Dans le parc à canons de maître Bureau : « On a calé les pièces, et on a attendu »
Il sert les bouches à feu du roi depuis des années, de siège en siège, sous la main de Jean et de Gaspard Bureau. Manœuvrier du grand parc d'artillerie qui battait le retranchement devant Castillon, il était à sa pièce le matin du 17 de ce mois, quand les gens de Talbot sont venus se jeter sur le fossé. Il parle de son ouvrage : ranger les bombardes, caler les couleuvrines, bourrer la poudre, attendre — puis tirer.
On le trouve assis sur l'affût d'une couleuvrine, un chiffon gras à la main, à frotter la lumière d'une pièce comme un valet panse un cheval. C'est un homme sec, les mains noircies jusqu'à l'os, l'oreille à demi sourde — « le métier », dit-il en haussant l'épaule. Il n'est ni chevalier ni capitaine : un manœuvrier, de ceux que maître Bureau mène par centaines, qui rangent les bouches à feu, les calent, les chargent et les tirent. Il a servi devant bien des murailles ; jamais, dit-il, il n'a vu une matinée comme celle du 17. Il parle de son ouvrage, pas de gloire : la gloire, il la laisse à ceux qui montent à cheval.
Un manœuvrier du parc d'artillerie du roi, servant sous Jean et Gaspard Bureau (il a requis qu'on tût son nom)
Entretien reconstitué. Le grand parc d'artillerie du roi devant Castillon, conduit par Jean Bureau, maître de l'artillerie, et son frère Gaspard, est bien réel, de même que les centaines de pièces et de manœuvriers qui le servaient ; mais aucun verbatim d'un de ces canonniers n'est conservé. Les propos rapportés ici sont une reconstitution éditoriale : un personnage composite, fidèle à la condition, au langage et au savoir-faire d'un homme de l'artillerie du roi en ce milieu de siècle. Aucune phrase précise n'est garantie de sa bouche ; seuls les faits techniques et le déroulé évoqués ont été recoupés.
Vous servez l'artillerie du roi. Qu'est-ce au juste que votre besogne, à vous, manœuvrier ?
Tout ce qui n'est pas tirer noblement et tout ce qui fait que l'on tire. Nous sommes les bras de la pièce. Il faut l'amener à pied d'œuvre — et croyez-moi, une grosse bombarde, ça ne court pas les chemins : il y faut des bœufs, des rouliers, des madriers pour passer les fondrières, et trente bras pour la remettre droite quand elle verse. Une fois sur place, il faut la coucher sur son lit de bois, la caler à la pierre et au coin de chêne pour qu'elle ne recule pas au coup et ne se déchausse pas, lui creuser sa fosse derrière pour encaisser le recul. Puis charger, bourrer, pointer, mettre le feu, écouvillonner, recharger. Maître Bureau range les pièces et choisit le terrain ; nous, nous les faisons parler. C'est un métier de manœuvre et de patience, pas un métier de panache.
Vous parlez de bombardes, de couleuvrines. Toutes ces bouches à feu ne se valent pas ?
Non pas, et c'est tout l'art de bien les marier. La bombarde, c'est la grosse mère : une masse de métal qui crache une pierre grosse comme une tête d'homme, faite pour défoncer un mur. Elle est lourde, lente, on la charge par la gueule, et entre deux coups un homme a le temps de dire ses patenôtres. Le veuglaire, lui, est plus maniable : sa chambre se retire par-derrière, on la rebourre à part et on la remet en place, si bien qu'on tire plus dru. Et puis la couleuvrine, longue et mince, qui ne jette pas la grosse pierre mais qui pousse loin et droit son boulet de plomb ou de fonte : celle-là, on la pointe sur un homme, sur un cheval, et elle l'atteint. Ajoutez les serpentines, les menues pièces qui crachent la mitraille de près. Chacune sa tâche. Qui n'a que des grosses bombardes prend une muraille mais manque l'homme ; qui sait mêler les calibres bat le mur et fauche la troupe.
Comment charge-t-on une de ces pièces ? On dit que c'est long.
Long, oui, et qui se presse se tue. Prenez une couleuvrine. D'abord on l'écouvillonne, on racle l'âme du dernier coup, car il y reste de la braise et du résidu, et une braise sous la poudre neuve, c'est l'homme parti en morceaux. Puis on mesure la charge de poudre — pas à la louche, à la mesure, car trop peu et le coup mollit, trop et la pièce éclate. On bourre par-dessus avec du foin ou de l'étoupe, bien tassé au refouloir. On descend le boulet, on rebourre. Et seulement alors on amorce la lumière, ce petit trou sur le dessus, avec de la poudre fine. À la grosse bombarde, tout cela prend le quart d'une heure et davantage. Voilà pourquoi chaque coup compte, et pourquoi on ne tire pas à l'aveugle : une pièce qui parle trop tôt ou trop pour rien, c'est un coup perdu qu'on n'aura pas quand il faudra.
