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« On a dépavé la rue à mains nues. Personne n'a attendu qu'on lui demande. »

Marguerite Aubert, repasseuse dans le XIVe arrondissement, tient une barricade rue d'Alésia depuis deux jours. Elle nous reçoit entre deux relèves, les mains encore calleuses de pavés.

Henri Deschamps 21 août 1944 9 min de lecture

Paris se bat dans ses rues. Depuis le 19 août, date à laquelle des policiers résistants ont hissé le tricolore sur la Préfecture, l'insurrection s'est répandue d'un quartier à l'autre comme une traînée de poudre. Des barricades surgissent de partout — place Saint-Michel, aux Batignolles, à Montrouge, rue d'Alésia. Le colonel Rol-Tanguy, commandant les FFI d'Île-de-France, a fait placarder son ordre : « Tous aux barricades ! » La presse clandestine a même diffusé des instructions détaillées — « Comment construire barricades et barrages » — et les rues ressemblent à des chantiers improvisés où les civils travaillent aux côtés des combattants.

La ville est à la fois en fête et en guerre. Les vitres tremblent au loin, on entend des rafales que l'on ne sait pas situer. Des camions allemands circulent encore sur les grands axes. La trêve du 20 août, négociée par le consul de Suède Raoul Nordling, a semblé tenir quelques heures puis a volé en éclats : les armes ne se sont jamais vraiment tues, et depuis la nuit dernière, les combats ont repris partout. On attend — quoi exactement, personne ne le sait très précisément — mais on attend quelque chose.

Marguerite Aubert n'est pas une héroïne de roman. C'est une femme ordinaire, les mains abîmées par le travail et les pavés, qui a décidé de ne pas rester chez elle. Son témoignage dit peut-être mieux que tout autre ce que signifie « Paris libéré » avant même que la libération soit accomplie.

Grand entretien

Marguerite Aubert, repasseuse, XIVe arrondissement

Marguerite Aubert, 38 ans, exerce son métier de repasseuse dans la cour d'un immeuble de la rue d'Alésia, à deux pas du carrefour où s'est élevée, dès le 19 au soir, l'une des premières barricades du quartier. Mère de deux enfants — l'aîné, Pierre, 17 ans, en est également — elle a accepté de nous recevoir le lundi 21 août, peu après six heures du matin, à l'heure où la relève prenait son poste. Elle parle vite, à voix basse, les yeux sur la rue.

Madame Aubert, quand avez-vous décidé de participer à la barricade ?

Ce n'est pas vraiment une décision qu'on prend, vous savez. Le dimanche soir — c'était le 20 — j'entends du bruit dans la rue. Je descends. Les voisins sont déjà là, M. Ferrière le boucher, les filles de la crémerie, deux ou trois gars que je connais à peine de vue. Quelqu'un avait commencé à soulever un pavé avec un pied-de-biche. Et puis tout le monde s'y est mis. On formait une chaîne — les uns arrachaient, les autres passaient les pavés, d'autres encore les empilaient. C'est allé très vite. En deux heures, la barricade était haute comme ça. Personne n'avait attendu qu'on lui demande quoi que ce soit.

Vous avez donc participé physiquement à la construction ?

J'ai soulevé des pavés comme tout le monde. Ils sont lourds, les pavés de Paris — on ne s'en rend pas compte en temps ordinaire, on marche dessus sans y penser. Quand on les arrache, la terre est noire en dessous, elle sent l'humidité. On a aussi rentré deux charrettes abandonnées au coin de la rue, on les a renversées contre la pile de pavés. Mon fils Pierre a grimpé dessus pour poser un sac de sable en haut. Le sac pesait son âge, au moins. Il avait l'air tellement fier. Moi j'avais peur, mais je ne le montrais pas.

La peur — vous pouvez m'en parler ?

Elle ne vous lâche pas, c'est ça la vérité. On fait semblant d'être courageux, on chante même parfois pour se donner du cœur, mais au fond on guette. Le moindre bruit de moteur et tout le monde se fige. Les Allemands ont encore des blindés qui patrouillent sur les grands boulevards. On nous a dit qu'ils avaient tiré au hasard rue de Rivoli, qu'il y avait des morts. On ne sait jamais quand une colonne va déboucher sur nous. La nuit surtout, quand on monte la garde derrière les pavés, on entend des coups de feu quelque part dans Paris et on ne sait pas si c'est loin ou à deux rues. On se tait et on écoute.

Comment s'organise la garde ? Qui commande ?

