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Entretien | Un conventionnel girondin au lendemain du rejet de l’appel au peuple : « Nous voulions que ce fût la nation qui frappe, et non un parti »

Partisan de soumettre la peine au peuple, il a vu sa proposition rejetée par l’appel nominal du 15 janvier, puis la mort prononcée contre Louis Capet, puis, la veille encore, le sursis écarté à son tour. L’exécution est attendue pour demain. Il dit son trouble : la peur d’un jugement de parti, le poids du vote où il a fallu se lever pour décider de la vie d’un homme, le précédent de l’Anglais Charles Ier, et ce qu’il en coûte à un républicain de faire mourir au nom de la République. Un long entretien à chaud, quand tout recours est épuisé et qu’il ne reste que l’attente.

Propos recueillis par notre correspondant à la Convention nationale 20 janvier 1793 17 min de lecture

Il nous reçoit dans une encoignure des couloirs de la Convention, à voix basse, comme on parle après une bataille perdue. Conventionnel de la Gironde — de ces députés qu’on dit liés à Brissot et qui suivent à la tribune l’éloquence de Vergniaud —, il a porté, avec les siens, l’idée que la peine de Louis Capet fût soumise à la ratification des assemblées primaires, du peuple lui-même. L’appel nominal du 15 janvier a tranché contre lui : deux cent quatre-vingt-six voix pour l’appel au peuple, quatre cent vingt-trois contre. Puis la mort a été votée. Hier encore, le sursis à l’exécution a été écarté à son tour. La sentence n’est pas exécutée ; mais elle doit l’être demain, et il n’y a plus rien à espérer.

Il ne se donne pas le rôle du sauveur du roi, et s’en défend même avec vivacité : il dit avoir voulu non point absoudre Louis Capet, qu’il tient pour coupable, mais empêcher que la République ne commençât son existence par un acte qu’on pût lui reprocher comme celui d’une faction. Le juriste perce sous l’homme troublé : il parle de compétence, de juge et de partie, de souveraineté du peuple, avec les mots d’un avocat habitué aux prétoires autant qu’aux tribunes.

Ce qui revient sans cesse, c’est cette crainte : que la nation, un jour, ne reconnaisse pas comme sien le jugement rendu en son nom. Il ne préjuge pas de ce que feront ses adversaires de la Montagne, ni de ce que vaudra demain telle ou telle alliance dans cette assemblée. Il parle de l’heure présente, de ces votes qu’il a perdus l’un après l’autre — l’appel au peuple, la peine, le sursis — et de cette tête qui n’est pas encore tombée mais qui doit tomber demain. Nous restituons ses propos comme une reconstitution plausible de ce qu’un Girondin de l’appel au peuple pouvait dire et redouter ce 20 janvier.

L’homme qui parle ici est un personnage composite, non une figure authentifiée : ses paroles assemblent ce que l’on sait des arguments girondins et de l’angoisse de ces journées, sans rien préjuger des suites que nul, à cette date, ne connaît.

Grand entretien

Un conventionnel girondin partisan de l’appel au peuple (Jean-Baptiste Réaubourg, député d’un département de l’Ouest, composite reconstitué)

Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite — un conventionnel girondin anonyme, partisan de l’appel au peuple — assemblé à partir des arguments et des votes connus des journées de janvier 1793. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qu’un tel député pouvait savoir et ressentir le 20 janvier — l’appel au peuple rejeté le 15, la mort votée les 16-17, le sursis écarté la veille, l’exécution attendue pour le lendemain —, l’exécution n’ayant pas encore eu lieu, et ne révèlent rien des suites de la Révolution.

Vous avez voté pour l’appel au peuple. Qu’entendiez-vous exactement par là ?

J’entendais ceci, monsieur, et rien de plus : que la sentence rendue contre Louis Capet fût portée devant les assemblées primaires, devant le peuple en ses sections, pour qu’il la ratifiât ou la rejetât. Nous ne demandions pas qu’on rejugeât les faits — la culpabilité, à mes yeux, était établie par les pièces, par l’armoire de fer, par ses tractations. Nous demandions que la peine, qui est la chose la plus grave qu’une assemblée puisse prononcer, reçût le sceau de la nation tout entière. Frapper la tête d’un roi, ce n’est pas un acte ordinaire : il m’a paru qu’un tel acte, pour être inattaquable, devait venir du souverain lui-même, c’est-à-dire du peuple, et non de sept cents hommes réunis dans cette salle.

On vous a reproché de vouloir, par ce détour, sauver le roi. Que répondez-vous ?

