Un chirurgien-major aux armées : “Sur ma table, il n’y a ni vainqueur ni vaincu, seulement des blessures”
Pendant que la bataille gronde encore, un chirurgien-major reçoit dans une grange transformée en ambulance les premiers blessés des deux camps. Il décrit le tri des hommes, la vitesse de l’amputation, la douleur sans remède et l’ennemie invisible qu’est la gangrène. Un entretien rare, recueilli au plus près du fer, qui ignore tout du sort des armes mais sait déjà le prix du sang.
On l’entend avant de le voir : une voix brève qui réclame de la charpie, de l’eau, une lampe que l’on rapproche. La grange où il opère a été vidée de son foin et garnie de portes posées sur des tréteaux ; c’est là, sur ces tables improvisées, que la bataille se paie. Notre interlocuteur est chirurgien-major ; il appartient à ce service de santé que l’on néglige dans les bulletins et qui pourtant décide, autant que les canons, du nombre d’hommes qui rentreront.
Il accepte de répondre entre deux blessés, sans jamais lâcher tout à fait son instrument. Ses mains sont rouges jusqu’au poignet, son tablier de cuir aussi. Il parle vite, parce que le temps lui manque, et avec une douceur inattendue, parce qu’il a appris que la peur tue parfois autant que la plaie. Autour de lui, des hommes attendent, couchés à même la paille, classés non selon leur grade ni leur drapeau, mais selon l’urgence de leur cas.
C’est cette règle qui frappe d’abord : sur sa table arrivent indifféremment des soldats français et des hommes en habit rouge ou en uniforme allemand. Il les soigne dans l’ordre où ils peuvent être sauvés, sans demander de quel côté ils ont chargé. La bataille, dehors, oppose des empires ; ici, elle se réduit à des artères qu’il faut lier et à des membres qu’il faut, trop souvent, retrancher.
Il prévient d’emblée qu’il ne sait rien de l’issue. Les blessés qu’on lui porte ne lui apprennent pas qui l’emporte : ils lui apprennent seulement où l’on s’est le plus battu. Sa science n’est pas celle des cartes ; c’est celle des corps. Et cette science-là, ce soir, n’annonce aucune victoire — seulement une longue nuit.
Un chirurgien-major du service de santé aux armées
Note de rédaction : entretien reconstruit à partir des pratiques attestées de la chirurgie militaire napoléonienne — ambulances mobiles, tri des blessés, amputations sans anesthésie. Les propos ne sont pas des citations authentifiées et ne révèlent pas l’issue de la bataille.
La bataille n’est pas finie, et vous opérez déjà. Comment décidez-vous par qui commencer ?
Par celui que je puis encore sauver, et non par celui qui crie le plus fort. C’est la règle la plus dure de mon métier et la plus nécessaire. On porte ici des hommes par dizaines ; si je m’acharnais une heure sur un cas désespéré, trois autres mourraient pendant ce temps d’une blessure que dix minutes auraient suffi à arrêter. Je regarde donc d’abord les hémorragies, les membres broyés qu’il faut retrancher vite, et je laisse à part, je l’avoue avec peine, ceux que rien ne sauvera. Trier, ce n’est pas être insensible ; c’est refuser de gaspiller le peu de temps que la guerre nous laisse.
On dit que vous soignez aussi les ennemis. Est-ce vrai, en pleine bataille ?
C’est vrai, et je n’y vois aucune grandeur, seulement du bon sens et un peu d’honneur. Un homme tombé à terre, désarmé, n’est plus l’ennemi de personne ; il est un blessé. Sur ma table, il n’y a ni vainqueur ni vaincu, seulement des blessures qui se ressemblent toutes. L’habit rouge saigne comme l’habit bleu. Je vous dirai même une chose : soigner l’ennemi blessé, c’est aussi protéger les nôtres, car la guerre se venge toujours de ceux qui achèvent les hommes à terre.
Comment les blessés vous parviennent-ils si vite du champ de bataille ?
Par les voitures d’ambulance, ces caissons légers que l’on a appris à mener jusque dans la ligne de feu pour relever les hommes avant qu’ils ne se vident de leur sang sur place. Naguère, on attendait la fin du combat pour ramasser les blessés ; ils mouraient par centaines d’avoir attendu. Aujourd’hui, on va les chercher pendant que cela tonne encore. Cela coûte des brancardiers et des chevaux, parfois sous la mitraille, mais cela rend à la vie des hommes que l’ancienne lenteur condamnait. La rapidité, dans mon art, est une forme de pitié.
Vous amputez beaucoup. N’est-ce pas une solution de désespoir ?