Il y a un garçon, Lucien — il ne m'a pas dit son vrai nom, personne ne donne son vrai nom — qui est venu le deuxième jour avec un brassard FFI et un fusil. Il a pris les choses en main. Il nous a montré comment se placer, à qui s'adresser si on avait un blessé. Il a dressé un tableau de garde : deux heures de poste, deux heures de repos. La nuit, on est moins nombreux mais il faut tenir quand même. Les femmes montent la garde comme les hommes. J'ai passé trois heures accroupie derrière les sacs avec Mme Chabrier, la dame du quatrième, qui a soixante ans passés et qui n'a pas bronché.

Comment vous ravitaillez-vous ? Les boutiques sont-elles ouvertes ?

Certaines ouvrent le matin une heure ou deux, d'autres ne rouvriront peut-être jamais, allez savoir. M. Ferrière le boucher a apporté ce qu'il lui restait en chambre froide — des restes de tripes, des os, rien de fameux. La boulangerie du coin a fait une fournée hier matin, les gens faisaient la queue sur le trottoir en regardant par-dessus leur épaule. On mange entre les tours de garde, debout, un morceau de pain et ce qu'on a. Moi j'ai un peu de haricots secs que je mets à tremper depuis la veille. Ma voisine a ramené une marmite de soupe qu'elle a fait passer. On partage. En ce moment on partage tout sans compter, c'est curieux, les gens sont différents.

Les enfants restent-ils à l'abri ?

Les plus petits, oui, on les garde dans les cours intérieures, éloignés des fenêtres sur rue. J'ai confié ma cadette, Josette, sept ans, à la concierge qui habite en fond de cour. Mais les garçons de quinze, dix-sept ans, c'est une autre affaire. Pierre est sur la barricade depuis le premier soir. Je n'ai pas pu l'en empêcher, et à vrai dire je n'ai pas vraiment essayé. Il a l'âge qu'avaient les soldats de 14. Je le surveille du coin de l'œil. Hier il a aidé à transporter un blessé jusqu'au cabinet du Dr Masson. Il est rentré blanc comme un linge mais il n'a rien dit.

Avez-vous des nouvelles de ce qui se passe ailleurs dans Paris ?

On ramasse des bribes, rien de sûr. La radio de Londres, quand on peut l'écouter — mais il faut faire attention, il y a encore des voisins qu'on ne connaît pas bien. On dit que la Préfecture tient, que le Panthéon est aux FFI, que les gars du colonel Rol ont du mal à obtenir des armes. Hier soir un cycliste s'est arrêté en criant que les Alliés approchaient, qu'on les verrait demain. Tout le monde a applaudi. Ce matin, personne n'était là. J'ai cessé de croire aux nouvelles des cyclistes.

Des militaires alliés, des troupes françaises — en attendez-vous ?

On espère. C'est même à ça qu'on pense tout le temps. Mais personne ne sait rien de concret. Un homme qui passait — un gars bien mis, l'air de savoir des choses — m'a dit que les Américains étaient à Chartres depuis plusieurs jours. Chartres, c'est à quatre-vingt kilomètres ! Alors ils devraient être là, non ? Et pourtant non. On entend gronder au loin, la nuit, et on se dit que c'est peut-être les canons qui avancent. Mais ça gronde depuis jeudi et on attend encore. Je ne fais plus de calculs. On tient la barricade, on attend. C'est tout ce qu'on peut faire.

La trêve qui a été annoncée dimanche — qu'en avez-vous pensé ?

Je ne suis pas sûre de bien comprendre ce qu'était cette trêve. Quelqu'un nous a dit qu'un Suédois avait négocié quelque chose avec les Allemands pour qu'on puisse relever les blessés. Très bien. Mais dans la rue, la trêve, on ne l'a pas vue. Il y a eu des coups de feu le dimanche soir à deux carrefours d'ici. Et puis lundi matin c'était reparti partout. M. Ferrière dit que cette trêve, c'était une manœuvre pour gagner du temps — lui du côté des Allemands, pas du nôtre. Je ne sais pas. Je ne comprends pas la politique. Ce que je sais, c'est que nos combattants n'ont pas l'air de l'avoir acceptée, en tout cas pas tous.

Comment les gens de votre rue ont-ils changé depuis le début de l'insurrection ?

C'est difficile à expliquer. Il y en a qui étaient très discrets depuis quatre ans — on ne les voyait jamais, on ne savait pas ce qu'ils pensaient — et d'un coup ils sont sur la barricade avec un fusil et un brassard. Il y en a d'autres que je pensais bien courageux et qui ne sortent plus depuis vendredi. On ne juge pas. Mais ce qui est frappant, c'est que la méfiance a changé de camp. Pendant quatre ans on se méfiait de tout le monde, on ne savait pas qui pouvait dénoncer, qui était de l'autre côté. Maintenant c'est renversé. On parle à ses voisins. On mange ensemble. On porte les blessés. C'est une autre ville.

