« La Chambre cherche un gouvernement de combat » : un député raconte les couloirs
Témoin des tractations qui ont suivi la chute de M. Daladier, M. Paul Lalande, député radical de province, a vécu de l’intérieur la journée du 22 mars et l’investiture arrachée de justesse par M. Reynaud. Il dit l’humeur de l’hémicycle, le poids de l’affaire de Finlande et l’attente, sur tous les bancs, d’une conduite plus vigoureuse de la guerre. Propos recueillis dans les couloirs du Palais-Bourbon.
Nous l’avons retrouvé peu après le scrutin, dans le brouhaha d’un couloir du Palais-Bourbon où les groupes se faisaient et se défaisaient, où l’on commentait à mi-voix le compte des bulletins. M. Paul Lalande, député radical d’une circonscription de province, n’est pas de ces figures dont les journaux impriment le nom en gros caractères ; il est de ceux, plus nombreux et plus discrets, qui font et défont les majorités sans paraître à la tribune. Il a suivi de près, ces deux derniers jours, la crise ouverte par la démission de M. Daladier et dénouée cet après-midi par l’investiture, de courte main, du cabinet de M. Reynaud. Il a accepté de nous dire ce qu’il a vu et entendu, à condition que nous rapportions ses impressions, et non des propos que d’autres auraient tenus.
M. Paul Lalande, député radical-socialiste d’une circonscription de province
Entretien recueilli au Palais-Bourbon au soir du 22 mars 1940, peu après le vote d’investiture. L’interlocuteur, témoin de la vie parlementaire, livre une impression d’ensemble : il ne rapporte ni ne prête aucun propos nominatif à des personnalités identifiées.
On a dit la crise brutale. Comment a-t-on senti, dans la maison, que le gouvernement de M. Daladier était à bout de course ?
Cela ne s’est pas fait en un jour, croyez-moi. Depuis la fin de l’hiver, une gêne s’était installée. On la sentait dans les couloirs avant de l’entendre à la tribune : ce flottement qui prend une assemblée quand elle n’est plus sûre de suivre ceux qu’elle a portés. Le mercredi, lors du débat, beaucoup de mes collègues avaient le visage fermé. Ce n’était pas une bataille rangée, une de ces séances où l’on s’invective et où les choses sont claires ; c’était plus sourd, plus diffus. La confiance ne s’est pas retirée d’un coup, elle a fondu. Et quand un président du Conseil voit fondre sa majorité sans qu’on la lui arrache franchement, il sait que sa partie est jouée. M. Daladier l’a compris, je crois, et il a tiré les conséquences en remettant ses pouvoirs.
L’affaire de Finlande paraît avoir tout cristallisé. Était-ce vraiment le fond de la querelle ?
C’en a été l’occasion, et plus que l’occasion. Tout l’hiver, nous avons suivi de loin cette petite nation qui tenait tête à l’immense armée des Soviets. On admirait sa résistance, on s’indignait de l’agression, et beaucoup, ici, attendaient que la France fît un geste, envoyât des secours, des hommes peut-être. On en a parlé, longuement, dans les commissions comme dans les couloirs. Et puis l’armistice est tombé là-bas, voici une dizaine de jours, et tout cela est resté lettre morte. Vous imaginez le sentiment : celui d’une occasion manquée, d’une volonté qui n’a pas su se traduire en actes. Sur ce terrain-là, la critique a pu se rassembler. Des hommes que tout sépare se sont retrouvés pour dire la même chose : que l’on délibère trop et que l’on agit trop peu.
On présente M. Reynaud comme un homme plus résolu. Est-ce ainsi qu’il est apparu à la Chambre ?
