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Un bourgeois de Bordeaux entre deux rois

Huit jours après l'entrée des gens du roi de France dans Bordeaux, un marchand de vin de la ville, naguère sujet du roi d'Angleterre comme l'avaient été son père et le père de son père, reçoit notre envoyé dans sa maison du port. Entre soulagement d'en avoir fini avec la faim du siège et crainte de ce que vaudra le nouveau maître, il parle d'une cité qui a changé de roi deux fois en deux ans et ne sait plus très bien à qui elle est.

Notre envoyé en Guyenne 26 octobre 1453, 10h00 12 min de lecture

On le trouve dans sa maison de pierre, à deux pas du port, là où les chalands déchargeaient naguère les futailles que l'on roulait jusqu'aux nefs anglaises. La cour est vide, les barriques rangées contre le mur, et lui parle à voix mesurée, en homme qui sait que les murs ont des oreilles et que les maîtres ont changé. Ni vainqueur ni vaincu : un bourgeois qui compte ses pertes et ses chances, et regarde par la fenêtre les gens du roi de France passer dans sa rue.

Grand entretien

Un bourgeois de Bordeaux, marchand de vin et membre de la jurade (figure composite, non nommée)

Entretien reconstitué. Notre interlocuteur n'est pas une personne réelle nommée : c'est une figure composite, assemblée à partir de ce que l'on sait de la condition des bourgeois marchands de Bordeaux en cet automne 1453 — leur négoce du vin avec l'Angleterre, leurs franchises, leur partage entre les deux rois. Aucune phrase n'est le verbatim attesté d'un Bordelais nommé ; les paroles rapportées ici sont une reconstitution éditoriale, fidèle à la situation, aux intérêts et au langage d'un notable de la ville. Seuls les faits évoqués — redditions, siège, conditions de l'accord — ont été recoupés sur les sources.

Voici huit jours que les gens du roi de France sont entrés dans Bordeaux. Comment a-t-on vécu cette journée, ici ?

En silence, pour la plupart. Je ne vous dirai pas qu'on a pleuré, ni qu'on a crié de joie : on a regardé passer les bannières, et chacun pensait à ses affaires. Quand on a eu si faim, voir la fin du siège, c'est déjà beaucoup ; les vivres ne montaient plus, les malades se comptaient par maisons entières, et un homme affamé ne fait pas le difficile sur le roi qui lui rouvre les portes. Mais ne croyez pas que la ville soit en liesse. On a ouvert parce qu'il fallait ouvrir, après l'accord passé à Montferrand. Le roi est entré ; nous l'avons reçu comme on reçoit celui qu'on ne peut plus tenir dehors. Ce n'est pas la même chose que de l'avoir appelé.

Vous parlez de cet accord. Que vous a-t-on accordé, et que vous a-t-on ôté ?

On nous a laissé la vie et les biens, et c'est l'essentiel quand une ville rend ses armes : il y a deux ans de cela, à pareille saison, on craignait le sac et le pillage, et nous n'avons eu ni l'un ni l'autre. Mais le reste est lourd. La ville doit payer cent mille écus — cent mille, entendez-vous ? — pour avoir, dit-on, rappelé l'Anglais l'an passé. On a livré douze des nôtres en otages avant l'entrée du roi, pris parmi les meilleures maisons, pour répondre du reste. Et l'on parle d'une vingtaine de bourgeois qui devront quitter la ville et n'y plus rentrer. Quant à nos franchises, à nos coutumes, à la manière dont nous nous gouvernions par notre jurade — de cela, on nous fait de belles promesses, mais le roi entend nommer lui-même qui tiendra la ville. Nous verrons ce que valent les promesses.

Cent mille écus, c'est le prix d'avoir rappelé Talbot l'an passé. Le regrettez-vous, ce rappel ?

Voilà une question qu'il vaut mieux ne pas poser trop fort dans les rues aujourd'hui. Je vous répondrai en marchand. L'an passé, beaucoup ici ont ouvert les portes au comte de Shrewsbury de grand cœur, et je ne vous mentirai pas en disant que je n'étais pas du nombre de ceux qui s'en réjouissaient. Nous l'avons reçu en libérateur, avec ses gens débarqués vers Lesparre ; on a sonné les cloches. Pourquoi ? Parce qu'à peine soumis au roi de France, on nous avait déjà parlé d'impôts nouveaux que nous n'avions jamais connus. Un Bordelais ne supporte pas qu'on touche à sa bourse. Aujourd'hui, voyez où nous en sommes : la ville ruinée, des morts à Castillon, cent mille écus à payer. Le regretter ? Disons que nous avons joué, et que nous avons perdu cette fois-ci.

