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Un échevin d’Orléans : « Nous tenons, mais le pont est coupé »

Depuis l’hôtel de ville, un magistrat de la cité nous reçoit entre deux séances de délibération. La poudre, les gages des hommes d’armes, les vivres, les faubourgs qu’on jette à bas : il dit le quotidien d’une ville qui s’organise pour durer, l’arche du pont rompue la séparant désormais de la rive du midi tenue par l’ennemi.

Notre envoyé à Orléans 12 novembre 1428 9 min de lecture

L’hôtel de ville d’Orléans ne désemplit pas. On y compte la poudre par livres, on y arrête les gages d’un guetteur, on y décide quelle maison du faubourg sera jetée à bas avant que l’Anglais n’en fasse un abri. C’est là que nous avons rencontré l’un des magistrats de la cité, un échevin que ses affaires retiennent dans la ville depuis que l’ost ennemi s’est installé sur la rive du midi.

Il parle bas, d’une voix de marchand habitué aux comptes, et ne cache ni l’inquiétude ni la résolution. Voici ses propos, recueillis ce 12 novembre.

Grand entretien

Un échevin d’Orléans, magistrat de la ville (figure représentative ; entretien reconstitué)

Cet entretien est une reconstitution. L’échevin qui parle ici est une figure composite, fidèle à la condition des magistrats municipaux d’Orléans en cet automne 1428, mais ce n’est pas une personne réelle nommée : aucun mot attesté n’est prêté à un individu identifiable. Ses propos sont composés d’après les comptes et délibérations de la ville et le Journal du siège, pour donner voix à ce que vivaient et décidaient alors les bourgeois chargés de la défense.

Où en est la ville, depuis que l’ennemi a pris pied de l’autre côté du fleuve ?

Nous tenons. Que cela soit dit avant tout le reste : les murs sont garnis, les portes gardées, et nul n’a parlé de rendre la cité. Mais je ne vous mentirai pas, le pont est coupé. On a rompu l’une des arches, du côté des Tourelles, sitôt que ce boulevard est tombé aux mains des Anglais, le mois passé. Tant que ce passage tenait, nous étions ouverts sur la Sologne et sur tout le pays du midi. À présent le fleuve nous garde d’un côté, et nous enferme de l’autre. Tout ce qui nous vient, nous vient désormais par la rive du nord, par la Beauce, et par les bateaux que l’on peut encore faire passer.

Pourquoi avoir vous-mêmes brisé cette arche, qui était votre passage ?

Parce qu’il valait mieux la rompre que la laisser à l’ennemi. Une fois les Tourelles perdues, ce pont n’était plus une porte pour nous, c’était une porte pour eux, droit dans la ville. On a fait le même calcul pour le couvent qui se tenait près de la tête du pont, du côté sud : on l’a jeté à bas, car l’Anglais s’y fût logé à couvert, sous nos murs. C’est un crève-cœur de défaire de ses mains ce que l’on a mis des années à bâtir. Mais en guerre on ne garde pas ce que l’on ne peut défendre : on le rend inutile à l’autre.

On dit que vous abattez aussi les faubourgs tout autour de la ville ?

On y travaille. Le gouverneur, messire Raoul de Gaucourt, l’a résolu avec nous, et l’ouvrage a commencé ces jours derniers. Tout ce qui se tient hors les murs et qui pourrait servir d’abri ou de retranchement à l’assiégeant, maisons, granges, églises des faubourgs, doit être mis à terre. C’est un grand dégât et un grand chagrin pour ceux qui y avaient leur bien. On abat des églises qu’on avait relévées à grands frais voilà peu d’années. Mais une masure laissée debout, c’est un mur derrière lequel l’Anglais s’approche à l’abri de nos traits. Mieux vaut le champ rase autour de l’enceinte : l’ennemi y est à découvert, et nos couleuvrines le voient venir.

Justement, vos couleuvrines. Elles ont déjà fait parler d’elles ?

La ville a de bonnes pièces à poudre, et de bons canonniers pour les servir. Nos maîtres couleuvriniers tirent depuis les tours et depuis les remparts, et ils ne perdent pas leur poudre. On dit — et plusieurs ici l’affirment — que c’est un trait parti de la tour Notre-Dame, sur le pont, qui a frappé le grand chef anglais venu reconnaître les Tourelles. Je vous le rapporte comme on me l’a rapporté. Ce que je sais de science certaine, c’est que ces pièces coûtent cher à nourrir : la poudre, le salpêtre, le plomb et la pierre des boulets, tout cela passe par les comptes de la ville, et tout cela s’épuise vite.