C’est la réputation qu’on lui fait, et c’est, je pense, ce qui a pesé en sa faveur. On se souvient qu’aux Finances il avait des vues à lui, qu’il passait pour ferme, pour de ceux qui, au temps des accords avec l’Allemagne d’il y a deux ans, jugeaient qu’on cédait trop. Beaucoup, dans le pays comme ici, voudraient une main plus dure sur le gouvernail. Le chef de l’État a choisi cet homme-là, et je crois qu’il a voulu, en le choisissant, répondre à cette attente. Maintenant, la réputation est une chose, le gouvernement en est une autre. On ne juge pas un président du Conseil sur ce qu’on dit de lui, mais sur ce qu’il fera. Cela, nous ne le savons pas encore.
Vous avez assisté au scrutin de cet après-midi. Quelle en était l’atmosphère ?
Tendue, comme on l’est devant une chose dont on ne connaît pas l’issue. Le résultat n’était pas joué d’avance, chacun le savait, et cela donnait à la séance une gravité particulière. On comptait, dans sa tête, les voix sûres et les voix douteuses ; on regardait du côté des groupes dont on n’était pas certain. Quand les chiffres ont été connus, il y a eu ce silence un peu étrange qui suit les scrutins serrés : on avait gagné, mais de si peu que personne n’osait crier victoire. Une investiture, c’est d’ordinaire un soulagement ; celle-ci ressemblait davantage à un sursis. Le gouvernement est en place, oui ; mais nul, en sortant de l’hémicycle, n’avait le sentiment d’une assise solide.
Que vous inspirent les chiffres que l’on cite : deux cent soixante-huit voix contre cent cinquante-six, et plus de cent abstentions ?
D’abord, prenons-les pour ce qu’ils sont : des chiffres rapportés, que le compte rendu officiel confirmera. Mais s’ils sont exacts, c’est l’abstention qui dit tout. Cent voix et davantage qui ne se prononcent ni pour ni contre, voilà le vrai visage de cette journée. Ce ne sont pas des adversaires déclarés ; ce sont des gens qui n’ont pas voulu refuser leur concours à un gouvernement de guerre, mais qui n’ont pas voulu non plus l’approuver. Ils attendent, ils observent, ils se réservent. Une majorité bâtie là-dessus n’est pas une adhésion, c’est une mise à l’épreuve. Le cabinet vit, mais il vit surveillé.
On dit la majorité composite. De quels concours le nouveau cabinet tient-il son existence ?
D’un attelage qu’on n’aurait pas cru voir voici peu. Une partie de la droite a refusé sa confiance ; une partie des radicaux aussi, par fidélité à l’homme qui s’en allait, ou par méfiance envers celui qui arrivait. Et ce sont, pour une bonne part, les voix de la gauche socialiste qui ont fait passer le gouvernement. Voyez le paradoxe : un homme qu’on disait des bancs modérés, porté par des suffrages qu’on n’attendait pas de ce côté-là. C’est tout le mal de cette assemblée : les soutiens ne se rangent plus selon les vieilles lignes. La guerre brouille les partis sans en créer de nouveaux. On vote moins selon son banc que selon l’idée qu’on se fait de la conduite à tenir.
Les couloirs bruissent, dit-on, de la fameuse incertitude sur la majorité. Qu’en savez-vous au juste ?
Je sais qu’on en parle, et c’est tout ce que je puis honnêtement vous dire. Que la majorité ait été si mince qu’on ait pu, sur le moment, douter qu’elle fût acquise, cela ne m’étonnerait pas : j’ai vu des collègues hésiter le bulletin à la main. Mais je ne me ferai pas l’écho de telle ou telle confidence qu’on prête à l’un ou à l’autre. Ces mots qui courent les couloirs, on ne sait jamais qui les a vraiment dits, ni dans quel sens. Tenons-nous-en au fait : la majorité a été étroite au point que chacun, dans cette maison, en a eu conscience. Le reste est rumeur, et la rumeur, au Palais-Bourbon, va plus vite que la vérité.
