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Un capitaine au soir du siège : « Ils sont partis »

Au soir du 8 mai, dans une ville encore pleine de fumée et de cloches, un homme de guerre de la défense d’Orléans accepte de parler. Il a vécu Saint-Loup, les Augustins, les Tourelles. Il dit la fatigue, l’étonnement, et la prudence de celui qui ne sait pas ce que demain réserve.

Notre envoyé à Orléans 8 mai 1429 9 min de lecture

Le jour tombe sur Orléans et les Anglais ont levé leur siège. Ce matin encore, leurs gens se sont rangés en bataille devant la ville, de l’autre côté, et l’on a cru qu’il faudrait en découdre une dernière fois ; puis ils ont tourné bride et pris leurs chemins. Dans les rues, on sonne, on chante, on pleure. À l’écart de la liesse, nous avons trouvé l’un des capitaines qui ont mené les assauts de la semaine. Il sort de huit jours sans presque dormir. Il parle bas, sans grands mots.

Grand entretien

Un capitaine de la défense d’Orléans, homme de guerre des compagnies du roi de Bourges

Entretien reconstitué. La figure de notre interlocuteur est composite : elle représente les hommes de guerre qui ont tenu Orléans et mené les assauts de ces derniers jours — de la trempe de La Hire ou de Xaintrailles — sans qu’aucun propos rapporté ici ne soit prêté à une personne réelle nommée. Les faits évoqués sont ceux que la rédaction a pu recouper sur le moment ; les jugements et les hésitations sont ceux d’un combattant au soir de la bataille.

Capitaine, ce matin les Anglais étaient encore en armes devant la ville. Qu’avez-vous vu, et que s’est-il passé ?

Ce que j’ai vu, c’est leur armée rangée en bataille, au nord, hors des bastilles qu’ils avaient encore. Ils nous attendaient, ou ils nous défiaient, je ne sais. Nous sommes sortis et nous nous sommes rangés aussi, face à eux, à portée. Et puis rien. Personne n’a chargé. On dit que la Pucelle a tenu qu’on ne devait pas livrer bataille un dimanche, et qu’on a fait dire une messe là, en plein champ, devant les deux armées. Quand le service fut achevé, ils s’ébranlèrent et s’en allèrent en bon ordre, sans rompre leurs rangs. Nous les avons laissés partir. Plus d’un ici l’a regretté, croyez-moi.

Vous regrettez de ne pas les avoir attaqués dans leur retraite ?

Un homme de guerre regrette toujours l’occasion qu’on lui ôte. Mais je ne dirai pas qu’on a eu tort. Ils partaient en ordre, lances baissées, ce n’étaient pas des fuyards qu’on culbute. Les frapper là, c’était risquer de tout rejouer, et nos gens sont rompus. La place est dégagée, le pont libre, les vivres peuvent entrer : voilà ce que nous voulions depuis l’automne. Le reste, c’est de l’orgueil de soudard. J’en ai ma part comme un autre, mais je sais la rentrer.

Revenons en arrière. Tout a basculé en quelques jours. Comment cela a-t-il commencé ?

Cela a commencé par Saint-Loup, voici quatre jours. C’est une de leurs bastilles, en amont, du côté de l’est. Nous sommes sortis et nous l’avons emportée d’assaut. La garnison n’était pas nombreuse, quelques centaines tout au plus, mais c’était une porte qui s’ouvrait : pour la première fois depuis longtemps, on sortait et l’on prenait au lieu de subir. Il y eut là un grand carnage et des prisonniers. Ce jour-là, j’ai senti que nos gens relevaient la tête.

Puis vous êtes passés sur l’autre rive, au sud. Pourquoi de ce côté ?

Parce que c’est là qu’est le verrou. Le pont d’Orléans court vers le sud, et à son bout les Anglais tenaient les Tourelles, deux grosses tours de pierre, et devant elles un ouvrage qu’ils avaient bâti, et plus loin un couvent, les Augustins, qu’ils avaient fortifié. Tant que cela tenait, la ville restait à demi étranglée. Nous avons donc fait passer nos gens en barques et par l’amont, pour les prendre à revers. C’était jouer gros : se mettre le fleuve dans le dos, devant des murs garnis.

Et les Augustins ?

Les Augustins, ce fut rude. Au premier mouvement, nos gens ont reculé, et il s’en est fallu de peu que tout ne se défît là, le fleuve derrière nous. C’est dans ce moment, à ce qu’on dit et que j’ai cru voir, que la Pucelle et La Hire ont fait front et ramené les fuyards à la charge. Nous avons repris pied, et l’ouvrage a fini par tomber le soir. Beaucoup d’Anglais y restèrent. C’est de ce jour, je crois, que la Pucelle revint avec une blessure au pied ; on disait qu’elle s’était mise sur un chausse-trape, ou qu’un trait l’avait touchée, je ne sais au juste.

