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« Nous restons à Saumur pour veiller à l’exécution »

Le second brevet, daté du 30 avril, permet à dix députés de l’assemblée de Châtellerault de se tenir ensemble à Saumur, pour poursuivre l’exécution de l’édit jusqu’à ce qu’il soit vérifié au parlement de Paris. L’un de ces députés, gentilhomme du Poitou, a bien voulu nous dire dans quel esprit ceux de la religion reçoivent ce texte : soulagés d’en tenir enfin un, mais résolus à ne point désarmer avant qu’il ne soit enregistré et mis à effet.

Propos recueillis par la rédaction d’Aujourd’hier 2 mai 1598 14 min de lecture

L’édit signé à Nantes le mois dernier n’a pas été arraché par les seuls conseillers du roi. Depuis des mois, une assemblée de ceux de la religion, réunie à Châtellerault, a député auprès de Sa Majesté pour débattre les articles, presser les points qui touchent à la sûreté des églises réformées et faire entendre leurs plaintes. Les commissaires du roi — M. de Calignon, chancelier de Navarre, et M. d’Émery — ont porté d’un bord à l’autre les demandes et les réponses. À présent que le texte est écrit et scellé, le roi a voulu que dix des députés demeurassent ensemble, non plus à Châtellerault mais à Saumur, pour suivre l’affaire jusqu’à son terme.

C’est un de ces dix que nous avons pu entretenir. Gentilhomme du Bas-Poitou, il siège à l’assemblée depuis son ouverture et connaît le détail des articles comme celui des brevets. Il a parlé sans emphase, en homme qui a vu de près huit paix promises et rompues, et qui se garde de crier victoire avant que la chose ne soit assurée. Nous lui avons laissé la parole longuement, car la matière est de celles qu’on n’expédie pas en trois mots.

Grand entretien

Un gentilhomme du Bas-Poitou, député de l’assemblée de Châtellerault, appelé à demeurer à Saumur pour l’exécution de l’édit (nom tu à sa demande)

Personnage composite reconstitué à partir de figures réelles des assemblées politiques protestantes de 1596-1598 (Loudun, Vendôme, Saumur, Châtellerault). Ses propos ne sont ceux d’aucune personne unique et identifiée ; ils illustrent une position d’époque documentée — la vigilance des députés maintenus à Saumur par le brevet du 30 avril — et non un verbatim attesté.

Vous étiez à Châtellerault. Comment les églises réformées reçoivent-elles cet édit ?

Avec soulagement d’abord, je ne le cacherai point. Voilà des années que nous vivons sur des sûretés provisoires, des trêves, des articles concédés puis repris. Tenir enfin un texte long, scellé, où le roi couche par écrit ce qu’il nous accorde, c’est déjà beaucoup. Beaucoup des nôtres l’ont attendu si longtemps qu’ils ont peine à croire qu’il soit là. Mais soulagement n’est pas contentement, et l’assemblée ne s’est pas séparée en criant que tout était gagné. Un texte n’est qu’un texte tant qu’il n’est pas exécuté ; nous avons trop de mémoire pour l’oublier.

Le roi a voulu que dix d’entre vous demeurent à Saumur. Pourquoi ce choix, et pour quoi faire ?

Le second brevet, celui du dernier jour d’avril, le dit en propres termes : il nous est permis de nous tenir ensemble, au nombre de dix, en la ville de Saumur, pour la poursuite de l’exécution de l’édit, jusqu’à ce qu’il ait été vérifié au parlement de Paris. Ce n’est pas une faveur, c’est une nécessité. Un édit ne s’applique pas de lui-même : il faut le porter aux gouverneurs de province, aux magistrats, aux villes ; il faut répondre aux difficultés qui ne manqueront pas de naître ; il faut que quelqu’un, quelque part, tienne registre des manquements. Nous serons ce quelqu’un. Tant que le texte n’est pas enregistré et mis à effet, nous ne quitterons pas la partie.

Vous parlez d’enregistrement. L’édit n’est-il donc pas encore en pleine vigueur ?

Il est signé du roi, il est scellé ; cela oblige Sa Majesté. Mais pour qu’il ait force de loi dans le royaume, il faut que les parlements le vérifient et l’enregistrent, à commencer par celui de Paris. Cette vérification, nous ne l’avons pas. Je ne vous dirai pas qu’elle nous sera refusée, car je n’en sais rien ; je vous dirai qu’elle n’est pas faite, et qu’entre un édit signé et un édit enregistré, il y a tout un chemin où plus d’une bonne intention s’est perdue. Les cours souveraines n’aiment guère qu’on leur commande, et celle de Paris moins qu’une autre en matière de religion. Voilà pourquoi le roi nous laisse à Saumur : pour que nous soyons là quand la chose se jouera, et non pas dispersés dans nos provinces.

Qu’est-ce que l’édit vous accorde, au juste, sur le fait de la religion ?