C’est une solution de raison, et c’est là tout le paradoxe de mon métier. Un membre traversé par un boulet, dont l’os est brisé en éclats et la chair déchirée, ne guérira pas : il pourrira, et la pourriture montera jusqu’à tuer l’homme entier. Retrancher vite, dans les premières heures, quand le blessé est encore soutenu par l’ardeur du combat, lui laisse plus de chances que d’attendre. J’ampute donc, et je le fais le plus promptement que je puis — l’affaire d’une minute, parfois moins, car chaque seconde de plus est une douleur de plus et un péril de plus.
Une minute… L’homme est-il endormi, au moins ?
Endormi ? Non. Nous n’avons rien pour cela. L’homme est éveillé, pleinement, et il sent tout. On lui donne parfois un peu d’eau-de-vie, un linge à mordre, des bras solides pour le tenir. Voilà pourquoi la vitesse n’est pas une coquetterie de chirurgien : elle est la seule miséricorde que je puisse offrir. Plus je suis prompt, moins il souffre, et plus il a de force pour survivre à l’épreuve. J’ai appris à ne pas trembler, non par dureté, mais parce qu’une main qui hésite prolonge un supplice. Ce que vous prendriez pour de la froideur est, croyez-moi, une forme âpre de compassion.
Une fois l’opération faite, le blessé est-il sauvé ?
Hélas, l’opération n’est que la première bataille ; la seconde se livre dans les jours qui suivent, et c’est la plus sournoise. Une plaie peut se mettre à suppurer, à noircir, à exhaler cette odeur que tout chirurgien reconnaît et redoute : la gangrène. Contre cet ennemi-là, nous sommes presque désarmés. Nous lavons, nous coupons plus haut quand le mal progresse, nous prions un peu. Beaucoup d’hommes survivent au fer pour mourir ensuite de la fièvre. C’est l’injustice de mon métier : on peut réussir l’amputation et perdre le patient.
D’où vient cette gangrène ? Le savez-vous ?
Je vous répondrai en honnête homme : je l’ignore. Nous observons qu’une plaie tenue propre, à l’air, dans un lieu aéré, se gâte moins qu’une plaie entassée dans une salle surchauffée où s’entassent les corps. Nous en tirons des règles que nous suivons sans en connaître la raison profonde. La médecine avance ainsi, par observation patiente, longtemps avant de comprendre. Celui qui vous dirait tenir la cause certaine de la pourriture des plaies serait un charlatan. Moi, je me contente de ce que l’expérience m’enseigne, et l’expérience me dit : de l’air, de la propreté, et de la vitesse.
Combien d’hommes pensez-vous opérer cette nuit ?
Je ne compte pas ; compter découragerait. Je sais seulement que la file ne désemplit pas et que d’autres voitures arrivent encore. Quand le combat est rude, un seul chirurgien peut retrancher des membres tout le jour et toute la nuit sans voir la paille se vider. On finit par opérer comme on marche, à demi endormi debout, les doigts qui agissent seuls. Le danger, à ce moment-là, n’est pas seulement pour le blessé : c’est la fatigue du chirurgien qui devient meurtrière. Aussi nous relayons-nous quand nous le pouvons, ce qui, cette nuit, est un luxe.
Les blessés vous parlent-ils ? Que demandent-ils ?
Ils demandent de l’eau, leur mère, et parfois si nous avons gagné. À cette dernière question, je n’ai pas de réponse, et c’est ce qui me serre le cœur. Je ne sais pas qui l’emporte là-dehors ; je sais seulement de quel côté on s’est le plus battu, à voir d’où viennent les corps. Un homme qui meurt voudrait au moins mourir vainqueur, et je ne puis lui offrir ce mensonge ni cette consolation. Je lui tiens la main, je lui dis qu’il s’est conduit en brave. C’est tout ce que la vérité me permet.
Ce que vous voyez vous permet-il de juger l’ampleur de cette bataille ?
Mieux qu’une carte, et plus cruellement. Le nombre des blessés, la nature des plaies, la part des coups de canon et des coups de sabre racontent où le choc a été le plus violent. Ce que je reçois ce soir me dit que l’on s’est battu de très près, longtemps, avec acharnement, sur un front resserré. Voilà une bataille qui ne ressemble pas à ces affaires expédiées en une heure : c’est une lutte qui s’use, qui se dispute mètre par mètre. Mais qu’on ne me fasse pas dire qui l’a gagnée. Mes tables ne savent compter que les hommes, pas les empires.
Après une telle journée, comment continue-t-on ce métier ?
On continue parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse, et parce qu’au milieu de toute cette boucherie il y a, malgré tout, des hommes que l’on rend à la vie. C’est à eux que je pense quand le découragement vient : à celui qui repartira sur une jambe de bois mais reverra ses enfants, à celui dont j’aurai arrêté l’hémorragie à temps. La gloire, on la donne aux maréchaux ; nous, nous n’avons que ces survies obscures. Elles suffisent. Maintenant, pardonnez-moi : on m’en porte un autre, et celui-là ne peut pas attendre la fin de notre entretien.
Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.
On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.
Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.
Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.
La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.
Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.
La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
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