Et le danger ? On rapporte que ces pièces tuent parfois leurs propres servants.
Elles tuent, oui, et je ne vous mentirai pas. Une pièce mal coulée, ou trop chargée, ou fendue d'une fêlure qu'on n'a pas vue, elle vous crève comme un fruit pourri et envoie le métal dans la figure de ceux qui la servent. J'ai vu des hommes fauchés par leur propre bombarde, j'en ai vu d'aveuglés par le retour de flamme à la lumière. Aussi un bon canonnier connaît sa pièce comme un charretier son cheval : il la tâte, il l'écoute, il sait quand elle chauffe trop et qu'il faut la laisser souffler, car une pièce trop chaude éclate. On ne se tient jamais derrière la gueule, jamais dans l'axe du recul. Le danger fait partie du métier ; on apprend à danser avec, ou on n'apprend rien du tout.
La poudre, justement. Comment la garde-t-on bonne, par un temps d'été comme celui-ci ?
La poudre, c'est notre souci de tous les jours et de toutes les nuits. Elle craint l'eau comme le chat la rivière : qu'elle prenne l'humide, et elle se motte, elle s'éteint, elle ne porte plus. Une nuit de pluie, un brouillard de rivière, et le matin votre charge fait long feu — la pièce tousse au lieu de tonner. Aussi on la tient à couvert, en tonneaux bien fermés, sur des claies pour qu'elle ne touche pas la terre, et on la remue, on la sèche au soleil quand on peut, on la regarde avant chaque coup. Devant Castillon, le temps nous a servis : il faisait sec, la poudre était bonne et vive. Une poudre vive, c'est la moitié de l'ouvrage ; le reste, c'est la main qui la sert.
Parlons du retranchement. On dit le parc du roi protégé comme une place. Qu'aviez-vous fait du terrain ?
C'est là tout le génie de maître Bureau, et je n'ai pas honte de le dire, moi qui ai pioché à le faire. Nous n'avons pas planté nos pièces au hasard dans un pré, à découvert, où le premier homme d'armes vient vous les enclouer. Nous avons creusé. Un fossé tout du long, profond, large, avec la terre rejetée en talus par-dessus, et sur le talus une palissade de gros pieux et de fascines. Derrière, nos pièces, à l'abri, ne montrant que leur gueule. Des jours de pioche et de pelle pour des centaines d'hommes. Quand l'Anglais est arrivé, il a trouvé non pas un camp, mais un mur de terre hérissé de bouches à feu.
Pourquoi ce tracé qui serpente, dit-on, au lieu d'une ligne droite ?
Ah, vous touchez le fin du fin. Une palissade toute droite, elle ne bat l'ennemi que de face : il vient sur vous, vous lui tirez dans le nez, soit, mais celui qui longe votre fossé, vous ne pouvez le prendre. Maître Bureau a fait le retranchement en lignes brisées, en redents, qui avancent et reculent comme les dents d'une scie. De la sorte, quand l'ennemi se présente devant un pan, les pièces du pan voisin, qui font angle, le prennent de côté, par le travers — d'enfilade, comme nous disons. Le malheureux qui charge un endroit reçoit le feu de trois côtés à la fois. Il ne sait plus d'où on le tue. C'est de la besogne de géomètre autant que de canonnier, et c'est elle qui a tout fait.
Combien de pièces aviez-vous, et combien d'hommes pour les servir ?
Beaucoup. Plus que je n'en ai jamais vu rassemblées, et je traîne dans les parcs depuis longtemps. Des grosses, des moyennes, des menues, par dizaines et par dizaines, tout le long du retranchement, l'une à côté de l'autre comme les arbres d'un verger. Et pour les servir, nous étions une foule : maître Bureau mène ses manœuvriers par centaines, sans compter les pionniers, les charpentiers, les forgerons, les rouliers. Tout un peuple de la poudre. Vous demandez le compte juste ? Je ne saurais vous le dire au boulet près ; je sais ma pièce et celles de mes voisins, le reste se perd à l'œil le long du fossé. Mais c'était un mur de feu, voilà ce que c'était.
Avant l'assaut, comment se passe l'attente ? On vous dit prêts depuis l'aube.