Le point que je tiens pour le plus solide, c’est la liberté de conscience : nul ne sera contraint en son for intérieur, ni recherché pour sa créance, par tout le royaume. Cela, c’est acquis et cela vaut partout. Le culte, c’est autre chose. Il nous est permis là où il se faisait déjà l’an passé, dans les fiefs des seigneurs qui ont haute justice, et en deux lieux par bailliage que l’on nous désignera. Hors de là, non. Dans Paris et dans quelques grandes villes, il nous demeure interdit. C’est un culte encadré, tenu dans des bornes précises, et je ne vous ferai pas accroire que nous ayons obtenu ce que nous demandions. Nous avons obtenu ce qu’on a bien voulu nous accorder, et il a fallu peser chaque mot.

Le texte vous nomme, dit-on, d’un nom que les vôtres n’aiment guère. Cela vous arrête-t-il ?

L’édit et l’administration du roi nous appellent « ceux de la religion prétendue réformée ». C’est le terme du texte officiel, et je ne le tairai pas puisque c’est sous ce nom-là que nous y sommes couchés. Mais vous entendez bien que ce n’est pas ainsi que nous nous nommons entre nous. Nous disons nos églises, ceux de la religion, les réformés. Le mot « prétendue » est de la chancellerie, non de nous. J’ai appris à ne pas m’arrêter aux mots quand la chose est bonne : peu m’importe le nom que l’on couche sur le papier, pourvu que ce qu’il y a dessous soit tenu. C’est le tenu qui m’importe, non l’intitulé.

Venons aux places de sûreté. C’est, dit-on, ce à quoi les vôtres tiennent le plus.

C’est ce qui nous garde en vie, disons les choses comme elles sont. Une liberté sans lieu où se retrancher n’est qu’une liberté de papier. Le roi nous laisse un certain nombre de villes et de places que nous tiendrons avec garnison, et il en fait porter la solde. Je ne vous donnerai pas de chiffre arrêté, car les comptes ne s’accordent pas entre eux : les uns parlent de lieux de refuge par centaines, les autres de quelques dizaines de places tenues en propre, et il y faut distinguer les places de guerre, celles où nos gentilshommes ont justice, celles qu’on nous donne pour un temps. Ce que je retiens, c’est le principe : nous ne serons pas désarmés. Le total exact, on le débattra place par place.

Et pour combien de temps ces places vous sont-elles laissées ?

Pour huit ans. Voilà le mot qui m’arrête, je vous l’avoue franchement. Huit ans, et non à perpétuité. Le brevet le dit : c’est un terme, non un droit sans fin. On nous répond que huit ans, c’est le temps qu’il faut pour que la paix s’établisse, que les esprits se rassoient, que l’édit entre dans les mœurs. Je le veux bien. Mais un homme qui a vu huit édits rompus se demande ce qu’il adviendra la neuvième année, quand le terme sera venu et qu’on nous dira que la sûreté n’est plus nécessaire. Nous tenons ces places pour huit ans ; nous verrons bien qui nous les redemandera, et dans quel esprit.

Vous revenez sur ces édits rompus. Est-ce là ce qui nourrit votre méfiance ?

C’est là toute ma méfiance, et je crois qu’elle est raisonnable. Comptez avec moi : Amboise, Saint-Germain, Beaulieu, Poitiers, et les autres. À chaque fois un texte, à chaque fois des promesses, à chaque fois la guerre revenue avant que l’encre fût sèche. Nous ne sommes pas des enfants qu’on paie de mots. Celui-ci est le neuvième, et le plus ample de tous, je le reconnais. Mais l’ampleur d’un texte n’a jamais fait sa force ; c’est l’exécution qui la fait. Voilà pourquoi je ne dirai pas que la paix est faite. Je dirai qu’un édit est signé, ce qui n’est pas la même chose. La partie n’est pas jouée ; elle commence.

Le roi vient de faire la paix avec l’Espagne. N’est-ce pas là une bonne nouvelle pour vous aussi ?

Bonne pour le royaume, sans doute, et le roi a assez peiné pour l’obtenir. Mais je serai honnête sur ce que cette paix éveille en moi. Tant que l’Espagnol était en armes sur nos frontières et soutenait ceux de la Ligue, le roi avait besoin de nous, de nos villes, de nos gentilshommes ; il ne pouvait se passer de l’épée réformée. La menace du dehors écartée, cette nécessité-là se relâche. Je ne prête au roi aucun mauvais dessein, entendez-moi bien. Mais un prince tient mieux ses engagements quand il en a besoin que lorsqu’il n’en a plus. C’est pourquoi le moment me paraît, à la fois, le meilleur et le plus délicat : nous obtenons notre édit à l’heure même où l’on cesse d’avoir grand besoin de nous.

Que répondez-vous à ceux des vôtres qui trouvent l’édit trop maigre, et se plaignent d’avoir tant donné pour si peu ?

