Critognatos, l’intransigeant d’Alésia : “Mieux vaut tout endurer que rendre aux Romains le droit de nous gouverner”
Au conseil des chefs assiégés, une voix porte plus loin que les autres : celle d’un noble arverne qui refuse toute reddition et pousse la résistance jusqu’à des extrémités qui glacent. Un long entretien reconstitué avec l’homme qui incarne le parti de la guerre à mort — figure que nous ne connaissons, il faut le dire, qu’à travers la plume de l’ennemi romain.
Il y a, dans tout siège, l’homme qui veut tenir à tout prix, et celui qui pèse le prix avant de tenir. Critognatos est du premier parti, et il le revendique avec une véhémence qui force le respect autant qu’elle inquiète. Noble arverne, il siège au conseil des chefs enfermés dans Alésia, et sa voix s’y élève contre toute idée de reddition, fût-ce au prix des souffrances les plus extrêmes infligées aux siens.
Nous devons à nos lecteurs une mise en garde plus appuyée encore qu’à l’ordinaire : ce personnage et le discours qu’on lui prête ne nous sont parvenus que par le récit de César, c’est-à-dire par l’adversaire, qui avait tout intérêt à peindre les Gaulois sous des traits féroces. Peut-être Critognatos a-t-il existé tel qu’on le décrit ; peut-être l’ennemi a-t-il forcé le portrait, voire inventé la scène. Nous restituons sa position comme une possibilité, non comme une certitude.
Reste que cette voix, vraie ou amplifiée, dit quelque chose de la logique d’un siège poussé à bout. Quand l’étau se resserre et que les vivres manquent, surgit toujours la tentation de l’extrême : sacrifier les faibles pour que les forts combattent encore. Critognatos incarne cette pente. L’entendre, même reconstitué, c’est mesurer jusqu’où la peur de la servitude peut conduire des hommes acculés.
Nous avons choisi de ne rien lui adoucir, mais de tout encadrer. Sa parole est dure, parfois insoutenable. Elle appartient pourtant au tableau honnête d’Alésia, où l’héroïsme et l’horreur se touchent, et où nul ne sait encore, à l’heure où nous écrivons, comment finira l’épreuve.
Critognatos, noble arverne du conseil d’Alésia
Note de rédaction : entretien extrapolé à partir du discours que le récit de César attribue à Critognatos. La source est unique, romaine et hostile, et l’existence même du personnage est discutée par les savants. Les propos ne sont pas une citation authentifiée et ne révèlent pas l’issue du siège.
Vous refusez toute idée de reddition. Pourquoi cette intransigeance ?
Parce que je sais ce qu’est une reddition, et que ceux qui la proposent feignent de l’ignorer. Se rendre à Rome, ce n’est pas conclure une paix entre égaux ; c’est livrer son cou. Ceux que César épargne, il les garde comme on garde du bétail : vivants, mais à lui. J’ai vu des peuples « pardonnés » ; demandez-leur s’ils se gouvernent encore. La mort prise les armes à la main rend à un homme libre tout ce que la servitude lui ôterait. Voilà pourquoi je n’écouterai jamais ceux qui parlent d’ouvrir les portes. Mieux vaut tout endurer que rendre aux Romains le droit de disposer de nous.
Mais « tout endurer », jusqu’où ? On vous prête des propos qui révulsent.
Je sais ce qu’on me prête, et je ne le renierai pas pour vous plaire. Quand le grain manque, j’ai dit qu’il fallait, plutôt que de se rendre, faire ce que nos ancêtres ont fait jadis dans les villes assiégées : se nourrir de ceux que l’âge rend inutiles à la guerre, afin que les combattants tiennent. Cela vous horrifie ; cela m’horrifie aussi, ne croyez pas le contraire. Mais comparez les deux horreurs. D’un côté, une extrémité affreuse pour sauver la liberté ; de l’autre, la servitude qui s’étendra sur nos enfants et les enfants de nos enfants. Je n’invente pas cette pensée par cruauté ; je la pose parce que je refuse de me cacher ce que coûte vraiment la résistance.
N’est-ce pas livrer aux Romains une image de barbares qui les justifiera ?
Vous raisonnez déjà comme un homme soucieux de l’opinion de l’ennemi, et c’est là le commencement de la défaite. Que m’importe l’image que César donnera de nous dans ses récits ? Il nous peindra féroces si nous résistons, lâches si nous cédons ; sa plume nous condamnera de toute manière, car elle écrit pour Rome. Je ne règle pas ma conduite sur le jugement de celui qui veut m’asservir. Qu’il dise ce qu’il voudra. Les morts libres n’ont pas besoin qu’on parle bien d’eux ; ils ont la seule chose qui compte, qui est de n’avoir pas plié.