Pourquoi des marchands comme vous tenaient-ils tant au roi d'Angleterre ? Il est si loin, par-delà la mer.

C'est justement parce qu'il est loin qu'il nous convenait. Un roi par-delà la mer ne vient pas fourrer son nez dans nos affaires tous les matins ; il nous laissait nos franchises, nos coutumes, le gouvernement de nos jurats, et il ne nous chargeait pas d'aides ni de tailles comme on en lève, dit-on, dans le royaume de France. Mais surtout — et c'est ici le fond de tout — c'est l'Angleterre qui boit notre vin. Depuis le temps de nos pères et des pères de nos pères, depuis que la duchesse Aliénor porta la Guyenne au roi d'Angleterre, nos clairets descendent la Garonne et passent la mer pour les tables de Londres et de Bristol. Trois cents ans que cela dure. Le roi d'Angleterre, c'est le roi de notre négoce. Le roi de France, lui, n'a pas soif de notre vin de la même façon.

Ce commerce du vin, justement : qu'en sera-t-il maintenant que vous êtes au roi de France ?

C'est là toute mon inquiétude, et celle de tous ceux qui vivent du fleuve et de la cuve. Notre fortune tenait à un fil : nos vendanges contre les laines, les draps et les blés d'Angleterre, et les nefs qui montaient chaque automne par dizaines chercher la récolte. Si le roi de France et le roi d'Angleterre demeurent en guerre — et qui dira qu'ils ne le demeurent pas ? —, que deviendra ce trafic ? Verra-t-on encore les nefs anglaises remonter la Gironde ? Et l'on me dit déjà que le roi entend lever un droit nouveau sur chaque tonneau qui sortira du port. Vingt-cinq sous, paraît-il, par tonneau. Multipliez par ce qui descend d'ici en une saison, et vous mesurerez ce que cela nous coûte. On nous laisse notre vin ; on nous prend le profit du vin. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

Vous redoutez donc des représailles, malgré l'accord ?

Je redoute ce que tout vaincu redoute : que les belles paroles du jour de la reddition ne durent que jusqu'à ce que le maître se sente assis. On nous promet de garder nos usages ; mais on emmène vingt des nôtres en exil, on tient douze otages, on dresse les comptes de l'amende. Un homme prudent ne dort pas tranquille là-dessus. Ceux qui ont le plus crié pour l'Anglais l'an passé sont aujourd'hui les plus silencieux, et quelques-uns ont déjà fait leurs malles pour passer en Angleterre tant qu'on les laisse partir avec leurs biens. Je ne les blâme pas. Quand on a servi un roi et qu'un autre entre dans la place, on ne sait jamais au juste jusqu'où ira sa mémoire.

Songez-vous, vous-même, à partir pour l'Angleterre ?

J'y songe, comme tout marchand y songe ces jours-ci, et je n'ai pas encore tranché. Là-bas, j'ai des amis, des correspondants, des gens à qui j'ai vendu mon vin vingt ans durant ; on m'y ferait place. Mais partir, c'est laisser cette maison, ces chais, ces vignes au-dessus de la ville, tout ce que trois générations ont amassé. Un marchand sans son port n'est plus qu'un homme avec une bourse qui se vide. Et puis, qui me dit que l'Angleterre, elle-même éprouvée, m'y fera meilleur sort ? J'attends. Je veux voir comment le roi de France se conduira quand les premiers mois auront passé. Si l'on peut encore vendre son vin et nourrir les siens sous lui, on reste. Un Bordelais n'aime pas son roi : il aime son négoce, et il suit le roi qui le laisse négocier.

On a beaucoup parlé de la bataille de Castillon, cet été. Comment l'a-t-on apprise, ici ?

Comme un coup de tonnerre, et comme une condamnation. Tant que le comte de Shrewsbury tenait la campagne, nous nous croyions à l'abri ; c'était notre rempart, ce vieux capitaine que les Anglais nous avaient renvoyé. Et puis sont venues les nouvelles de Castillon : l'armée rompue devant le parc d'artillerie des frères Bureau, ces canons qui ont fauché les gens d'armes comme blé mûr, et le comte lui-même resté sur le pré, dit-on, avec l'un de ses fils. Le jour où l'on a su Talbot mort, chacun ici a compris que Bordeaux était découverte et que le roi de France viendrait. Les places d'alentour ont rendu les armes l'une après l'autre, et le siège s'est resserré sur nous. Ce qu'on a vu cet été, ce n'est pas seulement une bataille perdue : c'est la mer qui se retire de nos pieds.