Je leur réponds que je les comprends, car j’ai eu leurs pensées. Nous espérions le culte plus libre, les villes plus nombreuses, la sûreté sans terme. Nous avons rogné sur tout cela. Mais je leur dis aussi de regarder d’où nous venons : de trente ans de guerres, de massacres dont chaque famille des nôtres garde le deuil, d’un royaume où l’on nous a pourchassés comme gibier. Sortir de là avec un texte qui garantit la conscience partout et le culte en beaucoup de lieux, avec des places et des garnisons payées, ce n’est pas rien. Je ne le trouve pas magnifique ; je le trouve tenable. Et par le temps qui court, un accord tenable vaut mieux qu’un beau songe qui rallume la guerre.

Il est aussi question de subsides, de gages pour vos pasteurs. Où en est cette part de l’accord ?

Le premier brevet, celui du début d’avril, y pourvoit. Le roi promet des deniers, pour l’entretien de nos ministres et pour les garnisons de nos places. Là encore, je me garderai des sommes précises, car j’ai vu les répartitions changer d’une main à l’autre et les comptes ne pas s’accorder ; ce qu’on annonce et ce qui se paie ne font pas toujours le même chiffre. Le principe est que le roi participe à l’entretien de nos églises et de leurs pasteurs. Reste à voir si les deniers viendront à leur jour et en leur entier. C’est une des choses que nous surveillerons depuis Saumur, car un gage promis n’est pas un gage reçu.

Vous demeurez donc à Saumur. Jusqu’à quand, et dans quel état d’esprit ?

Jusqu’à ce que l’édit soit vérifié à Paris et mis à effet dans les provinces ; le brevet ne fixe pas d’autre terme que celui-là, et je ne m’aventurerai pas à dire s’il sera court ou long. Dans quel esprit ? Ni celui de la défiance qui refuse tout, ni celui de la confiance qui s’endort. Nous avons un roi qui, jadis, fut des nôtres et qui s’est fait catholique pour régner ; il connaît nos raisons mieux qu’aucun autre eût pu les connaître. C’est notre meilleure espérance. Mais nous restons à Saumur les yeux ouverts, la plume prête à consigner ce qui se fera et ce qui ne se fera pas. On ne nous reprochera pas d’avoir été crédules. On nous trouvera vigilants, et je tiens que c’est le service que nous devons à nos églises.

Le contexte

Depuis 1596, ceux de la religion tiennent des assemblées politiques (Loudun, Vendôme, Saumur, puis Châtellerault) pour négocier avec le roi les conditions d’un édit et la sûreté de leurs églises.

L’édit signé à Nantes en avril 1598 s’accompagne de deux brevets : celui du 3 avril, qui pourvoit aux deniers (gages des pasteurs, entretien des garnisons), et celui du 30 avril, qui accorde des places de sûreté pour huit ans.

Le brevet du 30 avril permet à dix députés de l’assemblée de Châtellerault de se tenir ensemble à Saumur pour poursuivre l’exécution de l’édit jusqu’à sa vérification au parlement de Paris.

C’est le neuvième texte de pacification depuis le début des troubles : Amboise (1563), Saint-Germain (1570), Beaulieu (1576), Poitiers (1577) et les suivants ont tous été suivis d’une reprise des armes.

Le catholicisme demeure la religion du roi et de l’État ; l’édit garantit la liberté de conscience dans tout le royaume, mais n’autorise le culte réformé que dans des lieux limités, et l’interdit dans Paris et plusieurs grandes villes.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qui est connaissable au début de mai 1598 : un édit signé mais non vérifié, des brevets tout récents, une exécution à venir. Il ne préjuge en rien de l’issue de la vérification parlementaire ni de la suite.

Ce que l’on sait

  • L’édit est signé et scellé du roi, mais non encore enregistré : sa vérification par les parlements, à commencer par celui de Paris, reste à venir.
  • Le brevet du 30 avril accorde des places de sûreté pour huit ans, avec garnisons entretenues aux frais du roi.
  • Dix députés de l’assemblée de Châtellerault sont autorisés à demeurer à Saumur pour veiller à l’exécution de l’édit jusqu’à sa vérification.
  • La liberté de conscience est garantie dans tout le royaume ; la liberté de culte est, elle, strictement encadrée et limitée dans l’espace.

Ce que l’on ignore

  • Si et quand le parlement de Paris vérifiera et enregistrera l’édit ; rien n’est acquis à cette date.
  • Le décompte exact des places, villes et lieux concédés : les comptes divergent et se débattront place par place.
  • Ce qu’il adviendra des places de sûreté au terme des huit ans.
  • Si les deniers promis par le premier brevet seront versés à leur jour et en leur entier.

Sources historiques utilisées

secondary

Édit de Nantes — Wikipédia (fr)

Structure du texte (édit, articles particuliers, deux brevets), liberté de conscience, culte encadré, places de sûreté pour huit ans, dotation des pasteurs.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

Entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite, tiré de figures réelles des assemblées politiques protestantes de 1596-1598 ; aucun verbatim n’est prêté à un acteur identifié. Les propos illustrent la position documentée des députés maintenus à Saumur par le brevet du 30 avril et imitent la langue et le savoir du printemps 1598, sans aucun recul postérieur.

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