Je réponds que c’est une calomnie commode, et qu’elle me blesse. Si j’avais voulu sauver Louis Capet, j’aurais plaidé l’inviolabilité, l’impossibilité de le juger ; je ne l’ai pas fait. Je le tiens pour coupable d’avoir conspiré contre la liberté qu’il avait juré de défendre. Mais autre chose est de le croire coupable, autre chose est de décider qu’on le tuera, et autre chose encore est de décider qui a le droit de le tuer. C’est sur ce dernier point que je me suis arrêté. On me crie : tu temporises, tu cherches une porte de sortie. Je dis : je cherche que la République ne naisse pas d’un coup de force, mais d’un acte que le peuple aura voulu de sa propre voix.

Pourquoi cette défiance envers la Convention elle-même ? N’est-elle pas l’assemblée souveraine ?

Elle est souveraine pour faire les lois, pour fonder la République, et je m’incline. Mais dans cette affaire-ci, voyez ce que nous sommes : nous accusons, nous instruisons, nous jugeons, et nous prononçons la peine. Accusateurs, juges et législateurs tout ensemble. Voilà ce que les vieux praticiens appellent être juge et partie. Une assemblée échauffée par les passions du moment, traversée de partis qui se haïssent, peut-elle prononcer la mort avec la froide sérénité qu’on attend d’un tribunal ? J’en ai douté. Et quand je doute qu’un corps soit impartial, je veux qu’on en appelle à plus grand que lui. Plus grand que la Convention, il n’y a que le peuple.

Vos adversaires disent que soumettre cela au peuple, c’était risquer la guerre civile. Cette objection ne vous a-t-elle pas touché ?

Elle m’a touché, je ne le cache pas, et c’est elle, plus que toute autre, qui a fait pencher la balance contre nous. On nous a dit : convoquer les assemblées primaires sur une telle question, c’est allumer dans chaque département la dispute, c’est appeler les royalistes à relever la tête, c’est jeter la France dans la division au moment où elle a l’ennemi aux frontières. Barère et la Plaine s’y sont rangés. Je comprends cette peur ; je ne la crois pas vaine. Mais je leur ai répondu : et si, faute d’avoir consulté le peuple, c’est le jugement lui-même qui, demain, paraît à la nation l’ouvrage d’une faction ? N’est-ce pas là, aussi, un germe de division ? Entre deux périls, j’ai cru le mien le moindre. La majorité en a jugé autrement.

Venons-en à l’appel nominal du 15. Comment avez-vous vécu ce moment ?

Comme une lente défaite, voix après voix. On nous a appelés à la tribune, un à un, chacun devant dire à haute voix s’il voulait que le jugement fût soumis à la ratification du peuple. Deux cent quatre-vingt-six d’entre nous ont dit oui ; quatre cent vingt-trois ont dit non. Le compte était sans appel. Quand le président a proclamé le résultat, j’ai senti que quelque chose se refermait. Ce n’était pas seulement notre proposition qui tombait : c’était l’idée que le peuple eût son mot à dire sur la vie de cet homme. Désormais, ce serait la Convention seule, et la Convention avait déjà l’odeur du sang dans les naseaux.

Puis est venu le vote de la peine elle-même. Comment avez-vous voté, et que vous en coûte-t-il de le dire ?

Il m’en coûte beaucoup, et je ne m’en cacherai pas derrière des phrases. Une fois l’appel au peuple écarté, il a fallu, le lendemain, se lever chacun à son tour et dire le sort de l’homme. Plus de détour possible, plus d’assemblée primaire derrière quoi s’abriter : la question nue, la mort ou non. Vous voulez savoir ce qu’on éprouve, monsieur, à monter à cette tribune pour prononcer un seul mot qui ôte une vie ? On éprouve qu’on n’a pas été fait pour cela. Je ne vous dirai pas ici quel mot j’ai prononcé ; je vous dirai que beaucoup d’entre nous, ce jour-là, auraient voulu n’être pas nés députés. La mort l’a emporté à une voix de majorité, ou peu s’en faut — c’est dire si la France entière était partagée dans cette seule salle.

Le décompte a été fort serré, dit-on. Cela ne vous donne-t-il pas raison, vous qui vouliez en appeler au peuple ?