M. Daladier conserve la Défense nationale. Comment cet arrangement est-il reçu sur les bancs ?
Diversement, comme tout le reste. Les uns y voient une sagesse : celui qui a porté l’effort militaire depuis l’automne en garde la charge, et l’on ne change pas de chef à l’armée comme on change de ministère. Il y a là une continuité que la guerre commande. Les autres s’en étonnent : voilà l’homme qu’on vient de renverser qui demeure au gouvernement, et à l’un des postes les plus lourds. Comment, disent-ils, marquer un changement de conduite en gardant celui dont on a justement jugé la conduite trop molle ? Je ne trancherai pas. Je dirai seulement que M. Reynaud avait besoin, pour réunir sa courte majorité, de ménager bien des susceptibilités. Cet attelage à deux est peut-être le prix de l’investiture.
Le pays, lui, semble attendre autre chose que des combinaisons. Cette attente, vous la sentez ?
Profondément, et c’est ce qui me frappe le plus quand je rentre dans ma circonscription. Là-bas, on ne suit pas le détail des scrutins ; on ne retient qu’une chose : nous sommes en guerre depuis l’automne, et il ne se passe rien. Les hommes sont sous les drapeaux, les familles attendent, et le front demeure étrangement muet. Les gens ne comprennent pas cette guerre où l’on ne se bat pas. Ils veulent qu’on leur dise où l’on va, et que cela se voie. Une crise ministérielle, à leurs yeux, c’est encore Paris qui s’occupe de Paris pendant qu’eux attendent. Si le nouveau gouvernement veut durer, ce n’est pas la Chambre qu’il devra convaincre d’abord, c’est le pays. Et le pays ne se paie pas de discours.
Qu’entend-on, au juste, quand on réclame ici un gouvernement « plus vigoureux » ?
On entend des choses différentes selon les bancs, et c’est bien là l’embarras. Pour les uns, c’est une conduite plus active des opérations, qu’enfin l’on prenne l’initiative au lieu de la subir. Pour d’autres, c’est l’ordre dans l’effort de guerre, l’industrie tendue vers l’armement, la fin des lenteurs et des demi-mesures. Pour d’autres encore, c’est une diplomatie plus ferme à l’égard de nos amis comme de nos ennemis. Tous emploient le même mot, vigueur, mais chacun y loge son idée. Le talent d’un gouvernement, ce serait de donner à ce mot un contenu unique et de s’y tenir. Jusqu’ici, je dois l’avouer, le mot a plus servi à critiquer qu’à gouverner.
Une majorité d’une voix peut-elle conduire une guerre ?
Voilà la question, et je ne vous donnerai pas de réponse que je n’ai pas. Une voix de majorité, c’est une majorité tant qu’aucune voix ne se retire ; c’est une fragilité dès qu’une seule se retire. En temps ordinaire, un cabinet peut vivoter sur si peu, à coups de prudences et d’ajournements. Mais nous ne sommes pas en temps ordinaire. La guerre exige des décisions, et toute décision mécontente quelqu’un. Comment trancher quand on n’a pas une voix à perdre ? Ou bien les événements souderont cette majorité, ou bien ils la disperseront. Je crois, pour ma part, qu’elle tiendra ce que les circonstances voudront bien qu’elle tienne. C’est dire que son sort ne dépend pas tout entier d’elle-même.
Au terme de cette journée, quel sentiment l’emporte chez vous ?
Un mélange, comme souvent dans cette maison. Du soulagement, d’abord : le pays a un gouvernement, et dans la guerre, le pire serait le vide. De l’inquiétude, ensuite, devant la minceur de l’assise sur laquelle ce gouvernement repose. Et puis une sorte d’attente grave, qui n’est pas propre à moi seul, je crois, mais à beaucoup de mes collègues. Nous avons le sentiment confus que quelque chose se prépare, que cette guerre immobile ne le restera pas toujours, et que l’heure venue, nous serons jugés sur ce que nous aurons fait, non sur ce que nous aurons dit. Une nation cherche sa direction. Elle vient, ce soir, de se donner un guide à courte majorité. Reste à savoir si ce guide saura, lui, trouver le chemin.