Vous dites « notre rempart ». Tout le monde, à Bordeaux, était-il du parti anglais ?

Non, et il faut être juste. La ville n'a jamais été d'un seul cœur. Il y a toujours eu, parmi nous, des gens qui penchaient pour le roi de France — par lassitude de la guerre, par calcul, ou parce qu'ils voyaient bien que le bras de l'Angleterre faiblissait d'année en année. Quand Dunois nous prit la première fois, en l'an cinquante et un, tous ne pleurèrent pas ; il y en eut pour dire que c'était la fin d'un long mal et qu'un seul royaume valait mieux que deux. Et puis l'humeur a tourné, et l'on a rappelé l'Anglais. Une cité, voyez-vous, ce n'est pas un homme : ce sont mille intérêts qui tirent chacun de leur côté. Les uns vivent du vin d'Angleterre, les autres des terres du dedans ; les uns craignent les impôts du roi de France, les autres craignaient les pillards anglais. On ne peut pas dire « Bordeaux voulait ceci ». Bordeaux était partagée, et elle l'est encore aujourd'hui, sous le nouveau roi.

Que gagne donc Bordeaux à passer au roi de France, s'il faut chercher du bon dans tout cela ?

Il y a du bon, je ne le nie pas, et un marchand sait peser le pour et le contre. D'abord, la paix dans nos murs — si elle tient. Plus de garnison à nourrir, plus de coups de main, plus cette faim qui nous tenait depuis l'été. Ensuite, nous voici dans un grand royaume, et un grand royaume, c'est un grand marché : nos vins pourront peut-être descendre vers le dedans de la France comme ils montaient vers l'Angleterre, si le roi le veut. Enfin, l'Anglais n'était plus en état de nous bien défendre ; nous l'avons vu cet été. Mieux vaut un maître qui peut vous protéger qu'un maître lointain qui vous laisse prendre. Voilà pour les chances. Reste à savoir si le roi nous les laissera saisir, ou s'il ne verra en nous que des rebelles à punir et une bourse à presser.

Et que perd-elle, au juste, à changer de roi ?

Elle perd trois cents ans. Elle perd l'habitude d'être à part, d'avoir ses lois, ses jurats, ses libertés que nul roi ne touchait. Elle perd son grand client d'outre-mer, qui buvait notre vin et nous payait en bonnes marchandises ; et tant que les deux couronnes seront en guerre, ce client-là nous sera fermé, ou peu s'en faut. Elle perd ces vingt familles qu'on exile, et qui étaient parmi les plus actives au négoce. Elle perd cent mille écus, qui ne se trouvent pas sous le sabot d'un cheval. Et peut-être perd-elle, ce qui ne se compte pas en écus, l'idée qu'elle se faisait d'elle-même : une ville libre et riche, qui choisissait son roi. Aujourd'hui, c'est le roi qui l'a choisie. Voilà ce que nous avons perdu, et ce n'est pas rien.

L'Anglais est déjà revenu une fois, l'an passé. Pensez-vous qu'il puisse revenir encore ?

Qui peut le dire ? Voilà deux ans, nous l'avions cru parti pour de bon, et il est revenu avec Talbot et ses nefs ; nous lui avons rouvert les portes en une nuit. Qui m'assurera qu'il ne tentera pas une troisième fois ? Il a de l'or, des navires, et il sait que sans la Guyenne il n'a plus de vin à sa table ni de pied sur cette terre. Tant qu'il vivra des rois d'Angleterre, ils regarderont vers nous, j'en mettrais ma main au feu. Mais cette fois, le roi de France ne nous laissera pas désarmés : on parle déjà de bâtir des forteresses pour tenir la ville en bride et nous garder de nous-mêmes. Si l'Anglais revient, il trouvera des murs neufs et une ville surveillée. Reviendra-t-il ? Je ne le sais pas, et je me garde de le prédire. J'ai trop vu, en deux ans, que rien n'est jamais joué.

Un dernier mot. Quand vos petits-fils vous demanderont de quel roi vous étiez, que leur répondrez-vous ?