Ce chef anglais frappé aux Tourelles, le comte de Salisbury… le tient-on pour mort ?

On le dit mort, et beaucoup ici s’en réjouissent tout bas, car c’était leur capitaine le plus redouté, celui qui avait mené toute cette guerre sur la Loire. Mais je me garderai de vous donner un jour certain. On l’a frappé à la fenêtre des Tourelles voilà quelques semaines, on l’a emporté blessé à Meung-sur-Loire, et c’est de là que nous est venue la nouvelle de sa fin. Les uns la disent d’un jour, les autres d’un autre. En temps de siège, les nouvelles passent le fleuve déformées. Je tiens pour sûr qu’il a été frappé ; pour le reste, j’attends d’en savoir plus.

Et à sa place, qui commande à présent l’ost qui vous assiège ?

Un autre grand seigneur d’Angleterre a pris la conduite de leurs gens, à ce qu’on nous rapporte par les guetteurs et par ceux qui passent. Le comte de Suffolk, dit-on. Mais ne me demandez pas leur nombre exact, je ne vous le donnerai pas : on parle de plusieurs milliers d’hommes d’armes et d’archers, répartis dans leurs bastilles autour de nous. Les chiffres qui courent sont enflés par la peur des uns et par la jactance des autres. Ce que nous voyons de nos murs, ce sont des ouvrages de terre et de bois qu’ils élèvent peu à peu, surtout du côté du midi et de l’ouest.

Comment la ville paie-t-elle tous ces hommes d’armes et tous ces ouvrages ?

C’est là mon souci de chaque jour, et celui de mes collègues du conseil. Les hommes d’armes et les arbalétriers que la ville retient veulent leurs gages, et ils ont raison : un soldat mal payé déserte ou pille. Les guetteurs des tours sont gagés au mois. Les maçons, les charpentiers, les manouvriers qui réparent les murs et abattent les faubourgs, tout cela se paie. Nous y mettons les deniers de la ville, les tailles, les emprunts que nous faisons aux plus riches bourgeois. On tient compte de chaque livre dans les registres, car il faudra rendre raison de tout. Je vous l’avoue : l’argent fond plus vite que la poudre.

Et les vivres ? La ville a-t-elle de quoi tenir ?

Pour l’heure, oui, et c’est grâce à Dieu et à la prudence. Dès avant que l’ennemi ne ferme ses ouvrages, on a fait rentrer du blé, du vin, du bétail dans les murs, et l’on a fait entrer les bestiaux que l’on pouvait sauver des champs. Le blocus n’est pas encore si serré qu’on ne puisse faire passer quelques convois par le nord, du côté de la Beauce, et des bateaux par le fleuve quand l’occasion s’offre. Mais une ville pleine d’hommes d’armes et de gens des faubourgs réfugiés dedans, cela mange beaucoup. Nous surveillons les greniers et les prix, pour qu’on n’ait pas, en plus de l’Anglais, la famine et l’émeute du pain.

Les habitants des faubourgs dont vous abattez les maisons, comment l’ont-ils pris ?

Avec douleur, comment voulez-vous qu’ils le prissent. On défait le toit sous lequel ils sont nés. Mais la plupart comprennent, car ils savent ce qu’une maison laissée debout vaudrait à l’ennemi. On les a recueillis dans les murs, on leur cherche un gîte, et le conseil veille à ce qu’ils ne soient pas tout à fait abandonnés. C’est aussi cela, tenir une ville : non pas seulement garnir les remparts, mais empêcher que le désespoir n’entre par-dedans quand l’ennemi ne peut entrer par-dehors.

Quel est l’état des esprits, dans la cité ?

Mêlé, je serai franc. Il y a la crainte— on serait fou de ne pas craindre, avec l’Anglais campé sous nos murs et le pont coupé. Mais il y a aussi une grande résolution. Orléans n’est pas une ville qui se rend aisément. Les capitaines du roi sont dans nos murs avec leurs gens, et les bourgeois montent la garde aux remparts comme les soldats. On prie beaucoup dans les églises qui nous restent. On guette aussi vers le nord, vers le pays du roi de Bourges, en espérant le secours.

Ce secours, l’attendez-vous prochain ?

