège au bruit du canon est sans cesse sommée de se taire au nom de l’urgence. On nous dira : ce n’est pas l’heure de disputer, l’ennemi est aux portes. Et il y a du vrai là-dedans. Mais si nous n’existons que pour accorder ce qu’on nous réclame, autant fermer la salle et renvoyer chacun chez soi. Notre office n’est pas d’entraver la défense ; il est de veiller à ce que la guerre ne devienne pas le prétexte de tout, l’argument qui répond à tout. Voter les moyens de défendre la France, oui. Signer d’avance un blanc-seing, non. Entre les deux, il y a le contrôle, et ce mot-là, aujourd’hui, en dérange plus d’un.
Vous craignez donc que la guerre serve à suspendre les libertés que l’on vient de vous promettre ?
Je le crains parce que je connais l’histoire de ces vingt années. Chaque fois que la patrie a été en danger, on a trouvé bon de mettre les libertés en sommeil « le temps qu’il faudra ». Le temps qu’il faudra ne finit jamais de lui-même. On supprime la censure au mois d’avril, et je redoute qu’au premier revers on invente quelque mesure de sûreté qui la rétablisse sous un autre nom. Voilà pourquoi je tiens à ce que la Chambre demeure éveillée maintenant, tout de suite, pendant qu’il en est temps. Une liberté que l’on remet à la victoire est une liberté que l’on n’aura peut-être jamais.
Vous parlez de guerre de défense. Mais si l’Empereur, victorieux, portait le combat plus loin ? Feriez-vous la différence ?
Je la ferai, et je la dis d’avance, pour qu’on ne puisse pas prétendre que je l’ai inventée après coup. Repousser une invasion, c’est le droit d’un peuple. Poursuivre au-delà de nos frontières pour arracher aux rois une paix dictée, c’est retomber dans l’engrenage qui nous a valu, campagne après campagne, l’Europe entière sur les bras. Je souhaite à nos soldats de tenir le sol de la France. Je ne souhaite pas que ce succès, s’il vient, rouvre l’appétit des conquêtes et nous replace là où nous étions il y a deux ans. La gloire est une ivresse coûteuse ; la nation en a payé la note trop souvent pour qu’on la lui représente comme un bienfait.
Et si la campagne devait durer ? Qu’en coûterait-il au pays ?
Une guerre longue, c’est toujours le même compte, et ce compte, ce ne sont pas les cabinets qui l’acquittent, ce sont les hommes. Ce sont les levées qui reprennent, les bras ôtés aux moissons, les impôts qu’il faut voter et lever, les routes de nouveau pleines de convois et de blessés. Le citoyen, lui, n’habite pas la carte de Belgique ; il habite sa ferme, son atelier, sa boutique, et c’est là qu’il ressent la guerre avant d’en connaître le nom des batailles. Une décision rapide, quelle qu’elle soit, épargnerait le pays. Une campagne qui s’étire l’userait à petit feu, et userait avec lui le peu de crédit qui reste à ceux qui l’ont voulue.
Ne craignez-vous pas qu’à parler ainsi, vous affaibliez la nation devant l’ennemi, en la montrant divisée ?
On me fera ce reproche, je m’y attends, et c’est le plus commode de tous : il permet de faire taire la critique en la traitant de trahison. Je le retourne. Ce n’est pas celui qui réclame des garanties qui divise la France ; c’est celui qui voudrait qu’elle n’ait qu’une voix, la sienne. Une nation forte n’est pas une nation muette. L’Angleterre débat en pleine guerre, et cela ne l’a jamais empêchée de nous combattre avec constance. Je crois, moi, qu’un pays qui sait pourquoi il se bat, et qui a le droit d’en discuter, se défend mieux qu’un pays qu’on mène en silence. Le silence n’est pas de l’unité ; c’est souvent de la peur qu’on déguise.
Au fond, êtes-vous l’adversaire de l’Empereur, ou celui de la guerre ?
Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, et c’est ce qui rend ma position inconfortable. Je ne suis pas l’adversaire de l’homme : il est revenu, la nation ne l’a pas rejeté, il gouverne, et tant qu’il respecte l’acte qu’il a juré, je siège sous ses lois. Je ne suis pas non plus un ami de la guerre, quand bien même je voterais ce qu’exige la défense. Ce dont je suis l’adversaire, c’est de l’idée qu’en temps de péril tout serait permis à celui qui commande. Je veux un pouvoir tenu, une chambre qui contrôle, des libertés qui ne s’effacent pas au premier coup de canon. Appelez cela de l’opposition si vous voulez ; moi, j’appelle cela de la fidélité — à la liberté, non à un homme.
Un dernier mot. Qu’espérez-vous des semaines qui viennent ?
Peu de chose, et beaucoup. J’espère que le sol de la France sera préservé, car c’est le premier des biens. J’espère surtout que, la crise passée d’une manière ou d’une autre, on ne dira pas aux Français : plus tard pour vos libertés, plus tard toujours. Je n’attends pas de la campagne qu’elle règle nos affaires ; je crains même qu’une victoire trop belle ne serve d’argument pour nous faire taire, et qu’un revers ne serve de prétexte pour nous suspendre. Entre ces deux dangers, mon vœu est modeste : que la Chambre soit encore debout, et libre de parler, quand reviendront les nouvelles. Le reste, nul ne le sait ce matin, et je me méfie de ceux qui font mine de le savoir.
Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.
On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.
Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.
Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.
La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.
Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.
La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
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