Que j'étais du roi qui me laissait vendre mon vin et vivre en paix dans ma maison. On me prendra pour un homme sans foi ; je suis un homme de négoce, et le négoce n'a qu'une patrie, qui est la sûreté du lendemain. J'ai été sujet du roi d'Angleterre toute ma vie, comme mon père, et je n'en rougis pas : c'était le roi de Bordeaux depuis trois siècles. Me voici sujet du roi de France ; je le servirai loyalement s'il me traite en homme et non en coupable. Mes petits-fils naîtront français, sans doute, et n'auront jamais vu de nef anglaise au port ; ils croiront que la Guyenne fut toujours au roi de Paris. Ils auront tort, mais ils dormiront tranquilles. C'est peut-être cela, après tout, que nous achetons cent mille écus : qu'ils ne connaissent plus, eux, ce que c'est que d'être tiré entre deux rois.

Le contexte

Depuis le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri Plantagenêt en 1152, la Guyenne et sa capitale Bordeaux relèvent du roi d'Angleterre, qui en est duc d'Aquitaine ; la ville y a gagné des franchises étendues et un négoce de vin (le « clairet ») tourné vers l'Angleterre.

En juin 1451, faute de secours anglais, Bordeaux s'était rendue aux troupes du roi de France conduites par Dunois ; la ville avait conservé ses franchises et obtenu des garanties, mais le mécontentement né d'impôts nouveaux avait préparé le retour de l'Anglais.

En octobre 1452, le comte de Shrewsbury, John Talbot, débarqué vers Lesparre, était entré dans Bordeaux que les habitants lui avaient rouverte ; la Guyenne était repassée, pour un temps, sous l'autorité du roi d'Angleterre.

Le 17 juillet 1453, l'armée anglo-gasconne a été rompue à Castillon devant l'artillerie des frères Bureau, et Talbot y a trouvé la mort ; les places de Guyenne ont alors cédé l'une après l'autre, et le siège s'est resserré sur Bordeaux.

Un accord a été conclu à Montferrand le 9 octobre 1453 ; douze otages ont été livrés le 12, et les troupes du roi Charles VII sont entrées dans Bordeaux le 19 octobre 1453.

État des informations

Cet entretien restitue, au présent du 26 octobre 1453, l'état d'esprit d'un bourgeois de Bordeaux une semaine après l'entrée du roi de France. Il tient pour sûrs les faits de la reddition et les conditions principales de l'accord ; il donne pour rapporté, et non pour avéré, le détail de l'amende, des exils et des droits à venir, et il ne préjuge en rien de ce que deviendront la ville et son négoce, ni d'un éventuel retour de l'Anglais — qui s'est déjà produit une fois.

Ce que l’on sait

  • Bordeaux et la Guyenne relèvent du roi d'Angleterre depuis le XIIe siècle ; la ville vit largement de l'exportation de son vin vers l'Angleterre et jouit de franchises et d'exemptions fiscales étendues.
  • Bordeaux s'est rendue au roi de France en juin 1451 (Dunois), puis a rouvert ses portes aux Anglais de Talbot en octobre 1452.
  • L'armée anglaise a été défaite à Castillon le 17 juillet 1453 et Talbot y a été tué ; après cette défaite, le siège s'est resserré sur Bordeaux.
  • Un accord a été passé à Montferrand le 9 octobre 1453 ; douze otages ont été livrés et les troupes du roi de France sont entrées dans la ville le 19 octobre 1453.
  • L'accord impose à la ville une lourde amende (on parle de cent mille écus), l'exil d'une vingtaine de notables, la livraison d'otages et une mise sous tutelle du gouvernement municipal.

Ce que l’on ignore

  • Le sort que le roi de France réservera dans les faits aux franchises, au gouvernement et au négoce de la ville, par-delà les promesses de la reddition.
  • Ce qu'il adviendra du commerce du vin avec l'Angleterre tant que les deux couronnes demeurent en guerre.
  • Le montant et l'assiette exacts des droits nouveaux que le roi entend lever sur l'exportation du vin.
  • Si le roi d'Angleterre, qui est déjà revenu une fois en 1452, tentera de reprendre pied en Guyenne.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Bordeaux (1453) — Wikipédia

Second siège après Castillon, accord de Montferrand du 9 octobre 1453, otages livrés le 12, entrée du roi le 19 octobre, amende, exils et droits sur le vin.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Le bourgeois interrogé est une figure composite ; ses propos sont une reconstitution maison, fidèle à la condition d'un marchand de vin bordelais en octobre 1453, croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n'ait été recoupé.

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