Nous l’espérons, sans savoir le jour ni l’heure. La cité a dépêché des messages à messeigneurs les capitaines et à la cour, pour demander gens d’armes, argent et vivres. On nous fait dire que l’on ne nous abandonnera pas. Mais entre la promesse et l’armée qui paraît, il y a le pays à traverser, l’hiver qui vient, et les coffres du roi qui ne sont pas pleins. Je ne vous promettrai donc rien que je ne sache. Je vous dirai seulement que nous nous préparons à tenir longtemps, par nos seules forces s’il le faut.

Si l’on vous demandait, en un mot, comment se porte Orléans en ce mois de novembre ?

Je dirais : blessée, mais debout. Le pont est rompu, les faubourgs tombent, l’ennemi est là, et l’argent s’en va. Mais les murs tiennent, les canonniers veillent, les greniers ne sont pas vides, et le cœur de la cité n’a pas plié. Demandez-moi cela dans un mois, et je vous répondrai selon ce que Dieu aura voulu. Pour aujourd’hui, nous tenons.

Le contexte

Les Anglais et leurs alliés bourguignons assiègent Orléans, place du parti du roi de Bourges commandée par le gouverneur Raoul de Gaucourt, depuis le mois d’octobre 1428.

Le boulevard des Tourelles, qui commandait la tête sud du pont sur la Loire, est tombé aux mains des assiégeants le 24 octobre ; les Orléanais ont aussitôt rompu une arche du pont et abattu le couvent voisin de sa tête méridionale.

La ville organise sa défense aux frais de la municipalité : gages des hommes d’armes et des guetteurs, achat de poudre, entretien des couleuvrines et des remparts, le tout porté aux comptes de la ville.

État des informations

Entretien recueilli à Orléans le 12 novembre 1428. Il ne dit que ce que la ville peut alors savoir ou craindre : la mort de Salisbury y est donnée comme rapportée, sans jour ferme, les effectifs ennemis en fourchette, et l’issue du siège demeure entièrement ouverte.

Ce que l’on sait

  • Le boulevard des Tourelles, à la tête sud du pont, est aux mains des Anglais ; les Orléanais ont rompu une arche du pont et détruit le couvent proche de sa tête méridionale.
  • La ville, sous l’autorité du gouverneur Raoul de Gaucourt et de son conseil de bourgeois, a entrepris d’abattre les faubourgs et bâtiments hors les murs susceptibles d’abriter l’assiégeant.
  • La cité dispose d’artillerie à poudre (couleuvrines, canons) servie par des maîtres canonniers, tirant depuis les tours et remparts ; on dit qu’un trait parti de la tour Notre-Dame a frappé le chef anglais aux Tourelles.
  • La défense est financée par la ville : gages des soldats et guetteurs, salaires des ouvriers, achats de poudre et de munitions, tailles et emprunts aux bourgeois.

Ce que l’on ignore

  • Le jour exact de la mort du comte de Salisbury, dit emporté blessé à Meung-sur-Loire— les nouvelles divergent, on ne tient pour sûr que sa blessure.
  • Le nombre réel des assiégeants, donné en « plusieurs milliers » sans certitude, les chiffres qui courent étant enflés.
  • La date, la force et même la venue d’un secours du parti du roi de Bourges, espéré mais non assuré.
  • La durée que la ville pourra tenir avec ses vivres et ses deniers.

Sources historiques utilisées

primary

Journal du siège d’Orléans

Chronique au jour le jour du siège, côté assiégé ; témoignage partial et de rédaction un peu postérieure, à manier avec prudence.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps du siège ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

Les lecteurs réagissent

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Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

4 commentaires
AuPrixDuBoisseau 12 novembre 1428, à vêpres

Voilà un échevin qui parle vrai, pour une fois : « nous tenons, mais le pont est coupé ». C’est toute notre vie en cinq mots. On tient, et on ne passe plus.

👍 62 · 🚩 1
PourLeGentilDauphin 12 novembre 1428, à la nuit

Grand honneur aux échevins et à messire de Gaucourt, qui n’ont pas parlé de se rendre une seule fois. Voilà des hommes. La ville a de la chance de les avoir.

👍 51 · 🚩 2
VieilleLance 13 novembre 1428, au matin

Qu’il dise plutôt combien de bombardes et combien de sacs de poudre il lui reste, ce serait plus utile que les belles paroles. Un pont coupé se garde ; un magasin vide ne se défend pas.

👍 44 · 🚩 3
AmiDeLaPaix 13 novembre 1428, à midi

Un homme sage traiterait pendant qu’il tient encore quelque chose à offrir, plutôt que d’attendre la famine pour ouvrir les portes. On l’a vu ailleurs.

👍 5 · 🚩 33

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