Restaient les Tourelles. On dit que ce fut le jour le plus dur.

Ce fut le plus long et le plus sanglant. Nous avons donné dès le matin, contre le boulevard qui couvre les tours. Les échelles, les fossés, les traits qui pleuvent, le feu qu’ils nous jetaient d’en haut : tout un jour de cela, des assauts repris et repris encore. Nos gens tombaient et remontaient. J’ai vu des hommes que je connais depuis vingt ans rester au pied de ces murs. Vers le soir seulement nous avons forcé le passage, et alors ce fut leur tour de mourir.

La Pucelle aurait été blessée là aussi. Qu’en savez-vous ?

On le dit, et de plusieurs bouches. Qu’un carreau d’arbalète l’aurait atteinte au haut du corps, à l’épaule ou au-dessus, au commencement de l’assaut, et qu’on l’a portée à l’écart. Ce que chacun répète, c’est qu’elle n’est pas restée couchée : qu’elle est revenue, blessée, planter sa bannière au bord du fossé, et que c’est en la voyant reparaître que nos gens ont donné l’élan dernier. Moi j’étais à un autre endroit du front ; je rapporte ce que tous racontent ce soir. Pour le détail de la blessure, je m’en remets à ce qu’on en dira de plus sûr.

Et leur capitaine des Tourelles ? On parle d’une noyade.

Glasdale, oui, celui qui commandait là. Quand nous avons forcé, ce qui leur restait a voulu repasser vers les tours par le pont de bois qu’ils avaient jeté. Le bois a manqué sous eux, brûlé ou rompu, et ils sont tombés au fleuve, pesants de leur harnois. Glasdale était de ceux-là, à ce qu’on rapporte ; il s’est noyé là, dans la Loire, sous nos murs. C’était un rude homme et un dur adversaire. On ne crache pas sur un capitaine mort de cette façon, fût-il l’ennemi.

Parlons d’elle, justement, puisque tout le monde n’a que ce nom à la bouche. Cette fille, la Pucelle : qu’en pensez-vous, vous qui êtes du métier ?

Je vais vous parler franc, parce que vous me le demandez et que ce soir je n’ai pas le cœur à mentir. La première fois qu’on m’a dit qu’une fille en armes venait nous commander de la part du Ciel, j’ai haussé les épaules, comme tout vieux soldat. Et puis voilà huit jours qu’elle est là, et en huit jours nous avons fait ce que nous n’avions su faire en six mois. Alors je ne hausse plus les épaules. Mais de là à savoir ce qu’elle est au juste, il y a un pas que je ne franchirai pas ce soir.

Est-ce elle qui a commandé ces assauts ? En faites-vous un chef de guerre ?

Soyons justes. Le métier, c’est nous qui le faisons : le Bâtard d’Orléans, qui tient le tout depuis le haut, Gaucourt qui garde la place, La Hire, Xaintrailles, et les autres. C’est nous qui rangeons les gens, qui choisissons l’heure, qui menons les barques et les échelles. Elle n’a pas appris cela dans son village. Mais il y a une chose qu’aucun de nous ne sait faire comme elle : relever un homme qui recule. Là où elle paraît avec sa bannière, les nôtres cessent d’avoir peur. Est-ce du commandement ? Je ne sais pas le nom de cela. C’est en tout cas une force, et nous en avions besoin.

Le Ciel, ou le cœur des hommes ? Que croyez-vous, au fond ?

Vous me poussez là où je ne veux pas aller. Je vois ce que je vois : des hommes battus qui se remettent à vaincre dès qu’elle est parmi eux. Si c’est Dieu qui l’envoie, comme elle l’assure et comme beaucoup ici le tiennent pour sûr, je ne suis pas clerc pour en juger. Si ce n’est que le cœur des hommes qui remonte de la voir si hardie, eh bien c’est déjà beaucoup, car une bataille se gagne d’abord dans le ventre des soldats. Je laisse aux gens d’Église à dire le reste. Moi je garde ma prudence : on a vu des élans retomber.

Justement, après une telle journée, on vous sent peu porté au triomphe. Pourquoi ?

Parce que j’ai trop vu la guerre pour crier victoire le soir d’un beau jour. Nous avons dégagé Orléans, c’est vrai, et c’est plus que je n’espérais en mars. Mais leurs gens sont partis en bon ordre, ils n’ont pas été détruits, et ils tiennent encore des places sur la rivière, en aval et ailleurs. Un capitaine vaincu d’un jour peut revenir le mois d’après avec des renforts ; cela s’est vu cent fois. Je me défie de ce calme. Ce soir je rends grâce, et demain je remets une garde aux portes.

Que craignez-vous, au juste ?