Cela me donne raison et me déchire en même temps. Songez-y : sur tant de représentants présents, la mort ne l’a emporté que de quelques voix, et encore en comptant à part ceux qui voulaient la mort, mais assortie d’un sursis ou d’une condition. Une majorité aussi étroite décide d’une chose aussi irrévocable ! Si la nation est si partagée dans cette enceinte qui la résume, comment ne le serait-elle pas au-dehors ? C’est précisément pour cela que je voulais le peuple : pour qu’une décision si tranchante reposât sur une volonté large, et non sur le frémissement d’une poignée de suffrages. On m’a refusé cela. Et l’on tranchera une tête sur cet écart de quelques voix.

Restait, hier, la question du sursis. C’était votre dernière porte. Elle s’est refermée ?

Elle s’est refermée, monsieur, et c’était la dernière porte d’une maison qui brûle. Hier, on a mis aux voix s’il y avait lieu de surseoir à l’exécution. Ce n’était pas la grâce, entendez-moi bien : c’était seulement un délai, un sursis. Mais un sursis, c’était du temps ; et avec le temps, qui sait, l’apaisement, la réflexion, peut-être la voix des nations étrangères, peut-être la lassitude des passions. J’ai voté pour le sursis, comme on s’accroche à ce qui reste. On l’a écarté. Je ne m’en étonne pas : ceux qui avaient écarté le peuple et voté la mort ne voulaient pas qu’on différât leur ouvrage. Ils ont dit que tout délai était une faiblesse, et que la République ne pouvait vivre tant que cette tête ne serait pas tombée. Elle tombera donc demain.

Pourquoi cette hâte, selon vous ? D’où vient qu’on ne veuille pas même attendre ?

De la peur, monsieur, et de la guerre. On a peur que tout délai ne soit lu, au-dedans comme au-dehors, comme une hésitation, comme l’aveu que la République tremble devant son roi déchu. Avec l’ennemi sur le Rhin et les rois d’Europe qui nous guettent, certains pensent qu’il faut un acte éclatant, irréparable, qui dise au monde que nous ne reculerons sur rien. Faire tomber la tête de Louis Capet, c’est, pour eux, brûler nos vaisseaux derrière nous : il n’y aura plus de retour possible vers la monarchie, plus d’accommodement, plus de pardon à espérer des cours étrangères. Je comprends ce calcul. Je le trouve terrible. On veut river la République à un cadavre pour qu’elle ne puisse plus se dédire.

Vous avez évoqué l’Angleterre. Le précédent de Charles Ier vous revient-il à l’esprit ?

Il ne me quitte pas. Voilà près d’un siècle et demi, les Anglais ont fait le procès de leur roi Charles, l’ont condamné et lui ont tranché la tête, en l’an 1649, devant son palais. Ce souvenir, chacun ici l’a en tête, et chacun en tire ce qu’il veut. Les uns y voient un exemple à suivre : un peuple qui ose juger son roi et le frappe. Mais moi, j’y vois aussi la suite — non que je la connaisse pour la nôtre, je ne suis pas prophète, mais l’histoire anglaise est écrite, elle. Après la hache, ils ont eu un homme à poigne, puis ils ont rappelé un roi. La mort du roi n’a pas suffi à fonder durablement leur république. Cela me fait songer : et si nous croyions, en frappant, fonder quelque chose, et que nous ne fissions que verser un sang qui ne fonde rien ?

Vous êtes républicain, pourtant. N’y a-t-il pas une logique à ce que la République se défasse du roi ?

Je suis républicain, et de cœur, ne l’oubliez jamais en m’écoutant. J’ai voulu la fin de la royauté, j’ai applaudi à la République proclamée. Mais être républicain, est-ce nécessairement être bourreau ? Voilà la question qui me tient éveillé. Je rêvais d’une République de lois, de raison, de liberté ; je la vois commencer par un échafaud. On me dit : un roi vivant est un danger permanent, un drapeau pour tous les mécontents, un espoir pour l’étranger. C’est vrai, peut-être. Mais un homme désarmé, prisonnier, jugé par ses anciens sujets et mis à mort par eux — n’est-ce pas donner à nos ennemis le martyr qu’ils cherchent ? Je crains que nous ne fassions un roi-martyr là où nous croyons supprimer un roi-danger.

Au fond, qu’est-ce qui vous trouble le plus, ce 20 janvier ?

Ce qui me trouble, c’est de faire mourir un homme au nom de la République, et de n’en être pas plus tranquille pour cela. On nous répète que c’est la nécessité, le salut public, la loi du moment. Soit. Mais une nécessité n’est pas une justice, et je voudrais, moi, que ma République fût juste avant d’être forte. Nous allons trancher une tête sur un écart de quelques voix, après avoir refusé d’interroger le peuple, et l’on appelle cela la volonté nationale. J’ai peur, monsieur. Peur non pour ma personne, mais pour ce que nous fondons. Quand on commence par le sang, je ne sais pas toujours où l’on s’arrête. Je voudrais me tromper.