Y a-t-il des moments où vous doutez — où vous vous demandez si tout cela en vaut la peine ?

Le doute, c'est la nuit qu'il vient. Quand il fait noir et qu'on entend des tirs qu'on ne sait pas situer, et qu'on pense à Josette qui dort dans la loge de la concierge, et à Pierre qui est accroupi à dix mètres de moi derrière les pavés avec un vieux pistolet qu'il ne sait pas bien manier. À ce moment-là on se dit qu'on est fous. Que les Allemands ont des tanks et nous des barricades de pavés. Que ça peut très mal finir. Et puis l'aube revient, les voisins reviennent, M. Ferrière rapporte du café — vrai café, il ne sait pas d'où, ne posez pas la question — et on repart. On repart parce qu'on ne peut pas faire autrement. On est trop loin pour reculer.

Si Paris se libère dans les prochains jours — qu'espérez-vous pour la suite ?

Que mon fils rentre entier. Que ma fille puisse aller à l'école à la rentrée de septembre sans avoir peur. Que le boulanger ait de la farine. Les grandes choses, la politique, qui gouvernera, tout ça — je n'y connais rien et les gens qui prétendent tout savoir m'inspirent de la méfiance. Ce que je veux, c'est du pain, du charbon cet hiver, et plus de bruit de bottes dans la rue. Ce n'est pas grand-chose. C'est déjà énorme. Mais d'abord, il faut que ça finisse, et pour l'instant ça n'a pas fini. On est encore là. Alors on reste.

Le contexte

L'insurrection parisienne a débuté le 19 août 1944 avec l'occupation de la Préfecture de police par des policiers résistants. Depuis lors, le colonel Henri Rol-Tanguy, commandant les FFI d'Île-de-France, coordonne les combats depuis son PC souterrain de la place Denfert-Rochereau. Près de six cents barricades ont été érigées dans Paris et sa proche banlieue, notamment aux Batignolles, place Saint-Michel et dans le XIVe arrondissement.

Une trêve négociée le 20 août par le consul général de Suède Raoul Nordling, au nom d'une partie de la direction de la Résistance, a permis d'organiser l'évacuation de certains blessés. Mais sa portée demeure très contestée au sein du mouvement clandestin, et les combats n'ont jamais cessé dans plusieurs secteurs de la capitale. Depuis la nuit du 20 au 21 août, les accrochages ont repris avec intensité.

Paris souffre d'un ravitaillement sévèrement limité depuis plusieurs semaines. Les stocks de charbon, de farine et de viande sont au plus bas. La population civile, qui a passé quatre ans sous l'Occupation, vit dans une tension entre l'espoir d'une délivrance prochaine et la crainte d'une répression de la garnison allemande encore présente dans la ville.

État des informations

Cet entretien a été recueilli le 21 août 1944 au matin, au pied d'une barricade du XIVe arrondissement. Nous écrivons depuis une ville encore en armes, où la nouvelle circule par la radio de Londres, la presse clandestine et la rumeur de rue. L'issue des combats demeure entièrement ouverte.

Ce que l’on sait

  • Insurrection déclenchée le 19 août ; Préfecture de police tenue par les résistants sous Rol-Tanguy.
  • Quelque 600 barricades édifiées dans Paris et la proche banlieue depuis le 19-20 août.
  • Trêve Nordling du 20 août négociée avec la garnison allemande, contestée par une partie de la Résistance ; combats repris la nuit suivante.
  • Ravitaillement de la population sévèrement réduit ; vie quotidienne précaire pour les civils impliqués dans l'insurrection.

Ce que l’on ignore

  • Arrivée et délais d'une éventuelle colonne de secours alliée ou française : aucune confirmation dans Paris au 21 août au matin.
  • Intention réelle du commandement allemand (von Choltitz) : exécutera-t-il les ordres de destruction, capitulera-t-il, ou engagera-t-il une répression de grande ampleur ?
  • Coût humain exact de l'insurrection en cours : les pertes civiles et FFI ne sont pas encore évaluées.
  • Capacité de résistance des barricades face à un assaut blindé allemand.

Sources historiques utilisées

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Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, barricades, chiffres).

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L'insurrection (19-24 août 1944)

Dossier du Musée de la Résistance en ligne : organisation des barricades, chaînes humaines, rôle de Rol-Tanguy, instructions FFI pour la construction.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Le personnage de Marguerite Aubert est une figure de composition représentative des civils parisiens ayant participé aux barricades. Les détails de quotidien (chaînes humaines, garde alternée, ravitaillement de fortune, peur nocturne) sont reconstituées à partir des sources documentaires citées et des témoignages d'époque disponibles. Les dialogues respectent les contraintes de savoir du 21 août 1944.

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