L'attente, c'est le plus dur, plus dur que le coup. On charge les pièces, on les pointe sur le terrain devant le fossé — là où l'on sait que l'autre devra passer s'il vient — et puis on attend, le boutefeu à la main, la mèche fumante. On ne quitte plus sa pièce. On regarde la poussière au loin, on tend l'oreille. Les capitaines vont et viennent. On répète les gestes dans sa tête : écouvillon, charge, bourre, boulet, feu. On vérifie dix fois la lumière, on tâte la poudre. Et l'on attend que le mouvement se montre. Ce matin-là, on nous a dit que l'Anglais venait, et qu'il venait vite. Alors chacun s'est tu, la main sur sa pièce, l'œil sur le devant du fossé.
Puis les gens de Talbot sont venus. Racontez ce que vous avez vu de votre pièce.
Ils sont venus tout droit, à grand bruit, criant leur cri, droit sur la barrière, comme s'ils croyaient nous trouver en train de plier bagage. Ils sont arrivés serrés, en masse, jusqu'au bord du fossé. Et là, le mot a couru le long de la ligne, et nous avons mis le feu. Toutes les bouches ensemble, ou presque. Je n'ai pas entendu mon propre coup, tant le fracas était grand — un seul tonnerre, et un nuage de fumée à n'y plus voir son voisin. Quand la fumée s'est ouverte, le devant du fossé était un abattis d'hommes et de chevaux. Et eux, au lieu de reculer, ils sont revenus. Une autre vague, et nous avions rechargé, et nous avons retiré. Et encore. Et encore.
Vous tiriez donc sans relâche ? Mais vous disiez le rechargement si lent.
Lent à une pièce, oui. Mais quand vous en avez des dizaines en ligne, pendant que l'une recharge, sa voisine tire, et la suivante, et celle d'après. Le feu ne s'arrête jamais le long du fossé : il court de pièce en pièce. Et le retranchement faisait son office : ceux qui se pressaient contre un pan, les pièces d'à côté les fauchaient de flanc. Ils tombaient par tas devant nous, et plus ils s'entêtaient, plus ils s'amassaient, et plus nous avions de quoi tirer dans le tas. Nous, à l'abri du talus, nous travaillions comme à l'ouvrage : écouvillon, charge, feu ; écouvillon, charge, feu. Les mains brûlées, sourds, la gorge pleine de fumée. Ce n'était plus une bataille pour nous, c'était de la besogne. Une terrible besogne.
Et leur chef, le vieux Talbot ? On le dit tombé devant vos pièces.
On le dit, et je le crois, mais je ne l'ai pas vu de mes yeux tomber, et je me garderai de vous mentir là-dessus. Du fond de la fumée, on ne reconnaît pas un seigneur d'un valet : on voit des formes qui chargent et des formes qui tombent. On rapporte qu'un boulet a tué son cheval sous lui et qu'il est resté pris dessous, et qu'on l'a achevé là. Si c'est la couleuvrine qui a abattu sa monture, alors c'est l'ouvrage d'une de ces pièces que je sers, et je n'en tire ni honte ni fierté particulière : il était dans le champ de nos feux comme les autres. Ce que je sais de sûr, c'est qu'après un moment, ils ont cessé de revenir, et qu'ils ont commencé à fuir vers la rivière. Le reste, demandez-le aux gens d'armes qui leur ont couru sus.
Quand tout fut fini, qu'avez-vous éprouvé, vous, à votre pièce ?
Rien, sur le moment. On est vidé. Les oreilles sifflent, les mains tremblent, on a la bouche pleine de salpêtre, et l'on regarde sans bien comprendre ce qu'on a fait. C'est après, quand la fumée tombe et qu'on voit le devant du fossé, qu'on a un creux à l'estomac. Tant d'hommes. Puis on revient à la pièce, parce que c'est le métier : on l'écouvillonne, on la laisse refroidir, on tâte les fêlures, on couvre la poudre. Une bonne pièce bien servie, c'est tout ce qu'un homme comme moi peut offrir au roi, et celle-là a bien servi. Je ne vous dirai pas que je suis fier d'avoir fait tomber tant de monde ; mais d'avoir bien tenu ma pièce et bien fait mon ouvrage, oui, cela, j'en réponds.
Un dernier mot. Que ferez-vous demain ?
Ce qu'on fait toujours après un coup : remettre le parc en état. Vérifier chaque pièce, refaire les affûts rompus, sécher la poudre, recompter les boulets, ferrer ce qui doit l'être. Une artillerie, ça s'entretient comme un troupeau, sans cesse, ou elle vous lâche au mauvais moment. Et puis attendre les ordres de maître Bureau. Là où il portera ses pièces, nous irons les caler et les servir. Où cela ? Je n'en sais rien, et ce n'est pas à un manœuvrier d'en juger. Mon affaire à moi, c'est que la poudre soit sèche et la pièce droite. Le reste regarde le roi et ses capitaines. Moi, je sers le canon ; c'est déjà toute une vie d'homme.