Un dernier mot. Si vous deviez résumer ce que vous avez voulu, dans toute cette affaire ?

J’ai voulu que, si la mort devait venir, ce fût la nation qui frappe, et non un parti. Voilà tout. Je n’ai pas voulu sauver le roi contre la République ; j’ai voulu sauver la République contre elle-même, contre sa hâte, contre ses fièvres. On m’a refusé l’appel au peuple ; on a voté la mort ; hier, on a écarté jusqu’au sursis. Il ne reste plus rien à tenter, plus rien à espérer : c’est demain. Quand cette tête sera tombée, on dira que la France l’a voulu. Je sais, moi, que la France ne l’a pas dit de sa bouche, qu’on ne le lui a pas demandé. C’est cela que je porterai. Et pour le reste, l’avenir de cette assemblée, le mien, celui de mes amis — je n’en sais rien, et qui prétendrait le savoir mentirait.

Le contexte

Louis Capet, ci-devant roi, a été déclaré coupable par la Convention nationale ; ont été tranchés successivement l’appel au peuple, la peine, puis le sursis.

Le 15 janvier 1793, l’appel nominal a rejeté la proposition de soumettre le jugement à la ratification du peuple : 286 voix pour, 423 contre, sur plus de sept cents votants.

Les Girondins, autour de Brissot et de Vergniaud, ont porté l’appel au peuple ; la Montagne et une partie de la Plaine, dont Barère, s’y sont opposées par crainte de l’agitation et de la guerre civile.

Les 16 et 17 janvier, la peine de mort a été prononcée à une faible majorité, certains votant la mort assortie d’un sursis ou d’une condition.

Le 19 janvier, l’appel nominal a rejeté le sursis à l’exécution ; tous les recours sont dès lors épuisés.

À la date de l’entretien, le 20 janvier, la sentence n’a pas encore été exécutée, mais l’exécution est attendue pour le lendemain, 21 janvier.

Le souvenir du roi d’Angleterre Charles Ier, jugé et décapité en 1649, est présent dans les débats de la Convention.

État des informations

Entretien reconstitué à chaud auprès d’un conventionnel girondin composite, daté du 20 janvier 1793, au lendemain du rejet du sursis et à la veille de l’exécution attendue. Il s’en tient à ce qui est connaissable à cette date — l’exécution n’a pas encore eu lieu — et ne préjuge en rien des suites de la Révolution.

Ce que l’on sait

  • L’appel au peuple a été rejeté par l’appel nominal du 15 janvier 1793, par 423 voix contre 286.
  • La Convention a prononcé la peine de mort contre Louis Capet à une faible majorité lors de l’appel nominal des 16 et 17 janvier.
  • Le sursis à l’exécution a été rejeté par l’appel nominal du 19 janvier ; à la date de l’entretien, l’exécution est attendue pour le lendemain, 21 janvier.
  • Les Girondins, dont Vergniaud, ont défendu l’appel au peuple ; la Montagne et une part de la Plaine l’ont combattu.

Ce que l’on ignore

  • Les effets, au-dedans comme au-dehors, de la mise à mort prochaine du ci-devant roi ne peuvent être anticipés.
  • L’avenir des rapports entre les partis de la Convention reste inconnu et n’est pas préjugé.

Sources historiques utilisées

secondary

Procès de Louis XVI — encyclopédie Wikipédia

Notice de référence recoupée pour la chronologie des trois questions (15 au 17 janvier 1793), le vote de culpabilité (plus de 600 oui sur ≈721 présents), le rejet de l’appel au peuple (≈286 pour, ≈423 contre), l’appel nominal sur la peine, la décision du 3 décembre 1792 de juger le roi, l’acte d’accusation à trente-trois chefs, le premier interrogatoire du 11 décembre sous Barère, la défense Tronchet-Malesherbes-Desèze et le plaidoyer du 26 décembre.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — entretien d’un conventionnel girondin

Personnage composite et propos reconstitués, non authentifiés, imitant ce qu’un Girondin partisan de l’appel au peuple pouvait dire le 20 janvier 1793. Chiffres des votes (286/423 le 15 janvier ; mort à faible majorité les 16-17 ; sursis rejeté le 19 ; exécution fixée au 21) croisés sur l’article « Procès de Louis XVI » de Wikipédia. Précédent de Charles Ier d’Angleterre (1649) vérifié de même. L’entretien ne révèle pas les suites de la Révolution.

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