Qu’ils se rassemblent et qu’ils reviennent. Ils ont des forces ailleurs qui n’ont pas donné ici, des capitaines de renom qui n’étaient pas tous devant nos murs. Tant qu’ils tiennent le fleuve plus bas, rien n’est clos. Je ne dis pas cela pour gâter la joie des Orléanais, qui l’ont bien méritée. Je dis seulement ce que pense un homme de guerre : une ville délivrée n’est pas une ville en sûreté. On verra dans les jours qui viennent de quel côté penche la chance.

Un dernier mot, capitaine. Cette nuit, à quoi pensez-vous ?

À ceux qui sont restés au pied des Tourelles et que nous mettrons en terre demain. À ma compagnie, qu’il faut nourrir et reposer. Et, je vous l’avoue, à cette fille de Lorraine qui dort peut-être avec sa blessure à l’épaule, et dont je ne sais toujours pas ce qu’elle est. Pour le reste, je ne sais pas ce que demain nous apporte, et je me garderai bien de le deviner. Un soldat qui prédit l’avenir n’est plus qu’un sot en fer. Bonne nuit, et que Dieu garde la ville.

Le contexte

Orléans est assiégée par les Anglais et leurs alliés bourguignons depuis l’automne 1428. La ville commande le passage de la Loire et la route du Berry, où s’est replié le parti du roi de Bourges.

La Pucelle, la fille venue de Lorraine, est entrée dans la place à la fin avril 1429. En quelques jours, les défenseurs ont repris l’offensive : Saint-Loup le 4 mai, les Augustins le 6, les Tourelles le 7.

Le commandement militaire demeure aux mains des capitaines : Jean, bâtard d’Orléans dit le Bâtard, Raoul de Gaucourt gouverneur de la place, Étienne de Vignolles dit La Hire, Poton de Xaintrailles.

État des informations

Recueilli au soir du 8 mai 1429, dans Orléans délivrée. Notre interlocuteur tient pour sûrs la prise des bastilles et le départ des Anglais ; il donne pour rapporté, et non pour avéré, le détail des blessures de la Pucelle, sa part dans les assauts et la noyade de Glasdale, et il ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Les bastilles de Saint-Loup (4 mai), des Augustins (6 mai) et l’ouvrage des Tourelles (7 mai) ont été emportés par les gens du roi de Bourges.
  • Au matin du 8 mai, les Anglais se sont rangés en bataille devant Orléans, aucun combat n’a eu lieu, puis ils ont levé le siège et se sont retirés en bon ordre.
  • Le passage du pont et l’approvisionnement de la ville sont rétablis.

Ce que l’on ignore

  • La suite des opérations : on ignore si les Anglais se rassembleront pour revenir, et de quel côté penchera la guerre.
  • La nature exacte de la blessure de la Pucelle aux Tourelles (épaule ou haut du corps, par carreau d’arbalète) reste rapportée de plusieurs bouches, sans relevé sûr.
  • Le sort précis du capitaine Glasdale et des hommes tombés au fleuve n’est connu que par les récits des assaillants.

Sources historiques utilisées

secondary

Jeanne d’Arc — Wikipédia

Origine, départ de Vaucouleurs, réception à Chinon, examen de Poitiers, présence au siège d’Orléans.

primary

Journal du siège d’Orléans

Chronique au jour le jour du siège, côté assiégé ; témoignage partial et de rédaction un peu postérieure, à manier avec prudence.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps du siège ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

4 commentaires
VieilleLance 8 mai 1429, à la nuit

« Ils sont partis. » Deux mots d’un homme qui a donné toute la journée sur les Tourelles et qui n’en dit pas plus. Voilà un entretien qui sonne juste. Les vrais soldats parlent court quand ils sont las et contents.

👍 76 · 🚩 1
AuPrixDuBoisseau 9 mai 1429, au matin

Ce qu’il dit des morts de la journée, de part et d’autre, m’a serré le cœur au milieu de la joie. On a gagné, oui, mais des mères pleurent ce matin des deux côtés de la Loire. Qu’on n’oublie pas de prier aussi pour eux.

👍 68 · 🚩 2
PourLeGentilDauphin 9 mai 1429, à midi

Honneur aux capitaines et aux hommes d’armes qui ont forcé les Tourelles, et honneur à la Pucelle qui est revenue blessée dans le rang. Voilà ce qu’on obtient quand la ville, les soldats et le Ciel tirent enfin ensemble. À Meung, maintenant !

👍 71 · 🚩 3
MaistreEnDivinité 9 mai 1429, à vêpres

J’aime que ce capitaine ne se paie pas de merveilleux et parle de son métier : le passage, les barques, l’assaut, la fatigue. On saura mieux ce qui s’est vraiment passé par dix hommes comme lui que par cent qui n’y étaient pas. Qu’on garde ces témoignages : ils vaudront plus que les légendes qu’on brode déjà.

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