Vercingétorix, lui, repousse ces extrémités tant que dure l’espoir des secours. A-t-il tort ?
Il n’a pas tort d’espérer ; il aurait tort de n’avoir pas prévu le pire. J’honore Vercingétorix, je combats sous lui, et je ne suis pas de ceux qui sapent le chef en pleine épreuve. Mais un conseil sert à dire ce que le chef ne peut pas toujours prononcer. Lui doit entretenir l’espérance ; moi, je puis nommer l’abîme. S’il croit aux secours, qu’il y croie, et que les dieux l’entendent. Mais si les secours tardent, si la faim devient maîtresse, alors il faudra choisir, et je veux que ce choix soit pensé d’avance, non improvisé dans la panique. Mon rôle n’est pas de plaire ; il est de regarder le fond du gouffre pour ceux qui n’osent pas.
Ne craignez-vous pas que votre dureté brise l’unité fragile de l’oppidum ?
L’unité ne se brise pas sur la franchise ; elle se brise sur le mensonge et sur la faim mal partagée. Je ne demande pas qu’on m’aime ; je demande qu’on ne se berce pas d’illusions. Les peuples enfermés ici peuvent tenir s’ils savent pourquoi ils souffrent ; ils se déchireront s’ils croient qu’on leur cache la vérité. Ma rudesse est un service que je leur rends. Celui qui leur promet que tout finira bien les trahira plus cruellement que moi le jour où tout ira mal. J’aime mieux être l’homme qu’on déteste aujourd’hui que celui qu’on maudira demain pour avoir menti.
Qu’attendez-vous, vous, de cette armée de secours dont parle tout le camp ?
J’en attends tout et je n’en attends rien, et je vis dans cet écart. Tout, parce qu’elle est notre seule chance de briser l’étau : si la Gaule entière se lève et frappe les lignes romaines par-derrière pendant que nous sortons par-devant, César est perdu. Rien, parce que je connais nos peuples et leurs lenteurs, leurs querelles de préséance, leur art de promettre des guerriers qu’ils n’envoient pas. Je ne réglerai donc pas mon courage sur leur arrivée. Qu’ils viennent, et nous vaincrons ; qu’ils tardent, et je tiendrai quand même. Mon honneur ne dépend pas de la diligence des autres. C’est là, peut-être, ma seule sagesse.
Vous parlez de mourir libre. N’est-ce pas plus facile à dire pour un noble que pour le pauvre qui n’a pas choisi cette guerre ?
Votre question est juste, et c’est la seule qui m’ébranle. Oui, il est aisé à un chef de promettre une belle mort à des hommes qui n’ont pas demandé à se battre. Je ne l’oublie pas. Mais songez à ceci : la servitude, elle, ne demandera pas non plus son avis au pauvre. Vaincu, c’est lui d’abord qu’on enchaînera, lui qu’on vendra, lui dont on prendra la terre et les fils. Le riche compose toujours avec le vainqueur ; le petit, jamais. En refusant Rome, je défends moins mon rang que sa liberté à lui, qui n’aurait, sous le joug, pas même le droit de se plaindre. Voilà ce que je réponds, et que ma conscience accepte.
Si l’on en venait malgré tout à se rendre, que feriez-vous ?
Je ne me rendrais pas, voilà tout, et je n’en fais pas une menace mais un fait. Que d’autres choisissent la vie sous condition, je ne les insulterai pas ; chacun répond de son âme. Mais moi, ces mains ne tendront pas leurs armes à un Romain. Il y a des hommes pour qui vivre asservi n’est pas vivre, et j’en suis. Ne voyez là nulle pose : c’est la seule manière dont je sache être au monde. Le jour où Alésia ouvrirait ses portes, je ne serais plus à Alésia, ou je n’y serais plus vivant. Cela aussi, je veux que vous l’écriviez, pour qu’on sache qu’il s’est trouvé ici des hommes qui pensaient ainsi.
Les lecteurs réagissent depuis l’oppidum
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Ceux qui parlent déjà de négocier n’ont rien compris. Si Alésia tient, les peuples verront que Rome peut être arrêtée.
Tenir, oui. Mourir enfermés pour prouver une phrase, non. La prudence n’est pas toujours une trahison.
LA PRUDENCE A DES SANDALES ROMAINES.
On dit que les secours approchent. Qui les a vus ? À quelle distance ? Combien de feux ? Les présages ne remplacent pas les éclaireurs.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
Tout le monde veut l’unité gauloise tant que ce sont les autres qui donnent leurs vivres.
La modération supprime les vrais patriotes mais laisse les prudents expliquer pourquoi il faudrait attendre Rome avec une coupe de vin.